Quignard, de la page à la scène,
le texte et l’image en face à face

- Agnès Cousin de Ravel
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Fig. 13. P. Skira, Triptyque, 2010

Fig. 14. P. Skira, Les Septante, 1992-1995

Les livres de Quignard sont pour Palma des « déclencheurs » auxquels trois de ses tableaux se réfèrent explicitement : Pavement, villa d’Apronenia Avitia, Le ciel d’Apronenia et Ombres errantes. Quignard évoquera le travail d’Albert Palma dans « La Conférence de Guéret sur Palma », sa façon de travailler à plat sur une grande table recouverte entièrement du dessin auquel il se consacre en tournant autour. Le dessin s’impose à Palma qui trace le premier de centaines, de milliers de traits à venir avec la précision d’un chirurgien maniant son scalpel. Quignard commente ainsi les tableaux de Palma :

 

Les peintures de Palma sont des champs vibratoires où l’image change sans cesse, vit, s’incruste, ronge, attaque jusqu’au vertige (…). Ce sont des œuvres figuratives mais sans sujet (…). Ne serait-ce que pour y pénétrer, il est nécessaire de connaître une perte de repères dont nous n’avons pas l’habitude (…). L’image qui surgit est une explosion incœrcible [36].

 

Quelques années plus tard, le jeudi 20 octobre 2016, paraît chez Chandeigne Le Chant du Marais avec les dessins de Gabriel Schemoul qui a déjà publié plusieurs livres pour enfants. Lisant La Barque silencieuse, trois contes retiennent son attention : « Le dernier tournoi », « Comtesse de Hornoc » et « Les fêtes des chants du Marais » dont la scène du meurtre le frappe particulièrement. Schemoul soumet à Quignard son projet d’un livre, qui en accepte l’idée et le laisse libre de sa création. Le Chant du marais raconte l’histoire d’une rivalité mortelle entre deux chanteurs, Bernon et Marcellin qui va tuer son concurrent et jeter son corps découpé dans la Seine mais le crâne de Bernon continue à chanter… Schemoul produit un ensemble de dessins dont seulement quelques-uns ont été retenus pour le livre. Il réalise une grande fresque horizontale représentant une eau sombre au fil de laquelle reposent divers objets : au début du livre le corps d’une femme noyée emprunté à la gravure « De dood is bitter voor de rijken » [37] du peintre graveur flamand Raphael Sadeler Jan Van der Straet, puis un crâne de mort. Ici et là, des fleurs coupées, un poisson aux couleurs presque dorées se détachent sur le fond continument noir. Certains objets inscrits dans cette fresque laissent l’imagination libre d’en concevoir l’utilisation. Tous les dessins sont en pleine page, voire en page double. Le texte est publié sur des pages noires, comme, deux ans plus tard, en 2018, Angoisse et beauté avec des illustrations de François de Coninck.

 

De l’image au texte

 

Chez Quignard, l’image peut être aussi support du discours ou produit du discours. Ce n’est pas un commentaire d’œuvres, mais une méditation dans laquelle l’œuvre picturale génère la pensée. C’est particulièrement remarquable dans quelques ouvrages.

 

Regards croisés

 

Au départ, une rencontre. Un jour, Quignard se rend chez Pierre Skira qui a déjà peint quelques petits tableaux aux livres (fig. 13). Quignard les regarde avec attention, se tait, à l’écoute des tableaux. Le silence s’installe. Puis, il fait le commentaire suivant : « C’est un peuple ». Le tableau qui prend forme alors va devenir un peuple, une collection, un rassemblement. Mais ce n’est pas ainsi que Skira se saisit de l’appréciation de Quignard. Le mot peuple lui fait tout de suite penser au peuple juif, à la religion du Livre. De là, le projet commun : tandis que Skira va peindre bien d’autres tableaux qui n’en formeront qu’un seul, Quignard écrit l’histoire des Septante – les soixante-douze sages qui ont traduit de l’hébreu en grec ancien les cinq livres de la Bible au IIIe siècle avant J.C. Ils travaillent de mai 1992 à février 1995 de façon tout à fait indépendante : d’un côté la mise en récit d’une légende, de l’autre un tableau monumental, alchimie mystérieuse née de la rencontre entre l’écrivain et l’artiste. Le récit des Septante – en fait des soixante-douze sages peut-être issus des douze tribus d’Israël – est, dans sa linéarité, lisible. Quignard y reprend à son compte l’histoire légendaire de la traduction de la Bible en grec demandée par Ptolémée l’alexandrin, qui souhaitait réunir dans sa bibliothèque d’Alexandrie tous les ouvrages existants. Son récit prend les allures d’un conte avec ses trois péripéties, leur résolution merveilleuse ou plus exactement divine et la fin déceptive pour les Hébreux : du jour où la traduction est livrée à son commanditaire, la Torah est lue en grec et non en hébreu, le Dieu des Juifs commence ainsi à mourir.

Au regard du récit, le tableau de Skira. Soixante-dix petits tableaux en un seul, disposés en cinq rangées, quatorze niches sur chaque rangée. Des livres que le regard peine à saisir dans leur totalité. Fragments de bibliothèque. Comme la somme du savoir des Septante. Son titre : « Bibliothèque en trompe-l’œil » et sa taille remarquable 215x200. Il se trouve dans une collection particulière (fig. 14). En 2010, après quelques recherches, je prends contact avec la personne possédant le tableau. Elle m’accueille très aimablement et me permet de le voir. Elle accepte également que je revienne le voir en compagnie de Quignard et de Skira. Tous deux ne l’ont plus revu depuis 1994. Moment d’émotion partagée. Silence devant ce « monument ». Ainsi, Skira et Quignard font œuvre commune, chacun faisant son chemin, marchant à son pas, poursuivant son rêve. Quignard ne fait pas œuvre de critique d’art. Skira n’illustre pas les écrits de l’écrivain.

Où accrocher son regard devant cette « Bibliothèque en trompe-l’œil » ? A la linéarité du récit s’oppose l’œuvre, une et multiple aves ses septante niches remplies de livres. Entre lumière et ombre. Tableau silencieux. Infiniment silencieux. Quel accord secret les unit ? Ou pour le dire autrement, en quoi le récit des Septante entre-t-il en résonance avec le tableau ? Quel discours est possible à partir du tableau ?

Où accrocher son regard devant ces soixante-dix petits tableaux en un seul ? Le regard se perd, va, vient s’égare, se fragmente. Les livres sont là, donnant l’illusion au spectateur d’être devant des rayonnages de bibliothèque. Vision quasi anamorphique. On pourrait presque, ou peut-être Ptolémée l’alexandrin pourrait les toucher, les prendre. Un monde silencieux, presque absent et pourtant tellement vivant. Merveille de l’œuvre, une et multiple. Dense et légère. Profonde et vivante. Le centre est nulle part.

Stillleben, dit-on en allemand. Quels mots pour dire le silence ? Quels mots pour répondre au silence du tableau ? Les livres parlent dans le secret de la bibliothèque. Livres serrés les uns à côté des autres, dans l’attente d’une main qui les prenne, puis les repose. Minces ou épais, petits, plus grands. Vus par la tranche ou le dos. Livres sans doute abîmés, lus, relus, écornés. Reliures de cuir qui accrochent la lumière. Noirs multiples plus riches que les noirs de Manet. Noirs bistre. Noirs lourds de pastel. Noirs comme de faux noirs. Noirs contrastés. Rouge, velours cramoisi, rouge de la pourpre cardinalise, rouge sang de la tunique de Déjanire. Bibliothèque palimpseste. La mémoire empilée.

 

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[36] P. Quignard, « La Conférence de Guéret », dans F. Villemur (dir.), Albert Palma, Geste et Khôra, Paris, ebl Editions, 2012.
[37] « De dood is bitter voor de rijken » signifie « La mort est amère pour les riches ».