Deux ans plus tard, Quignard publie chez Clivages un ouvrage particulièrement soigné, réalisé en collaboration avec Louis Cordesse (seconde édition dans Ecrits de l’Ephémère [20]. Le volume au format 12x20 cm comporte 72 pages « pliées à la chinoise », c’est-à-dire pliées comme à l’envers afin que le creux de la gravure n’apparaisse pas au verso et ne gêne en rien la disposition et l’impression du texte. Les pointes-sèches de Louis Cordesse, enchevêtrement presque infini d’arabesques, où le regard se perd, puis imagine, crée son propre univers, sont très minutieusement travaillées. Il semble que Cordesse, dans cet ouvrage, ait fait sienne la déclaration de Matisse, lui aussi peintre graveur, dans un entretien avec Raymond Escholier en 1909 : « Il s’agit d’apprendre et de réapprendre une écriture qui est celle des lignes » [21].
Le texte de Quignard est une méditation sur ce qui unit fallacieusement le mot et la chose, une variation sur le mot « terre », son étymologie, sur ses sens, un jeu sur les phonèmes. Jeux de mots, de parole au fil de trois textes dans le volume : « Sur le défaut de terre », « Le mot de terre » et « Le mot de la peur et du sol ».
Sur le défaut de terre s’ouvre ainsi :
Où est la terre ?
Le mot de terre est un morceau de vent homophone du silence.
Nous ne prononçons aucune différence entre terre et taire.
Et si nous savions les prononcer matériellement nous ne prononcerions rien.
Dans quel lieu apparaît la terre dans le monde ?
Dans quelle région de l’air sonne le silence qui est dans la langue ?
La terre n’apparaît pas sinon un mot en défaut de terre.
Le silence ne sonne pas, sinon un mot en défaut de silence [22]
Les mots ne sont que des mots et depuis l’enfance, des leurres qui engendrent la peur. Comme dans Sarx, il n’est en rien question dans Sur le défaut de terre d’une quelconque représentation du texte par l’image ou l’inverse, mais plutôt d’une connivence qui attire le regard du lecteur, le surprend, l’égare parfois. Est-ce à dire que par les entrelacs dont il a fait ses gravures, Cordesse a voulu suggérer le fonctionnement de la pensée comme l’entrelacs de mots qui s’enchaînent, se mêlent, reviennent dans le texte de Quignard ? Ne serait-ce pas davantage une invitation au lecteur/regardeur de la page à le suivre sur des chemins inconnus et secrets ? Ou encore la trace visible de sa pensée ? Ou l’expression d’une langue inconnue qui exige du temps pour être apprivoisée ? Pour Jean-Pascal Léger, l’éditeur de Sur le défaut de terre, évoquant le travail de Cordesse avec Quignard, ce livre « reste un témoin exact, le plus juste (…) des collaborations de Louis avec un écrivain et de l’expérience critique qu’il entendait y mener jusqu’au bout. (…) Sur le défaut de terre est un petit livre d’abstractions, de sentences très noires sur un papier très blanc » [23] (figs. 3 et 4).
Les deux pointes sèches de Cordesse sont suivies par l’interrogation sur le mot terre [24] :
Qu’est-ce que le mot de terre ?
Le mot de la terre est Ters : la Tarie. L’assoiffant.
Les mots qui sont venteux, non terreux, de terre, ce sont Ters, torreo, thirst, Durst.
__________
Il est un mot du désert le mot qui dessèche.
La terre à la fois elle est ce qui ne cesse de donner soif, et ce qui ne cesse de tarir.
_____________
Qu’est-ce que la soif ?
La soif n’est pas une part de la terre. La soif n’est pas un « attribut » de terrien.
La soif n’est pas une partie de la terre.
La terre est une partie de la soif.
___________
A l’ouverture de « Le mot de terre », une autre pointe sèche (fig. 5) et à la fin de ce deuxième volet de la réflexion de Quignard (fig. 6).
L’ouvrage s’achève ainsi :
Mais ce ne sont même pas des
mots.
(Il dit : « Ters, Pav, Swol ne sont même pas des mots ». Il rit aussi, parfois.)
_____
Une abstraction [25] (fig. 7).
L’artiste lecteur
Plusieurs artistes, en revanche, se sont inspirés des œuvres de Quignard. Cependant, il faut préciser d’emblée que leurs œuvres ne sont en rien des illustrations réalistes de certaines scènes mais qu’elles en restituent un aspect, une émotion. Le texte semble être pour l’artiste un stimulus créatif. Quelques exemples au fil des années.
Ecrit juste après Le Lecteur, le conte Le Secret du domaine est publié aux Editions de l’Amitié en décembre 1979 avec des illustrations de Jean Garonnaire, auteur et illustrateur de livres pour enfants (seconde édition sans illustrations publiée en 2006 sous le titre L’Enfant au visage couleur de la mort) [26]. Le conte, qui s’attache à produire un effet de réel, à placer le lecteur dans un rapport au vrai, du moins au crédible, raconte l’histoire d’un enfant dont le père part pour un long voyage, lui interdisant de lire. Alors que sa mère ambitionne de le voir devenir « rhéteur célèbre, administrateur impérial, collecteur d’impôts » [27], l’enfant se plonge dans la lecture, s’y enferme. Les mots sont pour lui « comme les fleurs parasites » [28]. Car les mots masquent la réalité. Ce que le récit dénonce, c’est cela même dont il use à destination de son lecteur, le pouvoir performatif des mots : la surabondance des images, la sur-représentation des idées de perte, de dissolution, d’abandon, l’abondance des images de feu et de sang liquéfient en quelque sorte le lecteur, le dissolvent ; c’est alors comme si la lecture perturbait son rapport au monde. L’enfant lisant imagine des mondes terrifiants :
Or, il devenait grand. Comme tous les enfants, il apprit à compter, à lire, à écrire. Quand il connut son alphabet, il put déchiffrer le sens des caractères inscrits sur les murs, sur les hautes pierres de bornage des routes, sur les tombes. Comme tous les enfants, il souffrit. Il connut, terré dans le silence, dans le coin obscur de la salle, l’angoisse, et la peur, et le désir de bonheur. Sans mot dire, il souffrit les blâmes, les humiliations, les contraintes, les sarcasmes, les coups. Alors, muré dans un mutisme ombrageux, à demi sauvage, dans lequel il puisait quelque fierté et aussi le sentiment, à ses yeux, d’une sorte de singularité, on suppose qu’il connût d’insupportables joies et d’intolérables détresses. Joies, parce qu’il eût gardé dans son cœur l’image d’effusions très secrètes, l’idée d’une revanche glorieuse, les rêves d’une vengeance sans exemple, dont il fût le héros exceptionnel et silencieux. Détresses, parce qu’il eût conservé, entassé dans son cœur les forfaits, les souillures, et les maux qu’il inventait à mesure, qui étaient illusoires sans doute comme il refusait de les partager, dont l’imagination l’isolait du restant de la terre, le laissant seul, pris de frayeurs soudaines, obscures, sans mesure, et muet. Alors, comme orphelin frissonnant d’une bête tuée, on dit qu’il regretta son père [29].
[20] P. Quignard, Ecrits de l’éphémère, Op. cit.
[21] Déclaration reprise dans H. Matisse, Ecrits et propos sur l’art, Hermann, 1991.
[22] Pascal Quignard, Sur le défaut de terre, avec des pointes sèches de Louis Cordesse, Clivages, 1977, p. 13.
[23] J. P. Léger, « Fractions », dans Louis Cordesse, Gouaches et sculptures, 1985- 1986, Paris, Presses artistiques, 1992, p. 26.
[24] Pascal Quignard, Sur le défaut de terre, avec des pointes sèches de Louis Cordesse, Op. cit., p. 29.
[25] Ibid., p. 66.
[26] P. Quignard, L’Enfant au visage de la mort, Paris, Galilée, 2006.
[27] P. Quignard et J. Garonnaire, Le Secret du domaine, Paris, Editions de l’Amitié, 1979, p. 10.
[28] P. Quignard, Le Lecteur, Op. cit., p. 94.
[29] P. Quignard, Le Secret du domaine, Op. cit., pp. 7-8.