Quignard, de la page à la scène,
le texte et l’image en face à face

- Agnès Cousin de Ravel
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Quignard, lecteur d’images

 

Quignard est un créateur d’images. Il en est aussi un lecteur. Nombreux sont ses livres dans lesquels il nourrit sa pensée des images, des peintures, des fresques du passé. En 2011, il publie un texte dans le Catalogue de l’exposition Portraits de la pensée aux Musée des Beaux-arts de Lille. Il pose dès l’introduction la question essentielle du lien entre le texte et l’image, entre visible et invisible, entre l’image et le commentaire qui en est fait, rendant visible cet invisible :

 

Comment la peinture peut-elle parvenir à figurer la pensée ? (…) Comment faire sentir, par celui qui contemple une image, ou bien le déchirement entre deux options contradictoires, ou bien l’isosthénie entre les arguments, ou bien la quête des mots, ou bien l’aporie et la détresse ? (…) Je ne puis procéder à cette quête de la figuration du monde intérieur invisible qu’à l’aide d’images. Pour introduire à cette imagination de la pensée, trois images m’ont été nécessaires, méditant à ma place. L’une, romaine, préservée en 79 grâce à l’éruption du Vésuve. Une autre, beaucoup plus ancienne, appartient au monde étrusque. Enfin une espagnole, qui a été exécutée entre 1631 et les premiers mois de l’année 1639 [47].

 

Quignard appuie son propos sur deux des fresques figurant dans Le Sexe et l’Effroi. La première est une fresque de Pompéi de la villa des Dioscures représentant Médée, ses enfants et le pédagogue (p. 170) et la seconde est la fresque de la tombe des Taureaux à Tarquinia représentant Achille en embuscade se préparant à tuer Troïlos arrivant à cheval. S’y ajoute le tableau de Zurbaran, La Maison de Nazareth ou L’Enfant Jésus se blessant avec la couronne d’épines qui figure dans le chapitre intitulé « La dernière image » dans La Nuit sexuelle (2007), page 248. En regard, le texte de Quignard. Marie est songeuse « son fils vient de se blesser au doigt à une couronne composée d’épines. Sa mère ne le regarde plus. Son regard est parti dans le vague. Elle voit la mort future de son fils. Elle est pleine d’une douleur prospective. C’est l’Urszene derrière l’Urszene » [48]. Que ce soit dans « Portraits de la pensée » ou dans Le Sexe et l’Effroi ou dans La Nuit sexuelle, Quignard commente les images, raconte les histoires qui y sont associées. Les trois images sont la source d’une méditation renouvelée sur sa vision, ses connaissances de l’Antiquité et de la peinture.

Par ailleurs, dès l’Avant-propos du Sexe et l’Effroi, Quignard pose la question centrale du regard. Quelle que soit notre activité, que l’on rêve, que l’on lise, que l’on observe ce qui nous entoure, que l’on regarde une peinture

 

nous transportons avec nous le trouble de notre conception.
Il n’est point d’image qui nous choque qu’elle ne nous rappelle les gestes qui nous firent. (…)
Nous sommes venus d’une scène où nous n’étions pas.
L’homme est celui à qui une image manque [49].

 

En regard, un visage au regard perdu, étonné, dans une fresque à Pompéi dans la maison du Cryptoportique. Ou encore « l’homme est un regard désirant qui cherche une autre image derrière tout ce qu’il voit. (…) Le fascinus arrête le regard au point qu’il ne peut s’en détacher. (…) La fascination est la perception de l’angle mort du langage » [50].

Et donc, pour celui qui fait « un pas de plus vers la source de l’effroi », comment dire ce que le langage est impuissant à dire ? Comment dire l’image qui manque à jamais ? Comment approcher dans le langage l’expérience sensorielle déterminante vécue dans « cette poche d’ombre » où nous avons vécu avant notre naissance ? Seuls les rêves en procurent des images. Ce sont quelques-unes des questions que Quignard pose dans l’Avant-propos de La Nuit sexuelle, cet ouvrage sur fond de nuit. Ce sont les objets de sa quête qu’il analyse avec la double approche du langage et de la peinture, par la mise en relation de sa collection privée d’« images indécentes » et par un approfondissement de sa pensée sur la nuit de sa conception, sur cette image « manque dans l’âme ». Il tente d’approcher l’inapprochable, il tente d’écrire l’impossible narration de l’origine, le conte de « la nuit utérine ». Il affirme dès le début du chapitre intitulé « Noli me tangere » : « Que celui qui me lit comprenne bien le point de vue auquel je me place : Tout mythe est une tromperie. Toute image un leurre face à l’inconnu qui est au cœur de l’originaire. Je ne surveille avec tant d’application tout l’espace qui m’environne que parce que je recherche avec une fièvre inlassable quelque chose qui manque ». En regard, un panneau d’un anonyme du XVe siècle qui se trouve en l’église de Saint-Maximin, intitulé « Noli me tangere ». Le Christ dit à Madeleine qui vient de le reconnaître « Noli me tangere. (Ne me touche pas) » [51]. Dans les pages qui suivent, d’autres tableaux qui reprennent la même scène, une gravure sur bois de Dürer intitulée Le Christ en jardinier, vers 1510, une huile sur toile de Titien, Noli me tangere, vers 1514, une huile sur toile du Corrège, Noli me tangere de 1523 et enfin une huile sur bois Noli me tangere de Bronzino en 1560-1562.

Le lien entre le texte et l’image est, dans Le Sexe et l’Effroi et La Nuit sexuelle tout particulièrement, l’indication d’un sens pour la méditation, sans visée didactique. La pensée de Quignard se condense en des formules elliptiques, interrogeant sans fin l’avant de l’avant, construisant le récit imaginaire de l’origine.

 

Quignard, scénariste

 

A partir de 2010, Quignard conçoit une série de performances et y participe. Il s’associe à des actrices, musiciens, scénaristes. Il écrit tous les textes qui seront publiés après les performances. Il a déjà écrit des textes qui ont ensuite été utilisés par des metteurs en scène. Ainsi, Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia, par le metteur en scène Daniel Zerki, avec Jean-Marie Patte, et Xavier Marchand, à Paris, durant l’automne 1985. Ou encore Alexandra de Lycophron créé au Théâtre-Poème, Bruxelles, 1987 par la comédienne Monique Dorsel et enfin Les Prophéties de Cassandre, à partir de l’Alexandra de Lycophron traduit par Quignard que Agnès Delume met en scène et interprète, au Théâtre de la Cité Internationale à Paris en mars 1990, avec une musique du compositeur Vojtech Saudek.

Lors des performances, Quignard lit ses textes sur scène. La scène noire avant le lever de rideau est pour lui source d’angoisse et de plaisir. Il se sent entre deux mondes : les coulisses, la scène. Pour lui, les deux expériences de l’écriture et de la scène sont proches. Elles requièrent de sa part même abandon, même lâcher prise du corps. « Etre là ne suffit pas, il faut s’y alourdir, s’épancher dans le là. / Loin en amont des pas, en deçà des gestes, tomber comme au premier jour. (…) Le livre, la scène, est un chemin perdu, vers un pays perdu. / C’est le lieu de l’attente » [52].

 

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[47] P. Quignard, « Comment figurer la pensée ? », dans A. Tapié et R. Cotentin (dir.), Portraits de la pensée, Paris, Editions Nicolas Chaudun, 2011, p. 17.
[48] P. Quignard, La Nuit sexuelle, Op. cit., p. 247.
[49] P. Quignard, Le Sexe et l’eEfroi, Op. cit., p.7. Urszene : la scène primitive.
[50] Ibid. p. 9.
[51] Toutes les citations proviennent de La Nuit sexuelle, Op. cit., pp. 11-13 pour les premières, pp. 55-57 pour les suivantes.
[52] P. Quignard, L’Origine de la danse, Paris, Galilée, 2013, pp. 151-152.