Le sphinx au temps de Gérôme : du symbolisme universel au désenchantement du monde
Œdipe, Bonaparte et Champollion : la sphinxomanie à l’ère des déchiffreurs
Le schème que nous venons de décrire, à la fois fascinant et souple, est promis à une exceptionnelle pérennité. Il se développe quasi sans discontinuer dans la création occidentale de l’Antiquité à l’époque contemporaine, se confortant en quelques périodes privilégiées, au gré de la multiplication des contacts entre Occident et Egypte ainsi que de la nécessité croissante de réhabiliter le mystère face aux progrès du rationalisme philosophique ou scientifique [39]. Mais il connaît son âge d’or, précisément au XIXe siècle, à la suite de la campagne menée par Bonaparte en Egypte entre 1798 et 1801, puis lors de la reviviscence mémorielle et culturelle de celle-ci pendant le Second Empire, de 1852 à 1870 [40]. Au moment donc où Gérôme peint son Œdipe.
Il faut, pour en saisir la portée, rappeler que l’expédition bonapartiste, achevée en fiasco militaire, n’en constitue pas moins une véritable conquête intellectuelle et artistique, marquant profondément l’imaginaire du siècle [41]. C’est que le général Bonaparte, en plus de ses quarante mille soldats, a entraîné avec lui sur les rives du Nil cent soixante-sept savants et artistes – ingénieurs, architectes, astronomes, chimistes, mathématiciens, musiciens, naturalistes, dessinateurs, sculpteurs, écrivains –, qui ont récolté des observations précises réunies dans les vingt-trois volumes in-folio de textes et de planches de la célèbre Description de l’Egypte [42]. S’élabore ainsi dès le début du siècle une science nouvelle, l’égyptologie, qui s’accompagne d’un engouement populaire remarquable, l’égyptomanie [43]. Le mouvement gagne l’Europe, notamment la France et la Grande-Bretagne, mais aussi les Etats-Unis, investissant les arts décoratifs, les beaux-arts, la philosophie, la littérature, la politique et les représentations populaires. Dans son mode de diffusion comme dans ses motifs, il n’est pas sans puiser à cela même qui a déjà nourri la passion des anciens Grecs et Romains pour l’Egypte. Et c’est naturellement dans ce cadre que se répand de nouveau la figure du sphinx, constituant une particularité du phénomène – une manière de « sphinxomanie » [44].
Ce sont d’abord une multitude de petits sphinx, égyptiens ou égyptisants, antiquités pillées pour remplir les musées occidentaux, ou imitées, reproduites, pour décorer les villes et les maisons. Aux côtés de pyramides, obélisques, motifs et autres miniatures pharaoniques, des sphinx de toutes sortes envahissent ainsi les espaces privés, simples sculptures ou ornements de mobilier. On en trouve sur les chenets, les horloges (fig. 9), les presse-papiers, les encriers, les pieds de lit, de chaise, de table, les accoudoirs ; ils peuplent les bureaux, les chambres et les boudoirs ; ils accompagnent les destinées, du berceau à la tombe. Les sphinx se multiplient également dans les espaces publics, ornant les fontaines comme au Châtelet (figs. 10 et 10 bis), ou gardant l’entrée des jardins, comme aux Tuileries (fig. 11). Bien que d’influence égyptisante, ces sphinx ne craignent ni le mélange des genres, ni celui des structures et des fonctions, montrant parfois des traits empruntés directement à leurs homologues helléniques – poitrines, ailes, position accroupie, etc. La plupart s’avèrent des avatars, si ce n’est pas des larcins. Avatars où ne laissent pas cependant de se régénérer, en toute fantaisie, des rêveries élémentaires, des horizons symboliques, des espaces imaginaires. Les sphinx-chenets rappellent ainsi les motifs solaires et ignés où se mêlaient déjà, dans l’Antiquité, représentations grecques et égyptiennes. Les horloges puisent conjointement à la symbolique des âges de la vie de l’énigme thébaine et à la fonction funéraire des sphinx pharaoniques qui veillent, à l’entrée des nécropoles, sur le voyage du souverain dans l’au-delà. Les pieds de lit accompagnent le parcours nocturne de leur propriétaire, protégeant ses rêves comme ses insomnies, de la mort symbolique du sommeil à la petite mort de l’extase amoureuse. Les presse-papiers gardent jalousement les textes, comme autant de secrets à protéger. La sphinxomanie démultiplie ainsi les occasions de rencontre entre l’homme et le sphinx, métamorphosant le quidam en petit Œdipe du quotidien. La confrontation avec l’énigme s’en trouve sans cesse renouvelée, et le schéma syncrétique antique, reproduit à l’infini.
Mais c’est surtout le grand Sphinx de Gizeh que savants et artistes de la commission d’Egypte décrivent, analysent, esquissent, reproduisent, comme, à leur suite, de nombreux voyageurs, scientifiques, peintres, sculpteurs, écrivains, simples touristes. Avant même le milieu du siècle, tout lettré connaît cette sculpture immense. Il l’a vue représentée dans les fabuleux croquis de Dominique-Vivant Denon, dans les gravures à l’eau-forte de l’édition impériale de la Description de l’Egypte (voir la fig. 3
), puis dans les célèbres aquarelles du peintre écossais David Roberts (fig. 12) ; il en a lu les descriptions scientifiques sous la plume du même Vivant Denon, de Gaston Maspero, de Jean-François Champollion ; il en a éprouvé l’effet dans les portraits littéraires de Maxime Du Camp, de Théophile Gautier, de Gustave Flaubert et de centaines d’autres viateurs européens et américains. Il sait que ce n’est pas un simple monument qui émerge des sables du désert, mais bien une gigantesque tête humaine, source de fascination. Une tête qu’on n’en finit pas d’interroger, au propre comme au figuré. Une tête sur laquelle on monte, sous laquelle on creuse, dans les orifices de laquelle on s’introduit, une tête dont on essaie inlassablement de déchiffrer les inscriptions (voir la fig. 3
) [45]. Une tête, surtout, sur laquelle on projette mille interprétations, les failles de la science stimulant encore plus l’imaginaire : un souterrain secret partirait du Sphinx jusques aux pyramides, des mystères originels seraient cachés dans les écritures qui le recouvrent, le colosse même serait une création taillée dans le roc par la volonté divine. En ces prodromes, à une époque où la connaissance s’entend encore au sens large, la sphinxologie vient ainsi alimenter la sphinxomanie. Le grand Sphinx se fait le symbole d’une Egypte éternelle, gardant jalousement des secrets que viendront seuls interroger les conquérants des Lumières, militaires, scientifiques, poètes, artistes, aventuriers, hommes éclairés capables de déchiffrer les signes et d’en rendre compte. Et tous, du simple amateur au plus savant, de s’imaginer en Œdipe à Gizeh.
[39] Il s’enrichit ainsi, à chaque nouvelle interprétation littéraire, musicale ou plastique, de mythèmes ou de motifs singuliers, s’inventant conjointement des modalités originales d’expression, fruits des exigences conjointes de sa forme propre, du matériau utilisé, du désir d’un artiste et des choix créatifs d’une époque. Après les cercles platoniciens de l’Antiquité tardive viennent les mouvances néo-platoniciennes de la Renaissance, puis les divers courants alchimistes, hermétistes, illuministes, gnostiques, tous partisans d’un occultisme dont le sphinx se fait l’emblème choisi. Mais c’est la littérature romantique qui lui confère sa véritable forme artistique, érigeant le sphinx syncrétique gréco-égyptien en modèle philosophique et poétique. La fusion des deux figures devient alors la norme, permettant de structurer la représentation de la création mythique elle-même, sans cesse redessinée et questionnée dans les œuvres littéraires et plastiques des XXe et XXIe siècles.
[40] Outre son incidence artistique, rappelons que le pays des pharaons est au cœur des préoccupations politiques et économiques du Second Empire qui envisage, dès 1859, le percement du canal de Suez.
[41] Voir sur ce point Jean-Marcel Humbert, Henry Laurens, André Raymond, Djamila Chakour, Bonaparte et l’Egypte : Feu et lumières, Paris, Hazan, 2008.
[42] L’édition originale, dite « Impériale », de la Description de l’Egypte a été réalisée sur quatre formats de grande taille, deux d’entre eux spécialement créés pour cette édition et baptisés formats « Moyen-Egypte » et « Grand-Egypte ». On a dû ainsi construire une presse spécifique pour son impression, qui s’est étalée sur vingt ans, entre 1809 et 1829. L’édition « Impériale » s’est avérée si populaire qu’une deuxième édition en 37 volumes, dite édition « Panckoucke », fut publiée à partir de 1821 par l’imprimerie C.-L.-F. Panckoucke à Paris.
[43] On en trouve une étude récente par une quinzaine de spécialistes, réunis autour de trois cents documents et objets collectés sur le sujet par Jean-Marcel Humbert, dans le catalogue de l’exposition Égyptomania : La collection Jean-Marcel Humbert, sous la direction de J.-M. Humbert, Lyon, Editions Libel, 2022.
[44] Nous empruntons le néologisme « sphinxomanie » à Jean-Marcel Humbert, « Postérité du sphinx antique : la sphinxomanie et ses sources », dans L’Egyptomanie à l’épreuve de l’archéologie, Actes du colloque du Louvre, 8-9 avril 1994, sous la direction de J.-M. Humbert, Paris, Musée du Louvre / Bruxelles, Editions du Gram, 1996, pp. 99-138. Nous en avons développé les traits principaux dans la partie consacrée au romantisme de notre thèse (Le Sphinx, de l’Antiquité au Romantisme. Etude sur la constitution d’un mythe poétique, Op. cit.) ainsi que dans l’introduction de notre ouvrage Le Sphinx et l’Abîme. Sphinx maritimes et énigmes romanesques dans « Moby Dick » et « Les Travailleurs de la mer », Grenoble, Ellug, « Ateliers de l’imaginaire », 2008.
[45] Le Sphinx près des Pyramides, célèbre gravure empruntée au Voyage dans la Basse et Haute Egypte de Vivant Denon (fig. 3), montre un groupe de savants montés sur la tête du Sphinx à l’aide d’une échelle, prenant des mesures au fil à plomb ou s’extirpant d’une excavation creusée au sommet du crâne. Elle a été reproduite en brun, entourée d’une frise de hiéroglyphes en or, par la Manufacture de Sèvres sur une assiette du service Uni. Aux prodromes de l’égyptologie moderne, sphinxologie et sphinxomanie se mêlent ainsi couramment.