Résumé
Cet article présente les dessins au trait d’après Homère réalisés par le sculpteur anglais John Flaxman à la fin du XVIIIe siècle. Il en propose une sorte de généalogie en analysant la carrière complexe de cet artiste néoclassique partagé entre art, artisanat et industrie. Il s’interroge sur le succès à la fois public et critique de ces dessins qui offraient une vision inédite de l’Antiquité au moment de leur création, puis sur les raisons de leur progressive déshérence liée aux conditions matérielles de leur création et surtout de leur diffusion par les moyens de reproduction modernes de l’image.
Mots-clés : John Flaxman, Homère, industrie, dessin au trait, néoclassique
Abstract
This article presents the outline drawings after Homer made by the English artist John Flaxman at the end of the 18th century. It offers a sort of genealogy by analysing the complex career of this neoclassical artist, torn between art, craftsmanship and industry. It examines the public and critical success of these drawings, which proposed a new vision of Antiquity at the time of their creation, then considers the reasons for their gradual obsolescence relating to the material conditions of their creation and especially their distribution through modern means of image reproduction.
Keywords: John Flaxman, Homer, industry, outline drawing, neoclassical
Dans l’introduction de son ouvrage, Mythologie de papier, paru en 2018, Elise Lehoux rappelle l’importance, au XVIIIe siècle, des fouilles d’Herculanum et de Pompéi qui déclenchent un nouvel engouement pour l’Antiquité. La diffusion progressive des représentations de peintures ou d’objets issus des deux sites devient une source d’inspiration et d’imitation et elle est à l’origine du goût néoclassique touchant autant les beaux-arts que les arts décoratifs. Parallèlement, les antiquaires s’efforcent de réunir et d’inventorier les objets antiques reproduits dans de luxueux recueils d’estampes et se livrent aux premiers essais d’interprétation, en se concentrant particulièrement sur l’identification des figures mythologiques [1]. La mythologie antique, conclut Elise Lehoux, se retrouve ainsi en plein cœur de ces publications savantes, mais elle est aussi investie, dans la société, de multiples attentes et désirs, depuis les arts et les lettres jusqu’à l’artisanat et l’industrie [2].
La carrière du sculpteur anglais John Flaxman (1755-1826), considéré comme une figure phare du néoclassicisme européen, illustre ce double phénomène : son œuvre se situe à la jonction de l’art et de l’industrie, d’une « Antiquité rêvée », selon le titre d’une exposition du Louvre consacrée au mouvement néoclassique, et d’une antiquité matérialisée [3]. Elle révèle le paradoxe d’une époque où l’art antique fait l’objet d’une intense idéalisation, notamment dans le domaine de la théorie esthétique, mais aussi d’une démocratisation, c’est-à-dire d’une reproduction et d’une diffusion plus larges grâce aux progrès de la technique et à l’industrie naissante.
Cet article se concentre sur les dessins au trait réalisés par Flaxman d’après Homère à la fin du XVIIIe siècle, mais il se propose d’en dresser d’abord une généalogie en évoquant l’ensemble de la carrière de l’artiste. En effet, si Flaxman a principalement été connu en Europe comme illustrateur d’Homère et d’un certain nombre de génies de la littérature mondiale, tels Dante, Eschyle ou Hésiode, c’est avant tout le fruit d’un malentendu, d’un accident de l’histoire, lié aux conditions matérielles de la création de ses dessins ainsi qu’à leur diffusion immédiate et massive sous forme de gravures. Dans ses recueils de dessins au trait, Flaxman s’inspire certes des grands textes de la tradition comme les épopées d’Homère, les tragédies d’Eschyle ou La Divine Comédie de Dante. Pour autant, nous verrons que son entreprise, inaugurée par les dessins homériques, ne relève pas d’abord de l’illustration, du moins pas dans le sens moderne que nous donnons à ce mot. Elle porte davantage la promesse d’un contact visuel direct avec la mythologie antique qui serait pour ainsi dire affranchie du texte, traduite en une suite d’images conçues comme autant de modèles pour des œuvres visuelles ultérieures. La connaissance de l’art des Anciens, nourrie des découvertes les plus récentes, témoigne certes d’un goût néoclassique que Flaxman partage avec ses contemporains, mais aussi d’un souci relativement nouveau de vraisemblance, sinon d’exactitude, archéologique. Mais cette remontée aux sources coïncide également avec l’avènement de l’ère médiatique moderne dont l’œuvre de Flaxman est exemplaire. Conçus dès le départ dans une perspective de reproductibilité facile et économique, ses dessins au trait d’après Homère vont connaître une intense circulation à la faveur de laquelle ils rejoindront progressivement l’univers de l’écrit et du livre pour constituer finalement une imagerie et une illustration presque trop évidente des mythes antiques. Cette rapide évolution masque leur relation complexe et originale aux poèmes homériques, expliquant aujourd’hui la difficulté de leur appréciation esthétique. Mais c’est précisément le télescopage paradoxal de l’archaïque et du contemporain, du mythe et de l’industrie, du rêve et de la matière qui constitue à la fois la spécificité la plus fascinante et la nouveauté la plus significative de cette œuvre.
Une carrière et une postérité complexes, entre art, artisanat et industrie
Né à York en 1755, John Flaxman a grandi à Londres où son père était déjà établi comme mouleur et marchand de moulages en plâtre, produisant à la fois des œuvres originales et des reproductions d’œuvres antiques et contemporaines. Dès l’âge de douze ans, il expose ses propres sculptures de sujets antiques et il est admis comme élève à la Royal Academy en 1770. S’il n’a pas reçu de formation classique, ses premiers biographes s’accordent pour souligner la précocité de son talent associé à une fascination d’autodidacte pour les littératures et les langues anciennes [4]. En 1775, il commence à travailler pour l’entreprise de faïence Wedgwood mettant son activité créatrice au service du commerce et des arts décoratifs. C’est d’ailleurs en partie grâce à l’aide financière de Wedgwood qu’il entreprend, en 1787, le traditionnel voyage à Rome où il séjournera sept ans. Il y rencontre des mécènes anglais qui lui commandent ses premières sculptures monumentales, mais, surtout, il est commissionné pour illustrer les œuvres d’Homère, de Dante et d’Eschyle. Il réalise à Rome des suites de dessins au trait d’après l’Iliade et l’Odyssée, aussitôt gravées par Tommaso Piroli et très vite commercialisées sous forme de recueils qui circulent à une échelle européenne. Flaxman obtient donc une première reconnaissance internationale comme dessinateur d’après de grandes œuvres, mais ce n’est qu’à son retour d’Italie, en 1795, qu’il entame la partie la plus significative de sa carrière artistique à ses yeux, en se spécialisant dans la sculpture monumentale, en particulier dans l’art funéraire : ses œuvres se déploient dans les églises, les cimetières et les bâtiments publics anglais. Parmi ses réalisations les plus célèbres, on peut citer le monument à lord Nelson dans la cathédrale Saint-Paul de Londres. Elu membre de la Royal Academy en 1800, il y donne des leçons de sculpture publiées après sa mort, survenue en 1826, sous le titre Lectures on Sculpture [5].
[1] Sur ce phénomène, voir également l’article d’Elise Lehoux dans le présent numéro spécial (note de l’éd.).
[2] Elise Lehoux, « Introduction », Mythologie de papier. Donner à voir l’Antiquité entre France et Allemagne (XVIIIe siècle-milieu du XIXe siècle), Dijon, Editions universitaires de Dijon, « Histoire », 2018, pp. 9-17.
[3] Voir L’Antiquité rêvée : Innovations et résistances au XVIIIe siècle, sous la direction de G. Faroult, C. Leribault et G. Scherf, catalogue de l’exposition du Louvre, Paris, Louvre Editions / Gallimard, 2010.
[4] Voir John Thomas Smith, Nollekens and his Times: Life of the Celebrated Sculptor and Memoirs of Several Contemporary Artists, from Roubillac, Hogarth and Reynolds to Fusseli, Flaxman and Blake, Londres, Henry Colburn, 1828, en particulier la biographie de Flaxman, pp. 434-453 ; voir aussi la biographie de William George Constable, John Flaxman, 1755-1826, Londres, University of London Press, 1927, en particulier le 1er chapitre « Early Years, 1755-1775 », pp. 1-7.
[5] Lectures on Sculpture, by John Flaxman Esq. R. A., Londres, John Murray, 1829 (en ligne. Consulté le 10 septembre 2026).