Quignard, de la page à la scène,
le texte et l’image en face à face

- Agnès Cousin de Ravel
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Fig. 15. J.-P. Marcheschi,
sans titre, 2020

Fig. 16. J.-P. Marcheschi,µ
sans titre, 2020

Fig. 17. J.-P. Marcheschi,
sans titre, 2020

En 1994, Pascal Quignard publie Les Septante avec en regard du texte, la photo de quelques casiers de livres, des fragments du tableau et une photo du tableau qui ne peut que bien peu suggérer la présence du tableau lui-même.

La question qui se pose dans le cas présent se pose encore plus vivement avec Tondo, le second ouvrage publié par Skira et Quignard en 2002. Tondo est une série de variations à partir du thème du tondo, qui s’apparentent à une suite baroque. Le thème du tondo ouvre la première page avec la référence explicite dans le texte aux tondi de Pierre Skira qui en peint depuis qu’il a vingt-cinq ans. Mais, par un glissement très rapide, Quignard établit le lien entre les tondi et la violence qui est au fond de l’art : « En 2001, Pierre Skira se mit à faire des ronds, des tondi, des cous tranchés » [38]. D’où quelques histoires qui tournent autour du rond, des yeux, du sexe féminin ou masculin, du cou tranché, que ce soit l’évocation de Salomé, de Sainte Lucie dans le tableau de Zurbaran portant ses yeux sur un plateau, du romain de Nimègue voleur trahi par son sexe, ou l’histoire du coq de Vernet au cou tranché par de jeunes hommes dans une sorte de danse macabre. De là, pour l’écrivain, une méditation sur le rond, l’œil, la fascination du regard, les autoportraits de certains peintres comme Caravage ou Le Parmesan, le trou, la vulve, la mort. Miroir tendu à la fascination qu’exerce le tableau par sa forme et l’espace qu’il dessine.

En regard du texte, les vingt-neuf tondi de Skira, vingt-neuf natures mortes aux instruments de musique, au papier, aux livres, des vanités, des natures mortes. Les vanités aux livres et aux instruments de musique suggèrent la vanité des arts, que ce soit la peinture, la musique ou la littérature. Elles font songer aux vanités du XVIIe siècle qui ont exploité ce thème avec plus de profondeur du fait sans doute de la forme même du tableau.

Ecriture prétexte ; les tondi de Skira sont ouverture vers l’imaginaire sans lien explicite entre le texte et l’image. Il ne s’agit plus, en effet, comme dans le Georges de La Tour [39], d’un commentaire libre des tableaux mais d’échos lointains. Les natures mortes aux livres, aux instruments de musique, les vanités sur fond de nuit de Skira appellent le lien intime entre l’art et la mort, idée que développe Quignard, qui fait preuve d’une grande liberté par rapport à l’œuvre de Skira. Cette liberté rend le texte quasiment autonome par rapport aux pastels.

En avril 2006, paraît Quartier de la transportation [40] aux Editions du Rouergue avec Jean-Paul Marcheschi, le peintre « au pinceau de feu » [41]. Peindre avec un flambeau, c’est « laisser revenir le souffle noir de l’origine » selon le rite qui s’est imposé chaque matin à Jean-Paul Marcheschi qui a « rencontré » pour la première fois Quignard dont la voix l’a bouleversé en l’écoutant à la radio lisant, au moment de sa parution, un passage de Tous les matins du monde et commentant la vie de Marin Marais. Ça a été pour lui, dit-il, « la fin d’un grand esseulement » [42]. Depuis, il a lu tous ses livres, les annotant, les faisant siens. Le projet du livre Quartier de la transportation est né d’une commande passée en 2000 par le député de Maroni à Jean-Paul Marcheschi de cent-trente-deux peintures monumentales au format 210 x 63 cm, représentant cent-trente-deux corps de bagnards, peintures qui seraient exposées sur les murs de l’ancien bagne de Cayenne. Après avoir reculé devant l’horreur qu’il découvre dans les documents provenant du bagne, Marcheschi décide de peindre sans amoindrir la violence du lieu les traces de ce que les bagnards avaient vécu. Une partie des « corps » sera exposée au musée de Rodez en 2006. Marcheschi, pour le catalogue, sollicite Quignard, qui y exprime sa proximité avec l’œuvre et la singularité de celle-ci. C’est aussi l’occasion pour ce dernier de reprendre des thématiques qui lui sont chères, la nuit, la couleur noire dont il dit à la fin de son propos « Nous aimons la couleur où nous vécûmes heureux ». En regard page 76, le tableau « Corps Nuit ».

A plusieurs reprises, Quignard s’est inspiré des tableaux de Marcheschi, ainsi celui intitulé « Fursy » (fig. 15) qui représente le corps d’un homme nu, la tête en bas, sans regard pour raconter au début de son texte l’histoire de ce moine Fursy mort au VIIe siècle et de son arrivée dans l’au-delà, lieu des flammes. Quignard reprend également en lien avec les tableaux de Marcheschi d’autres histoires, celles de Kouan Yin ou encore Pythagore. Toutes ont trait à la flamme, au feu, au noir, à la nuit, aux Enfers. Cependant le texte de Quignard n’est en rien un commentaire des dessins de Marcheschi mais suggère une série d’images comme une marque, une brûlure sur un corps : « Non serviam est la devise du démon. La littérature s’approche de la source du langage qui ment, hallucine, compare, imagine, suscite des fantômes, prodigue des faux, désarrime, disperse, égare. La littérature est diabolique » [43]. En regard, page 50 et en pleine page, un détail du tableau intitulé « La foule », une partie d’un corps nu, buste, fessier et haut de la jambe sur fond de lignes écrites par Marcheschi mises à mal par la flamme. Quelques pages plus loin : « La peinture est diabolique, suscite des fantômes, fascine, prodigue des faux, fait désirer, égare » [44] (fig. 16). Au regard, en encadré, le tableau intitulé « Daval » représente un homme debout, forme squelettique, regard vide, sur fond de pages d’écriture par Marcheschi. C’est la figuration de Daval, l’un des évadés du bagne dont Quignard donne une liste. Le texte se termine ainsi : « Dissimule-toi dans la couleur noire. La couleur noire est aussi dissimulatrice que la nuit. Les grottes-nuits que les hommes gagnèrent et dont ils délogèrent les ours. Les chauves-souris. Les hiboux. Nous aimons la couleur où nous vécûmes heureux » [45]. Avec en regard une peinture de Marcheschi (fig. 17).

Ici, les tableaux de Marcheschi et les images que crée le texte de Quignard sont proches et se parlent : « Ce n’est pas nous qui nous aimons, ce sont nos œuvres qui s’aiment » [46], a dit un jour Quignard à Marcheschi au cours d’un dîner.

Il faut également évoquer le travail de Marie Morel. En 2005, Quignard est partie prenante de la création du tableau Louise Michel, sur lequel il écrit en rouge à l’aide d’une plume qu’ils ont choisie ensemble sur un ruban qu’elle lui a procuré, une phrase de deux fois six mètres de long (6 mètres au-dessus et 6 mètres à la base du tableau dans les espaces que Marie Morel lui a réservés) ; la phrase sera ensuite brodée. D’autres collaborations suivront autour de livres.

 

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[38] P. Quignard et P. Skira, Tondo, Paris, Flammarion, 2002, p. 5.
[39] P. Quignard, Georges de La Tour, Paris, Flohic, 1991 (2nde édition, Galilée, 2005).
[40] P. Quignard et J. P. Marcheschi, Quartier de la transportation, Rodez, Editions du Rouergue, 2006. Seconde édition P. Quignard et J. P. Marcheschi, Quartier de la réclusion, Nantes, Art 3, 2020. C’est à cette édition que je me réfère.
[41] J. P. Marcheschi, Le Livre du sommeil, Art 3, 2013, p. 28.
[42] J. P. Marcheschi, « Pour Pascal Quignard, Feux d’astres noirs de neige revêtus » dans Pascal Quignard. Translations et métamorphoses, Calle Gruber, J. Degenève, I. Fenoglio (dir.), Paris, Hermann, 2015, p. 364.
[43] Ibid, p. 51.
[44] Ibid, p. 53.
[45] Ibid, p. 77.
[46] J. P. Marcheschi, « Pour Pascal Quignard, Feux d’astres noirs de neige revêtus », Op. cit., p. 364.