Entre rêve et matière : les dessins au trait
de John Flaxman d’après Homère
- Agathe Salha
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Fig. 7. J. Flaxman, The Crowning of a Kitharist,
v. 1778-1779 

Fig. 8. F. A. David, « L’Apothéose d’Homère »,
1785-1788 

Fig. 9. J. Flaxman et W. Hackwood, The
Pegasus Vase, v. 1786 

Fig. 10. J. Flaxman, La Danse des heures, v. 1778-1780 

Fig. 11. J. Flaxman, Judgment of Paris, 1775-1777 

Fig. 12. J. Flaxman, Offering to Ceres, 1778 

Fig. 13. J. Flaxman, Juno Standing with a Sceptre et
Jupiter Holding the Thunderbolt and Sceptre, 1775 
C’est à ce programme que répond à la lettre Flaxman dans sa collaboration avec l’entreprise Wedgwood car il vise à une forme d’imitation originale et non à une simple reproduction : il modifie presque systématiquement les motifs antiques, dans une volonté assumée de dépasser et d’améliorer les Anciens [28]. Plusieurs de ses décors en bas-relief réalisés pour Wedgwood sont d’ailleurs devenus célèbres, assumant pratiquement le statut d’œuvres originales. On peut citer par exemple The Crowning of a Kitharist / Apotheosis of Homer (Le Couronnement d’un cithariste, également désigné comme L’Apothéose d’Homère), réalisé par Flaxman entre 1777 et 1779. Le British Museum conserve une plaque de céramique reproduisant ce motif (fig. 7), signée par Wedgwood, et dont la notice précise qu’elle aurait été offerte par l’industriel à son ami William Hamilton en remerciement pour l’inspiration procurée par les œuvres de sa collection. Reproduite d’après un vase antique dans le troisième tome de l’ouvrage de d’Hancarville (fig. 8), la scène s’organise autour d’une figure centrale, identifiée à Homère, tenant d’une main une lyre, de l’autre un plectre, et qui, selon d’Hancarville, « semble méditer les vers, qu’il va chanter » [29]. Face à lui, une victoire aux ailes déployées se tient en équilibre sur la marche inférieure d’un podium ; elle représenterait le génie du poète, « grand et majestueux comme lui » [30]. A droite de ce groupe central, un homme assis, le front ceint d’une couronne, semble présider la cérémonie comme juge ou arbitre, à moins qu’il ne figure le poète Hésiode vaincu par Homère, comme l’affirme d’Hancarville. A l’opposé, sur la gauche, une figure féminine est également assise, une longue lance appuyée contre son épaule gauche, dans laquelle d’Hancarville croit reconnaître une allégorie de l’Iliade ; au-dessus, une seconde victoire est représentée en vol, descendant vers le cithariste et tenant un bol dans sa main gauche : d’Hancarville y voit le génie, « plus petit », de l’Odyssée, tandis que celui de l’Iliade, grand et majestueux « paroit monter sur l’autel » et que « ses ailes déployées montrent l’élévation des vers qu’il a inspiré [sic] » [31].
En réalité, l’interprétation iconographique du décor reste difficile, comme le montrent les variations de titre, mais ce n’est sans doute pas elle qui a motivé le choix de Flaxman. Il semble qu’il ait surtout recherché ici la composition harmonieuse et équilibrée, déterminée par la disposition symétrique des figures et leurs différentes attitudes, ainsi que par un jeu de répétitions et de variations. Reliées entre elles par une forme de rythme visuel plus que par une véritable interaction, les figures occupent chacune une position indépendante dans l’espace et peuvent être vues séparément les unes des autres, selon le principe de la frise qui caractérise la céramique grecque et que l’on retrouvera dans de nombreuses compositions de Flaxman d’après Homère [32]. Reproduit à des échelles différentes pour de multiples décors, Le Couronnement d’un cithariste est un des motifs les plus populaires de Flaxman pour l’entreprise Wedgwood. Il est par exemple repris sur l’une des faces du célèbre vase Pégase (fig. 9) réalisé en 1786 par Wedgwood et offert au British Museum : les silhouettes blanches se détachent nettement d’un fond vide, mais dont la couleur vibrante joue un rôle essentiel dans la composition.
Conçu en 1778 par Flaxman, La Danse des heures (fig. 10) est certainement son motif ornemental le plus connu avec le précédent. Il a été inspiré à l’artiste par un bas-relief gréco-romain en marbre qui faisait partie de la collection Borghèse, maintenant conservé au Louvre sous le nom de Danseuses Borghèse : il semble que le recueil de Montfaucon L’Antiquité expliquée ait été à l’origine de l’inspiration de Flaxman. On retrouve dans ce bas-relief le même principe de composition que dans l’exemple précédent et il s’est également prêté à de multiples déclinaisons dans la production de Wedgwood jusqu’à aujourd’hui, chaque changement d’échelle ou de support entraînant des modifications du décor, la mise en valeur de danseuses isolées ou l’ajout de détails. Plus encore que dans Le Couronnement d’un cithariste, la transfiguration du modèle antique est ici visible dans l’allongement des silhouettes ainsi que dans une recherche de grâce et de dynamisme du mouvement [33].
Les œuvres antiques ont inspiré à Flaxman de nombreux autres modèles réalisés pour Wedgwood depuis le milieu des années 1770 jusqu’à son départ pour l’Italie en 1787. On peut classer ces bas-reliefs ornementaux en trois catégories principales : les représentations d’épisodes mythologiques célèbres, comme Le Jugement de Pâris (fig. 11) qui figure dans la première édition du catalogue de Wedgwood, les scènes de genre, comme le Sacrifice à Cérès (fig. 12) modelé par Flaxman pour Wedgwood à l’été 1778, ou encore les représentations de divinités païennes accompagnées de leurs attributs, telles Junon debout avec un sceptre, réalisée d’après l’antique par Flaxman pour Wedgwood en avril 1775 et Jupiter tenant l’éclair avec un sceptre, médaillon également daté de 1775 (fig. 13).
La collaboration de Flaxman avec Wedgwood lui a permis d’acquérir une ample connaissance visuelle du monde antique fondée sur les découvertes récentes et des documents de première main. Les dessins au trait d’après Homère puiseront largement dans cette culture par de nombreux réemplois de figures, d’éléments de mobilier ou de motifs décoratifs. Ce sens presque documentaire du détail et la précision archéologique constituent alors une nouveauté dans les représentations visuelles de l’Antiquité. Ils seront d’ailleurs immédiatement relevés et saluées par les contemporains de Flaxman comme le montre, en 1793, la remarque du peintre George Romney :
They are outlines without shadow, but in the style of antient art. They are simple, grand, and pure… They look as if they had been made in the age, when Homer wrote [34]
Ce sont des contours sans ombre, mais dans le style de l’art ancien. Ils sont simples, grandioses et purs… On dirait qu’ils ont été réalisés à l’époque où Homère écrivait.
Dès l’origine enfin, les créations de Flaxman s’inscrivent au carrefour des arts et de l’industrie. Fondées sur un principe d’imitation originale et sur une pratique très libre de la copie, elles constituent des prototypes voués à leur tour à la reproduction et à la transformation dans différents formats et matériaux. Par ces caractéristiques, elles annoncent et préparent à la fois les dessins au trait d’après Homère réalisés à Rome pendant la seconde partie de la carrière de l’artiste.
[28] Voir Nancy H. Ramage, « Owed to a Grecian Urn : The Debt of Flaxman and Wedgwood to Hamilton », art. cit., pp. 9-10.
[29] Antiquités étrusques, grecques et romaines, Op. cit., t. 3, p. 210 en note.
[30] Ibid., p. 210.
[31] Ibid.
[32] On observe également le réemploi d’éléments précis de cette composition dans les pl. 9, 10 et 11 de la suite d’après l’Odyssée et dans la pl. 6 de celle inspirée par l’Iliade.
[33] Voir le commentaire d’Eliza Meteyard, Wedgwood and His Works, Op. cit., pl. IV, « The Dancing Hours » : « Nothing in antique art gives a more perfect idea of poetic movement. » – « Rien dans l’art antique ne donne une idée plus parfaite d’un mouvement poétique ».
[34] Cité par David Bindman, « Italian Drawings, 1784-1794 », dans John Flaxman, sous la direction de D. Bindman, Op. cit., p. 86.