Quignard, de la page à la scène,
le texte et l’image en face à face

- Agnès Cousin de Ravel
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A nouveau dans la pénombre, Pascal Quignard enlève son gant, s’assied et allume sa petite lampe pour un deuxième temps de lecture. Il raconte le couronnement et la mort de Charlemagne et la bataille de Fontenoy [56]. Puis les deux danseurs dansent en duo. Xavier Rosselle déambule autour de la scène. Son pas est lourd comme le pas régulier et obsédant des soldats encuirassés. Il joue une musique forte, violente suggérant le bruit des deux armées qui se sont entrechoquées à Fontenoy. Marie-Laure Agrapart danse un second solo avec « Phénix ». Puis vient le troisième temps de lecture avec l’évocation du Serment de Strasbourg et la mort au combat et l’enterrement de Nithard. Tuomas Lahti danse un solo dans un long voile blanc. Telle une épave sur la laisse de mer, la dépouille de Nithard (ici Luc Petton) est roulée dans le voile blanc en direction du parvis, où il fut jadis enterré. Silence.

Au cours de cette performance, tous les sens du spectateur, toute son attention sont sollicités et, parfois, le texte tend à perdre sa place. Le lieu même, les solos avec « Phénix », la danse, la musique créent à eux seuls un espace imaginaire. Est-ce finalement le texte lu ou le spectacle qui se déroule devant ses yeux qui impressionne le plus le spectateur ? Leur mise en synergie rompt l’équilibre subtil du texte et de l’image.

Quignard et Marie Vialle font la mise en place définitive (texte définitif et mise en scène) de « La Rive dans le noir » durant le mois de juin 2016 à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon avec Olivier Py et avec l’oiseleur Tristan Plot ainsi qu’avec un oiseau de jour, la corneille Ba Yo et deux oiseaux de nuit, les petites chouettes effraies Bubo et Bubbelee.

Quand Quignard et Marie Vialle sont sur scène avec les oiseaux, ils sont d’accord sur les points suivants : « Le chant, le récit, très peu de dialogue (ou alors au style indirect) (...). Pas de conflit re-présenté (...) / Pas d’illusionnisme. Pas de naturalisme. Aucune psychologie » [57]. La Rive dans le noir, une performance de ténèbres est créée à l’ouverture du Festival d’Avignon le vendredi 8 juillet 2016 à 18 heures.

Sur fond d’images projetées des grottes de Lascaux et Chauvet, Pascal Quignard joue au piano Les Ombres errantes de Couperin. Marie Vialle entre en scène vêtue d’une longue robe blanche et debout sur une table imite les chants des oiseaux et reproduit dans son corps le battement frénétique de leurs ailes. Elle semble habitée par les cris comme un chamane. Au milieu des cris, émergent des phonèmes, hors langage, comme l’expression de l’origine du langage. La transe s’achève dans les modulations d’un chagrin. Puis le spectacle se poursuit entre musique et récits.

La performance est en tournée en France jusqu’en décembre 2017. Le texte est publié chez Galilée la même année. Il faudrait évoquer d’autres performances : Princesse vieille reine en 2015 dans la mise en scène de Marie Vialle sur le texte de Quignard ou L’Oreille qui tombe, une performance de ténèbres, créée par Quignard avec la plasticienne Frédérique Nalbandian à La Valette-du-Var, le 12 février 2016 ou encore Dans ce jardin qu’on aimait conçue et mise en scène par Marie Vialle sur le texte de Quignard en 2022.

Au terme de ce parcours, nous sommes loin de l’affirmation de Quignard dans les Petits traités. La mise en regard de ces deux modes d’expression apparaît au lecteur comme un objet de recherche quasi constant chez Quignard qui est écrivain et aussi musicien, il joue du piano et du violoncelle. Il dessine. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles les liens entre le texte et l’image sont si divers et si multiples dans son œuvre.

En bref, il semble que tout fasse sens, que tout soit possible, que l’image soit source ou produit du discours. C’est à l’œuvre également dans les nombreux romans et récits ainsi que dans les volumes du Dernier Royaume de Quignard qui sont source infinie d’images pour le lecteur.

Il faudrait s’interroger également sur le devenir du texte, sur sa présence pour le spectateur dans les films, par exemple Tous les matins du monde, sorti en 1991 et pour lequel, à la demande du réalisateur Alain Corneau, Quignard écrit le récit. La musique est de Jordi Savall et les acteurs principaux sont Jean-Pierre Marielle, Gérard Depardieu, Anne Brochet et Guillaume Depardieu. Le film intitulé L’Amour conjugal, sorti en 1995, est tourné de juin à août par le réalisateur Benoît Barbier, initialement photographe de plateau. Le film au rythme lent, à l’écart des films aux images-choc à la mode, reprend l’histoire de la double vengeance qui scelle le couple de Nathan (rôle principal tenu par Sami Frey) et son épouse (rôle tenu par Caroline Sihol).

La question se pose enfin quand Quignard se fait librettiste comme il l’a fait pour l’oratorio Le Nom sur le bout de langue, écrit à partir du récit éponyme par la compositrice Michèle Reverdy et créé le 15 avril 1993 à Lisieux. Ou La Raison, l’oratorio pour solistes, chœur, orchestre et percussion composé par Didier Garin sur le livre éponyme de Quignard en 1994-1995. Ou l’opéra Pour trouver les enfers à partir du livre éponyme par la compositrice Ingrid von Wantoch Rekowski en 2005. Ou encore pour Requiem avec le compositeur Thierry Lancino en 2010 ou pour les concerts-lectures. Quelle place prend le texte ? Est-ce bien à lui que celui qui écoute l’œuvre accorde le plus de place ? La musique n’est-elle pas plus prégnante ? N’est-elle pas aussi génératrice d’images et plus encore d’émotions faisant à elle seule voir des mondes, émerger des souvenirs ?

Somme toute, ces créations, ces publications n’ont de réelle existence que sous le regard du lecteur ou du spectateur ou l’écoute du mélomane. C’est à eux que revient le dernier mot.

 

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[56] La bataille de Fontenoy-en-Puisaye a eu lieu en 841, opposant Lothaire Ier, le fils aîné de Louis Ier le Pieux, à ses deux frères, Louis le Germanique et Charles le Chauve.
[57] P. Quignard, Performances des ténèbres, Paris, Galilée, 2017.