En 1874, une statue en hommage à Flaxman est érigée sur la façade de la Royal Academy, à Burlington House, aux côtés de celles de Phidias, de Léonard de Vinci, et de Raphaël, représentés avec les attributs de leur art. Flaxman apparaît pensif, la main gauche appuyée sur une tête monumentale d’Homère, des livres disposés à ses pieds et tenant un burin de sculpteur dans sa main droite (fig. 1). Le programme célèbre à la fois le professeur et l’artiste, le théoricien et le promoteur d’une esthétique néoclassique, et l’héritier des génies de l’Antiquité et de la Renaissance [6].
En 1909, une autre effigie de Flaxman est érigée sur l’une des façades du nouveau bâtiment du Victoria and Albert Museum à South Kensington. Elle s’inscrit dans un ensemble de trente-cinq statues rappelant, dans un contexte de suprématie industrielle et commerciale de la Grande-Bretagne, la vocation originelle du musée : fondé en 1852, un an après l’Exposition universelle de Londres, il a reçu pour mission de célébrer, de promouvoir et de démocratiser les arts appliqués et décoratifs ; aux côtés des architectes, des peintres et des sculpteurs, tous britanniques, parmi lesquels figure Flaxman, apparaissent également des artisans, des industriels et des designers comme Thomas Chippendale (1718-1779), William Morris (1834-1896) et Josiah Wedgwood (1730-1795).
En 1979, le titre d’une importante exposition consacrée à Flaxman par le musée d’art de Hambourg – « Flaxman, Mythologie et Industrie » [7] – confirme la situation paradoxale, mais aussi représentative de l’artiste anglais, dont l’œuvre, tournée vers le passé antique, participe cependant de l’avènement d’un nouvel âge industriel et commercial qui affecte durablement le domaine de la création et des arts. La même année, dans son ouvrage monographique sur l’artiste, David Irwin souligne également la situation historique tout à fait particulière de Flaxman, « […] one of the outstanding examples, in the latter part of the eighteenth and early nineteenth century, of an artist becoming involved in the decorative and industrial arts » [8] – « l’un des exemples les plus remarquables, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, d’un artiste qui se soit impliqué dans les arts décoratifs et industriels » [9].
La formation de Flaxman et ses débuts auprès de Josiah Wedgwood
La première partie de la carrière de John Flaxman est marquée par sa longue collaboration avec l’entreprise Wedgwood pour laquelle il travaille régulièrement à partir de 1775, même s’il n’en a jamais été salarié mais payé à la commission. En 1769, quelques années avant leur rencontre, Josiah Wedgwood a ouvert dans le Staffordshire, non loin de Londres, l’usine d’Etruria dont l’inauguration correspond au début du succès de son entreprise commerciale. Spécialisé dans la vaisselle de faïence, mais produisant également des objets décoratifs, allant des bijoux aux plaques de cheminée en passant par les médaillons commémoratifs, cet établissement est considéré comme exemplaire des commencements de la révolution industrielle en Angleterre [10]. Sa production abondante et variée se démarque en effet par la nouveauté des matériaux et des procédés de fabrication : entre autres inventions, Josiah Wedgwood développe un grès noir très dur, nommé Black Basalt, en référence à la pierre noire de la statuaire égyptienne [11]. Mais son invention la plus connue, restée sa marque de fabrique jusqu’à nos jours, est la poterie jaspée ou jasperware imitant la technique antique des camées en pierre de jaspe. Le jasperware est une faïence non émaillée, mais simplement teintée, recouverte d’applications en bas-relief de couleur blanche qui se détachent sur un fond généralement bleu pâle, « le bleu Wedgwood », même si d’autres couleurs existent. Cependant, au-delà du caractère innovant des techniques utilisées et malgré une organisation déjà préindustrielle du travail, Wedgwood cherche à parer son entreprise d’une aura antique et revendique la noblesse ancestrale du métier de potier. En baptisant son usine Etruria, il capitalise sur le goût de l’époque pour l’Antiquité et sur la découverte en Italie de nombreux vases grecs attribués par erreur aux Etrusques. Le 13 juin 1769, à l’occasion de son inauguration, six vases en Black Basalt sont tournés par Wedgwood lui-même, puis peints en rouge à l’encaustique en imitation des vases antiques à figures rouges (fig. 2).
D’un coût élevé, les marchandises de Wedgwood visent en premier lieu une clientèle fortunée et aristocratique, puis, une fois leur succès établi auprès des « taste makers », Wedgwood baisse les prix pour atteindre un marché plus large. En 1774, il inaugure un entrepôt assorti d’un vaste magasin à Londres dans Greek Street : dénommé Showroom (« salle d’exposition »), celui-ci ressemble plus à un lieu d’échanges sociaux et culturels que mercantiles. Ainsi les clients reçoivent-ils des catalogues de formes et de motifs avant d’être admis à admirer les objets exposés dans des vitrines ou sur des étagères. L’organisation d’expositions exceptionnelles, auxquelles l’admission se fait grâce à un ticket d’entrée (fig. 3), contribue à renforcer cette aura : c’est le cas notamment lors de l’exposition du Frog Service réalisé pour l’impératrice Catherine II, mais aussi de la copie par Wedgwood d’un célèbre vase antique connu sous le nom de vase Portland ou Barberini. Au-delà d’une simple ambition commerciale, Josiah Wedgwood aspire surtout à initier ses contemporains à la simplicité et à la noblesse de l’art antique. Il revendique l’apport de son entreprise à la nation anglaise, en termes économiques, mais aussi symboliques et culturels [12]. Une esquisse de Benjamin West, peinte entre 1789 et 1791, et dont le titre varie – Etruria, British Manufactory ou Manufactury Giving Support to Industry – illustre bien cette ambition (fig. 4). L’artiste représente au premier plan deux femmes, vêtues à l’antique, achevant à la main la décoration de vases ; à leurs pieds, des enfants nus jouent avec des dessins ainsi qu’avec la copie du vase de Portland tandis qu’en arrière-plan un groupe de femmes et d’enfants s’affaire autour d’un métier à tisser et d’un tour de potier. Cette vision idyllique et familiale du travail efface la réalité des conditions de production modernes : représentée avec des codes picturaux qui évoquent « l’atelier d’un grand maître » [13], l’usine d’Etruria figure allégoriquement la renaissance conjointe des arts et de l’artisanat anglais placés sous le signe d’un même idéal antique.
Cette ambition culturelle explique que l’industriel fasse régulièrement appel à la collaboration d’artistes, peintres ou sculpteurs, dont John Flaxman est resté l’exemple le plus célèbre. Celui-ci réalise de nombreux modelages originaux pour les portraits médaillons commémoratifs réalisés par Wedgwood ; il est également chargé de rechercher et de copier des motifs antiques devant servir à la décoration en bas-relief des objets en jasperware. Flaxman soumet d’abord un dessin du motif choisi qu’il rectifie éventuellement en fonction des remarques de l’industriel, puis il fournit des modelages en cire à partir desquels seront réalisés les moules servant aux applications en bas-relief (fig. 5). L’intervention de Flaxman se limite à ces deux premières étapes. Une fois le modelage en cire réalisé, celui-ci devient la propriété de Wedgwood qui peut en faire ce qu’il veut : des mouleurs spécialisés de l’entreprise sont chargés de le reproduire dans des formats et des matériaux différents ; ils l’altèrent fréquemment, en le simplifiant ou en isolant certains éléments du décor [14]. L’intervention de l’artiste est strictement circonscrite et reste subordonnée à la supervision de Josiah Wedgwood qui signe finalement les objets réalisés.
[6] Pour une description précise des statues et du programme ornemental de la Royal Academy à Burlington House voir en ligne (consulté le 10 septembre 2026).
[7] Hamburger Kunsthall, 20 avril-3 juin 1979. Voir le catalogue de l’exposition : John Flaxman: Mythologie und Industrie, Munich, Prestel, 1979, sous la direction de D. Bindman et H. Hohl, en particulier l’article du commissaire de l’exposition Werner Hofmann, « Der Tod der Götter », pp. 20-31. A l’occasion du déplacement de l’exposition à la Royal Academy of Arts (Londres, 26 oct.-9 déc. 1979), le catalogue a fait l’objet d’une réédition légèrement différente en anglais sous la direction de D. Bindman (John Flaxman, Londres, Thames and Hudson, 1979). C’est à cette dernière version que nous nous référons désormais.
[8] David Irwin, John Flaxman 1755-1826: Sculptor, Illustrator, Designer, Londres, Studio Vista / Christie’s, 1979, conclusion du deuxième chapitre « Artist and Industry: Wedgwood », p. 28.
[9] Les traductions non attribuées sont faites par l’autrice de cet article.
[10] Sur Josiah Wedgwood et l’histoire de son entreprise, voir Laurence Machet, Les Wedgwood : De la poterie à l’industrie des arts de la table, Paris, Edition du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, « CTHS sciences », 2008 ; The Genius of Wedgwood, sous la direction de H. Young, Londres, Victoria and Albert Museum, 1995, ainsi que la biographie de Robin Reilly, Josiah Wedgwood, 1730-1795, Londres, Macmillan, 1992.
[11] Sur les innovations techniques de Wedgwood, voir l’article de Laurence Machet, « De la fabrication de “pots” à la création d’un goût national : le cas Wedgwood », Revue française de civilisation britannique, vol. XIII, n° 4, 2006 (en ligne. Consulté le 10 septembre 2026).
[12] C’est le propos de l’ouvrage de la journaliste Eliza Meteyard, écrit en 1873 à la gloire de l’entreprise Wedgwood, que de montrer cette contribution au rayonnement culturel de la nation anglaise : Wedgwood and His Works: A Selection of His Plaques, Cameos, Medallions, Vases, Etc. from the Design of Flaxman and Others, Reproduced in Permanent Photography by the Autotype Process. With A Sketch of His Life and the Progress of His Fine-Art Manufactures, Londres, Bell and Daldy, 1873.
[13] Laurence Machet, « De la fabrication de “pots” à la création d’un goût national : le cas Wedgwood », art. cit., § 32.
[14] Pour une description précise des étapes et de la division du travail entre Flaxman et l’entreprise Wedgwood dans la réalisation de décors en jasperware, voir Bruce Tattersall, « A Note on Wedgwood and Jasper », dans John Flaxman, sous la direction de D. Bindman, Op. cit., p. 49.