La dynamique du regard
Il en va différemment pour le spectateur car, au théâtre, contrairement à ce qui se passe au cours de la lecture, il y a une dynamique du regard, une dynamique de l’écoute. Le texte est un élément, certes central, de la mise en scène. Il est servi par la voix de Quignard qui, par ses intonations, en propose une lecture particulière et par tout ce qui fait partie de la mise en scène, la musique, les décors, les costumes, le déplacement des acteurs sur scène, leur gestuelle. L’attention du spectateur est captée aussi bien par le texte que par tout ce qui le sert. Il est transporté dans d’autres lieux, d’autres temps souvent. Michel Foucault le soulignait : « L’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. C’est ainsi que le théâtre fait succéder sur le rectangle de la scène toute une série de lieux qui sont étrangers les uns aux autres » [53]. En outre, l’expérience du spectateur, dans le temps où il regarde le spectacle, est médiatisée par ce qu’il est, ce qu’il vit, par sa présence au monde qui s’exprime par son corps, ce corps qui voit et qui sent, qui s’émeut et qui vit. Avec ce corps il s’apprête à voir ce qui est extérieur à lui, le monde des objets qui l’entourent, créant ainsi en lui de nouvelles images, se rappelant souvent des souvenirs heureux ou malheureux, écoutant la musique et la pulsation de la langue et observant les acteurs sur scène. Ainsi, dans Medea, la première performance de Quignard avec Carlotta Ikeda.
Performances
Quignard, alors qu’il travaillait avec Gilbert Glasman, en vue de l’exposition Portraits de la pensée au musée des Beaux-Arts de Lille, sur une Médée telle qu’elle est représentée sur les fresques conservées au musée de Naples, rencontre en avril 2010, Carlotta Ikeda qui était fascinée par la Médée de Pasolini. Après cette rencontre, Quignard écrit le livret du futur butō dédié à Carlotta Ikeda. Avec Medea, c’est une nouvelle période de création qui s’ouvre. Lui-même, seul ou avec d’autres artistes, va faire vivre sur scène ses propres textes.
Carlotta Ikeda crée un solo à partir du texte de Pascal Quignard. Le musicien Alain Mahé compose la musique. La première « Performance de ténèbres », Medea, a lieu le 27 novembre 2010. Quignard a inventé à cet effet cette nouvelle forme de mise en scène. Pour Medea [54], le dispositif scénique reprend celui de la tragédie antique : sur la scène, la skènè, il est le porte-voix devenu à Rome l’auteur du texte et en même temps l’acteur principal qui lisait son texte ; le mime est Carlotta Ikeda dont la danse est proche d’une transe chamanique. Sur scène elle est une sorte de chamane dont le corps pourtant frêle se densifie en donnant vie à Médée et en jouant des longues robes qu’elle revêt. Alain Mahé joue du koto, un instrument japonais qui se joue à genoux. Le rideau s’ouvre sur le noir total voulu par Pascal Quignard dans lequel il s’avance jusqu’à une petite table côté cour. Seul le bruit de ses pas à l’entrée sur scène concentre l’attention du public. Il commence à lire son texte, tel le linguiste des chamanes sibériens. Puis Carlotta Ikeda danse la chorégraphie qu’elle a conçue, accompagnée de la musique d’Alain Mahé installé côté jardin. Eric Blosse règle les éclairages. Pascal Quignard qui reviendra longuement dans L’Origine de la danse sur le déroulé de la mise en scène tourne alors le dos au public et regarde Carlotta Ikeda. Le public silencieux et bienveillant écoute.
Comme pour plusieurs des autres performances de Pascal Quignard, d’autres représentations de Medea suivront en France et au Japon en 2011 et 2012. Le texte de la performance paraîtra remanié dans Medea, précédé de « Danse perdue » aux Editions Ritournelles le 1er avril 2011.
A la suite du ballet Swan [55], créé en 2012 au Théâtre national de Chaillot à Paris et qui avait beaucoup touché Quignard, il rencontre le chorégraphe Luc Petton en résidence à l’Abbaye de Saint-Riquier. Ils mettent alors au point « Vie et mort de Nithard, une performance de ténèbres » qu’ils créent le 7 novembre 2015 à l’Abbaye royale de Saint-Riquier. Nithard, dont les ossements ont été découverts dans les greniers de l’Abbaye, était secrétaire du palais et écrivain de l’histoire de Charles le Chauve et le premier écrivain de langue française puisqu’il a noté en trois langues (latin, proto-allemand et proto-français) le Serment de Strasbourg prononcé le vendredi 14 février 842 par Charles le Chauve et Louis le Germanique devant leurs troupes assemblées.
Pour cette performance, Quignard qui met en acte et en corps le texte qu’il a écrit (mais il ne se dit pas acteur) a appris à tenir au poing la buse de Harlay « Phénix » qu’il accueille en suivant les deux conseils que lui a donnés l’oiseleur Marion Dupire-Angel : ne pas la regarder de face car les rapaces attaquent les yeux d’abord et lever le bras gauche comme une branche morte. Il est sur scène (un long praticable d’environ 20m. recouvert d’un film plastique blanc, installé dans la nef centrale de l’abbatiale) avec Luc Petton, deux danseurs, Marie-Laure Agrapart et Tuomas Lahti et le saxophoniste Xavier Rosselle qui a créé et interprète la musique de la performance. Marion Dupire-Angel et « Phénix » sont en chaire.
Le silence et le noir complets se font dans la nef de l’abbatiale. Puis dans la pénombre, Pascal Quignard arrive du côté de la sacristie, monte sur l’estrade, avance d’un pas mesuré, tenant à la main les feuillets de son texte. Il traverse le praticable et s’assied à une petite table, allume la lampe, déplie ses feuillets et lit. Sa voix, un instant tendue par l’émotion, se pose. Il raconte l’histoire de Charlemagne et de Nithard. Une fois sa lecture terminée, il éteint sa lampe. La lumière éclaire toute la scène. Il saisit son gant de fauconnerie accroché à sa chaise et le met. Il se place lentement au plus loin du chœur. Silence. Concentration. Attente. Il tend son bras ganté. « Phénix » pousse quelques petits cris, signe sans doute qu’elle ne « boude » plus comme la veille lors de la générale car le rapace sur scène est imprévisible. Nul ne peut avec certitude prévoir ses réactions, pas même son oiseleur qui du haut de la chaire la lance ; elle se pose sur le bras tendu et immobile de Quignard qui la reçoit, lui parle doucement et caresse son bec recourbé. Ils se regardent. Instants de complicité et de connivence. Il s’accroupit, tenant toujours « Phénix ». Marie-Laure Agrapart monte sur le praticable et danse au centre de la scène un solo qui pourrait s’appeler « Danse de l’oiseau ». Ses longs bras souples sont les ailes qui portent l’oiseau dans les airs. Puis elle se recule au plus loin du chœur, du côté de la sacristie et se tient elle aussi, droite, la main protégée par son gant de fauconnerie, bras tendu. Pascal Quignard se lève, concentré, calme, et lui lance « Phénix » qu’elle accueille et avec laquelle elle danse en duo. « Phénix » accompagne son mouvement, son corps qui danse avant d’être finalement lancée à l’oiseleur.
[53] Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits, t. IV : 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, pp. 758-759.
[54] Une courte vidéo en donne une idée : Medea (Consulté le 19 mai 2026).
[55] Des danseuses dont la danseuse étoile Marie-Agnès Gillot réglaient leur danse sur celle de cygnes dont elles avaient pris soin dès leur sortie de l’œuf, à la recherche d’une complicité sensuelle.