Dans le même ouvrage, Quignard rapporte une expérience vécue à Saint-Malo quand le soleil se lève sur la mer. Le bruissement des sensations est comme le bruissement de la langue. On pense à Barthes. Ainsi, « Noetica », le chapitre XLV de Vie secrète, s’ouvre sur un souvenir daté précisément du dimanche 23 mars 1997. L’écriture en est très retenue, très maîtrisée, comme s’il s’agissait en laissant s’avancer les sensations de mieux les élaborer dans le langage. L’écrivain est dans un hôtel à Saint Malo avec sa compagne, M. Il note avec précision un certain nombre de circonstances, ses impressions visuelles face au spectacle de la mer et du ciel au soleil levant. Une forme de degré minimal de la description est à l’œuvre : une succession de phrases simples où dominent les phrases attributives évoquent la mer et le ciel dans l’aube ; le lexique décline dans les adjectifs des tonalités de gris qui cèdent à la blancheur rayonnante du ciel et de la mer :
La mer était haute ; sa substance était plus grise que noire.
Les vagues gris foncé battaient les levées de bois dans le sable.
L’aube fut d’abord laiteuse puis devint entièrement blanche.
La marée était toujours haute. La mer et le ciel étaient de plus en plus épais, de plus en plus rayonnants. Ce fut une immense masse blanche ensoleillée [16]
Un dernier exemple, dans Le Lecteur, roman singulier dont les trois personnages, les trois protagonistes sont le narrateur, l’auteur et le lecteur qui s’affrontent, se cherchent, se fuient, échangent autour de la lecture et de l’écriture. Le portrait du lecteur est le suivant :
Confectionnez de vieux chiffons avec sept, huit pages exfoliées sur un in-octavo de Plantin à Anvers. Bâtissez une tête. Dessinez les yeux d’une encre très âcre et noire. Mêlez d’eau l’encre et peignez faiblement des lèvres entrouvertes comme dénuées de souffle et assez incolores. Refermez sur cette tête chimérique un vieux et grand livre relié dépourvu d’ors. Plongez le tout dans une petite chambre froide et sombre. Vous obtenez de lui une image plus vraie, plus vive même que la réalité de son visage vivant [17].
Les exemples sont multiples dans les romans de Quignard, qui y insère des points de vue sur l’image, par exemple dans Terrasse à Rome.
Du texte à l’image
Les livres d’art
Très tôt, Quignard s’est associé à des artistes dans la production de livres d’art de prix, à faible tirage, réservés à un public limité et choisi de bibliophiles, sans doute par goût du beau livre, du livre d’art dans lequel l’image a un statut spécifique et impose immédiatement une attention et une considération particulières. Pour exemples, Sarx et Sur le Défaut de terre.
Dans ces deux ouvrages, le texte peut apparaître comme un jeu intellectuel brillant, un jeu sur les mots, sans lien évident avec les images qui sont en regard. Le texte contraint, oriente le lecteur vers un sens, une interprétation dans la mesure où écrivain et lecteur partagent la même langue, même si le lecteur peut se dégager des contraintes que lui imposent la langue de l’écrivain, son style. Les gravures aux entrelacs énigmatiques sont difficiles à décrire et pourtant elles font sens, sans aucune mimesis. Elles sont expression d’une sensibilité. Elles ouvrent vers le monde intérieur de celui qui la regarde. Elles donnent à rêver, à penser, hors de toute contrainte. Images et texte semblent sans lien, imposant cependant au lecteur une sorte de division du regard par l’attention portée à l’un ou à l’autre, fragmentation du temps. L’image est au-delà ou en-deçà des mots. Elle ouvre le champ imaginaire plus encore peut-être que le texte qui oriente la réflexion. Elle est la vision intérieure du peintre ou du graveur avec ou sans lien évident avec le texte.
Dès 1977, Quignard publie chez Aimé Maeght Sarx, son premier livre d’art et le huitième volume de la collection Argile, avec six pointes-sèches et aquatintes aux motifs de nœuds ou de liens de Gérard Titus-Carmel (la seconde édition paraîtra sans les pointes sèches dans les Ecrits de l’éphémère [18]. Sur la 1ère de couverture, seul le titre figure. Puis la page de garde avec les deux noms et le titre et sur la page de gauche, une première aquatinte de Titus-Carmel. L’édition est signée au colophon par l’auteur et l’artiste. Le tirage à 640 exemplaires de l’édition originale [19] est confidentiel. Le livre est consultable aujourd’hui à la Réserve des livres rares de la BnF à Paris dans l’exemplaire spécialement imprimé pour la Bibliothèque Nationale comme le mentionne le colophon.
Sarx, la chair en grec. Sarcasme : mordre à la chair. L’écriture poétique du texte est mise en valeur par la disposition très aérée du texte sur la page (marges haut et bas : 7,5 cm. Marge gauche 3,5 cm. Marge droite 4,5 cm. Espace de 2,5 cm entre les paragraphes) qui accorde aux blancs toute leur place. Les mots, les phrases se lisent avec plus d’intensité, comme si chacun était destiné à être lu seul, spécifiquement. En regard, les aquatintes de Titus-Carmel au motif de nœuds, de liens, accordant aussi toute sa place au blanc. Ainsi, page 16, le texte suivant :
La neige. Les choses.
Soudain hissées dans leur surface, les choses.
L’intonation du sarcasme comme pour tout lan-
gage. La mimésis de violence fait le compte.
L’intonation importe. Le sens est insignifiant.
En regard, une aquatinte de Titus-Carmel, page 17 (fig. 1).
Ou page 46 :
Au bas du ventre parfois un bout de chair nue.
Dru parfois à partir du désir. Fruste. Compen-
dieux.
Un temps et sans nom d’aucun.
(Morceau de vent. Bout d’air irrespirable.
Toujours expiré.)
(Bout de chair dru « un temps ». chaleur tôt
retombée. Qui appartient aux ceci et parfois. Et
inincorporable.)
Avec une aquatinte signée par Titus-Carmel, page 47 (fig. 2).
Dans les gravures à la pointe sèche de Titus-Carmel, le motif de nœuds se décline soit en noir et blanc soit de couleur terre, comme un leitmotiv auquel fait écho une sorte de ligne mélodique, de chant parfois amer et non sans violence en français, avec des citations en latin et en grec. Les pointes sèches ne sont en rien une illustration du texte et cependant, par le motif de nœud, d’étoffe serrée sur elle-même et alignée sur une corde qui traverse l’espace de la page selon différentes orientations, elles captent le regard par leur disposition dans la page. L’image n’est pas produit du discours, elle n’en est pas une sorte de reflet mais elle est, pour le lecteur, dont elle arrête le regard, dont elle suspend la lecture, source de rêverie, de méditation, d’exposition de points de vue. Les entrelacs de Sarx signalent une intention, un geste, sans se réduire à aucune intention.
[16] Ibid., p. 417.
[17] P. Quignard, Le Lecteur, Op. cit., p. 38.
[18] P. Quignard, Ecrits de l’éphémère, Paris, Galilée, 2005.
[19] P. Quignard et Gérard Titus-Carmel (pointes-sèches et aquatintes), Sarx, Maeght, 1977. Au colophon : « L’Edition originale a été tirée à 120 exemplaires sur vélin d’Arches. Elle comporte six gravures (pointe-sèche, aquatinte) de Gérard Titus-Carmel, le première et la dernière page sont signées par l’artiste. 40 exemplaires numérotés de 1 à 40 avec une suite des variantes de ces six gravures, tirées sur Ingres crème, chacune numérotée et signée. 80 exemplaires numérotés de 41 à 120. En outre 20 exemplaires hors-commerce numérotés de I à XX et quelques exemplaires nominatifs. Tous ces exemplaires sont signés au colophon par l’auteur et l’artiste. Il a été tiré également 500 exemplaires sur vélin chiffon numéroté de 121 à 620, chacune des gravures y est reproduite ».