Entre rêve et matière : les dessins au trait
de John Flaxman d’après Homère

- Agathe Salha
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Fig. 14. J. Flaxman, Dieux marins, 1755-1805

Fig. 15. J. Flaxman, Femme accompagnée
d’un félin
, 1787-1794

Fig. 16. J. Flaxman, Une mère et deux
enfants
, v. 1787-1794

Les dessins au trait d’après Homère et leur diffusion

 

Flaxman entreprend le voyage à Rome en 1787 pour compléter sa formation personnelle, mais aussi dans le but de trouver de nouveaux modèles pour l’entreprise Wedgwood qui le commissionne. Sa connaissance de l’art antique est déjà bien établie, mais il entend l’approfondir au contact direct des œuvres. Au cours de son voyage en Italie, puis de son séjour à Rome, il admire la statuaire antique dont il relève l’attention à la nature dénuée de toute affectation de style [35] ; il s’intéresse particulièrement à la sculpture de bas-relief et aux sarcophages. Au-delà de l’art antique, il découvre aussi l’art italien du Quattrocento, l’œuvre du sculpteur Donatello et celles des peintres Giotto, Masaccio ou encore Signorelli, dont il admire et reproduit la fresque du Jugement dernier à Orvieto [36]. Il multiplie les copies d’œuvres très diverses, mais en privilégiant la représentation de figures humaines saisies dans des attitudes variées, sans chercher à reproduire les détails ni à figurer l’arrière-plan. Suivant la même technique simplificatrice, il dessine également des scènes de rue, privilégiant là encore la figure humaine et certains thèmes récurrents comme celui de la maternité, portant une attention particulière aux vêtements et surtout aux drapés (figs. 14, 15 et 16). Les nombreuses esquisses qu’il réalise alors traduisent sa volonté d’accumuler et de mémoriser des images qu’il pourrait réutiliser dans des compositions ultérieures.

Cette riche mémoire visuelle, à la fois antique et moderne, associée à la discipline stylistique développée chez Wedgwood mais aussi dans sa pratique de dessinateur et de sculpteur, trouvera à s’employer dans ses dessins au trait illustrant les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Le projet semble être né de la volonté de certains mécènes de la colonie anglaise installée à Rome de soutenir financièrement l’artiste pour lui permettre de prolonger son séjour et de répondre à ses premières commandes de sculptures monumentales en marbre [37]. En 1792, Mrs Georgiana Hare-Naylor, fille d’un évêque anglican, elle-même artiste, commande à Flaxman une série de dessins d’après l’Iliade et l’Odyssée au prix de 15 shillings chacun ; parallèlement, un certain Mr Udney commande sa propre série d’après Homère, aujourd’hui disparue mais sans doute réalisée dans un style différent de la première ; un autre ensemble, inspiré par Eschyle, est également réalisé pour la comtesse douairière Margaret Georgiana Spencer, mais ne sera publié qu’en 1795, une fois l’artiste rentré en Angleterre.

Flaxman commence à travailler aux dessins sur Homère à la fin de l’année 1792 et plusieurs extraits de sa correspondance permettent de préciser l’esprit du projet. Il écrit ainsi le 12 septembre 1792 à son ami, le peintre George Romney :

 

My employments at present are, finishing Ld Bristols Great Group in marble [The Fury of Athemas], making a model for a Restoration of the Torso Belvidere [sic], & in the Evenings, making a Series of drawings from Homer & Dante which are engraving [sic] [38].

Mes occupations actuelles consistent à terminer le grand groupe en marbre de lord Bristol, [La Fureur d’Athemas], à faire une maquette pour une restauration de l’Apollon Belvidere [sic], et, le soir, à faire une série de dessins d’après Homère et Dante qui vont être gravés.

 

Ces lignes suggèrent d’abord que les dessins, exécutés le soir, étaient considérés comme des œuvres secondaires, peut-être purement alimentaires, par Flaxman, qui était alors en train de réaliser ses premières sculptures monumentales. Elles révèlent également qu’ils ont été immédiatement conçus par l’artiste pour être gravés : la technique du dessin au trait, limité aux contours des figures et des objets, et plus largement la simplicité qui les caractérise, peuvent ainsi s’expliquer par la recherche d’une reproduction facile, précise et économique. Une lettre d’octobre 1793 à William Hayley montre que les dessins ne représentent pas pour Flaxman des œuvres originales achevées, mais plutôt les prototypes de futures créations :

 

my view does not terminate in giving a few outlines to the world; my intention is to shew how any story may be represented in a series of compositions on principles of the Antients, of which as soon as I return to England I intend to give specimens in Sculpture of different kinds, in groups of basrelieves, suited to all the purposes of Sacred and Civil Architecture [39].

mon ambition ne se borne pas à donner au monde quelques dessins au trait ; mon intention est de montrer comment n’importe quelle histoire peut être représentée en une série de compositions réalisées selon les principes des Anciens, dont j’ai l’intention de donner dès mon retour en Angleterre des exemples en Sculptures de toutes sortes, en ensembles de bas-reliefs adaptables à toutes les fonctions de l’architecture Sacrée ou Civile.

 

L’esprit est proche de celui des recueils d’antiques contemporains, auxquels Flaxman semble avoir emprunté la technique du dessin au trait [40]. En effet, même s’il réalise cette fois-ci des dessins originaux, et non des copies, l’artiste les conçoit avant tout comme un ensemble de sujets, de « compositions », destinés à inspirer de futures œuvres. Si Flaxman évoque des sculptures en bas-relief qu’il envisage de réaliser lui-même, il prétend aussi inspirer d’autres artistes et d’autres types d’œuvres, ce qui justifie la recherche d’une diffusion large grâce à la gravure [41]. Ce point de vue semble avoir été partagé par les contemporains comme le suggère la publication, à Paris, dans le numéro du 7 floréal an XI (avril 1803) de la gazette des Petites Affiches, d’une annonce de la première édition française, chez Nitot Dufresne, des « compositions » de Flaxman, « sculpteur anglais comprenant l’Iliade, l’Odyssée et les tragédies d’Eschyle ». Pour en rehausser l’intérêt, l’auteur de l’annonce précise en effet : « Cet ouvrage a dit le cit. David, en le voyant chez le cit. Dufresne, fera faire des tableaux » [42]. Que cette citation de David soit authentique ou non, la prédiction s’est réalisée et les dessins de Flaxman ont été une source d’inspiration très importante pour les artistes français et européens à la fin du XVIIIe siècle et au-delà [43].

De fait, les gravures des dessins de Flaxman ont été éditées dans des albums et largement diffusées en Europe. Les premières gravures, effectuées en 1793 en Italie par Tommaso Piroli, élève de Piranèse, sont reliées dans des volumes de format oblong et immédiatement commercialisés : le volume inspiré par l’Odyssée paraît en février 1793, suivi de celui de l’Iliade en juin de la même année. A la suite d’une première publication anglaise en 1795, Longman publie en 1805 un nouveau recueil des deux suites après avoir commandé à Flaxman six nouveaux dessins pour l’Odyssée et cinq pour l’Iliade (ces derniers seront gravés par William Blake et James Parker). Il est vraisemblable que Piroli ait d’emblée gravé deux jeux de plaques de cuivre pour chaque suite, l’un clandestinement, pour ses propres publications en Italie, l’autre à l’intention de Mrs Naylor pour être ramené et édité en Angleterre. D’autre part, Mrs Naylor étant la commanditaire des dessins, elle en détient les droits et Flaxman ne tirera aucun bénéfice de l’intense circulation des recueils gravés. Sans entrer dans les détails de l’histoire extrêmement complexe et même mouvementée de l’édition des recueils de gravure, on retiendra que moins de vingt ans après leur première publication en Italie, ils connaissent une diffusion européenne. Ils feront ensuite l’objet de plusieurs rééditions tout au long du XIXe siècle, en Italie, en France et en Allemagne [44].

 

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[35] Journal in Italy (Florence and Rome, 1787), Flaxman MSS, notebook 832/5, Cambridge, Fitzwilliam Museum, cité par David Irwin, John Flaxman 1755-1826: Sculptor, Illustrator, Designer, Op. cit., chap. 3 « To Italy », p. 43 : « There is no affectation of style, beautiful nature was chosen by the artist and copied with so much spirit, judgment and truth of anatomy and outline, with a delicacy of execution, that when seen in proper light the naked parts seem capable of motion […] » – « Il n’y a pas d’affectation dans le style, la belle nature a été choisie par l’artiste et copiée avec tant d’esprit, de jugement et de vérité dans l’anatomie et les contours, avec une telle délicatesse dans l’exécution, que, vues sous une lumière appropriée, les parties nues semblent capables de mouvement […] ».
[36] Sur le voyage en Italie et les sources des intérêts multiples de Flaxman, voir David Bindman, « Italian Drawings, 1784-1794 », dans John Flaxman, Op. cit., pp. 70-99, mais aussi Sylvie Tritz, Hans-Ulrich Kessler, John Flaxman und die Renaissance: Ein Meister des Klassizismus im Dialog mit Masaccio und Donatello / John Flaxman and the Renaissance: A Master of Neo-Classicism in Dialogue with Masaccio and Donatello, Berlin, Skulpturensammlung und Museum für byzantinische Kunst, Staatliche Museen zu Berlin, 2009, en particulier l’article de Hans-Ulrich Kessler, « John Flaxman und Renaissance / John Flaxman and the Renaissance », pp. 24-35, qui s’appuie sur les journaux et les carnets de croquis de l’artiste durant les sept années de son séjour italien.
[37] Sur les circonstances et le contexte de la création des dessins au trait d’après Homère, voir la deuxième partie de l’article de David Bindman, « Italian Drawings, 1784-1794 », art. cit., pp. 86-99.
[38] Cité par David Bindman, Ibid., p. 86.
[39] Ibid.
[40] Entre 1791 et 1795, la description d’une seconde collection de vases de Sir Hamilton (rassemblée entre 1789 et 1790) est publiée à Naples. Elle rassemble des gravures de peintures de vases antiques réalisées au trait par l’artiste allemand Johann Heinrich Wilhelm Tischbein (1751-1829) et qui connaîtront une importante diffusion européenne. Voir Elise Lehoux, Mythologie de papier,Op. cit., pp. 262-265. Que ces gravures aient été ou non connues de Flaxman en 1791, elles sont extrêmement proches de la technique et du style de ses propres dessins.
[41] Par leur intention pédagogique, les dessins de Flaxman rappellent l’entreprise du comte de Caylus qui en 1757 publie un ouvrage intitulé Tableaux tirés de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère et de l’Enéide de Virgile, vaste compilation de descriptions de scènes héroïques et d’actions remarquables que l’antiquaire proposait comme autant de sujets destinés aux peintres et aux sculpteurs souhaitant s’inspirer de l’Antique. Voir l’article de Guillaume Faroult, « Représenter l’histoire antique », dans L’Antiquité rêvée : Innovations et résistances au XVIIIe siècle, Op. cit., pp. 220-224.
[42] Cité dans Jeanne Doin, « John Flaxman (1755-1826) », Gazette des beaux-arts, 53e année, n° 645, mars 1911, pp. 233-246, ici p. 233.
[43] Voir Sarah Symmons, Flaxman and Europe: The Outline Illustrations and Their Influence, New York, Garland Publishing, 1984. Pour se limiter à l’exemple français, Sarah Symmons montre que des artistes comme Ingres, Girodet, Rude se sont inspirés des dessins de Flaxman.
[44] Sur l’histoire de ces premiers recueils, voir l’étude de Gerald E. Bentley, The Early Engravings of Flaxman’s Classical Designs: A Bibliographical Study, with a Note on the Duplicating of Engravings by Richard J. Wolfe, New York, The New York Public Library, 1964 (paru à l’origine en deux parties, « Notes on the Early Editions of Flaxman’s Classical Designs », Bulletin of the New York Public Library, vol. LXVIII, 1964, pp. 277-307 et 361-383).