Il en va pour commencer de l’animation possible des sphinx égyptiens. Ceux-ci apparaissent ainsi sur certaines figurations pariétales écrasant les ennemis du pharaon dans une posture dynamique qui rappelle étrangement la sphinx thébaine. On peut comparer dans cette perspective le sphinx ornant le trône du pharaon Amenhotep III à la célèbre sphinx sculptée par Phidias sur le trône de Zeus (figs. 7 et 8) [17]. Il en va également d’une possibilité de communication orale entre les sphinx égyptiens et l’homme. Cela concerne plus particulièrement le grand Sphinx de Gizeh, qui, fort de son statut divin à partir du Nouvel Empire, entre en relation directe avec ses fidèles. Il se montre tout d’abord capable de les entendre, comme l’attestent certaines stèles votives représentant le dédicant agenouillé devant la statue. Des oreilles sont dessinées à côté du Sphinx tandis que les textes s’adressent explicitement au dieu « qui écoute les prières » [18]. Attentif aux supplications, le grand Sphinx peut aussi, à l’occasion, prendre la parole. C’est ce dont témoigne le récit rapporté sur la stèle de granit posée contre sa poitrine, entre ses pattes antérieures [19]. Ce texte commémore le désensablement de la statue au XVe siècle av. J.-C. par le pharaon Thoutmosis IV. Il relate comment, après une matinée de chasse dans le désert, le jeune souverain s’endort un jour à l’ombre du grand Sphinx. Au moment où le soleil atteint son zénith, le colosse lui apparaît dans un songe pour s’adresser directement à lui, « de sa propre bouche ». Se plaignant de l’état d’abandon dans lequel il est laissé, il promet à Thoutmosis un règne glorieux s’il le désensable. Pour avoir une vocation prioritairement politique, visant à légitimer l’arrivée sur le trône du nouveau roi par un décret divin – et à justifier par là même ses actes ultérieurs, le recours au rêve n’en constitue pas moins un acte de naissance mythique : il confère au sphinx tout à la fois la possibilité du langage et l’inscription dans un récit. Notons que cette première parole sphinxiale s’adresse déjà à un interlocuteur choisi, un souverain en devenir. La voie est ouverte aux Œdipe comme aux Bonaparte. La prosopopée de la statue ne manque pas par ailleurs de poésie. Exprimant la douleur de sa déchéance physique dans un face-à-face intimiste avec le pharaon, le verbe du sphinx confine parfois au lyrisme. Image vivante devenue, à la faveur d’un songe retranscrit textuellement, image mentale, le Sphinx se dote ainsi, en même temps que d’une voix, d’un récit à valeur littéraire. Désensabler et reconstruire le Sphinx, procurer à la statue une régénérescence effective, s’avère indissociable dans cette perspective du recours à la narration mythique. Dans une véritable palingénésie littéraire, le récit préserve l’image, cristallisant le schème de la rencontre qui présidera à sa pérennisation dans la culture occidentale.
Si les deux figures peuvent se condenser dès l’imaginaire antique, c’est aussi que, du côté de la sphinx grecque, l’énigme posée à Œdipe laisse entrevoir un autre horizon que la monstruosité. Un horizon plus subtil qu’il faut lire entre les lignes des textes et notamment de l’Œdipe roi de Sophocle. La sphinx y apparaît peu en effet, sinon comme trace mnémonique de ce qui a fait jadis la grandeur du roi de Thèbes. C’est que, lorsque la tragédie s’ouvre, Œdipe a vaincu la sphinx depuis presque deux décennies. Mais un étrange redoublement vient ramener cette dernière, implicitement, au centre de l’argument pour en faire la garante secrète du destin du héros. L’histoire est connue : un nouveau fléau, la peste, vient frapper la ville de Thèbes. On consulte l’oracle qui fait de la punition du meurtrier de Laïos la condition d’un retour à la paix. Or ce meurtrier recherché, c’est précisément l’enquêteur lui-même, Œdipe. Œdipe qui a été abandonné par ses parents Laïos et Jocaste en raison d’un oracle le prédisant parricide et incestueux, Œdipe qui a été recueilli à Corinthe par Polybe et Mérope qui lui ont tu la vérité sur ses origines, Œdipe qui s’est échappé de Corinthe après avoir entendu le même oracle, croyant fuir un destin au-devant duquel il n’a fait que se précipiter pourtant. Œdipe, qui, en chemin vers Thèbes, est devenu dans le même temps le « meilleur des mortels » par la victoire sur le monstre et « le dernier des humains », un être contre-nature, déjà parricide et bientôt incestueux. C’est là tout le paradoxe tragique : celui qui a résolu l’énigme de la sphinx est incapable de résoudre celle de sa propre existence et se fait monstre à son tour. Il y a ainsi, dans la légende thébaine, comme un retour secret de la sphinx. Et ce retour s’éprouve jusque dans le texte de Sophocle, irradié, saturé, à la fois de motifs sphinxiaux et de langage énigmatique [20]. Dans cette perspective, la sphinx apparaît non plus simplement comme un être sanguinaire, étrangleuse et ravisseuse d’hommes, mais potentiellement comme une figure ignorée du destin œdipien – une forme d’oracle incompris [21].
Interprétation théologique et réécritures syncrétiques
Un dieu qui peut s’animer et prendre la parole d’un côté, un monstre qui s’apparente à un oracle détenteur du destin secret de son interlocuteur d’un autre, la voie est tracée pour une réécriture syncrétique. Il ne reste plus qu’à faire se rencontrer les deux imaginaires. Cela est facilité, dès l’Antiquité, par la multiplication des échanges commerciaux, scientifiques, artistiques et intellectuels entre le monde gréco-latin et l’Egypte, dans un contexte, déjà, d’impérialisme politique et militaire. Car bien avant Bonaparte et ses troupes, bien avant la campagne célébrée par Gérôme, il y a eu Alexandre, il y a eu César, il y a eu Octave, et tant d’autres à leur suite [22]. Comment croire dès lors que les Grecs, puis les Romains, aient pu ignorer la ressemblance entre les lions à tête de pharaon et leurs propres figures composites de lion et de femme ? Ce sont les premiers voyageurs hellènes d’ailleurs, il faut le rappeler, qui ont attribué le nom de sphinx aux sculptures égyptiennes. Ainsi Hérodote, quand il nomme androsphinx (ἀνδρόσφιξ) [23] les statues colossales qu’il a découvertes dans le temple d’Amasis à Saïs, reconnaît-il, en même temps que la différence de genre, l’existence d’une similitude pour le moins formelle entre les deux figures. Mais l’homonymie ouvre la voie à de bien plus profondes analogies, libérant les ressorts de l’imaginaire. Ceux-là même qui président encore à la condensation mythique opérée dans le tableau de Gérôme, près de vingt-quatre siècles plus tard.
Ces analogies résultent d’abord d’une réinterprétation ésotérique de la religion pharaonique par les Grecs, qui la considèrent comme dépositaire d’un savoir millénaire celé au profane. Par un phénomène de contamination imaginaire, les sphinx égyptiens se voient ainsi progressivement attribuer la dimension énigmatique de la sphinx grecque pour constituer le symbole même du secret théologique. Placés à l’entrée des temples, à moitié dissimulés par les sables, recouverts de signes abscons, ces sphinx constituent de fait, pour les Grecs de l’époque hellénistique notamment, l’expression d’une connaissance occulte s’offrant aux seuls initiés. On trouve les principaux échos de cette théologie égyptisante dans les milieux alexandrins, au premier et au second siècle de notre ère. Plutarque affirme ainsi dans le De Iside que les Egyptiens « érigent des sphinx devant les temples, comme pour indiquer que leur doctrine sacrée est pleine d’une sagesse énigmatique » [24]. L’idée reparaît, dans un autre contexte syncrétique, quelque cinquante années plus tard sous la plume de Clément d’Alexandrie [25].
[17] Repr. aussi dans Lise Revol-Marzouk, L’Enigme aux origines, Op. cit., p. 417, fig. 3b, et p. 422, fig. 7.
[18] Ces stèles dites précisément « stèles à oreilles » sont conservées notamment au musée du Caire. On en trouve un exemple iconographique remarquable montrant un dévot à genoux devant le sphinx entouré de trente-deux oreilles dans Christiane Zivie-Coche, Sphinx ! le Père la Terreur, Op. cit., p. 83. Voir aussi Lise Revol-Marzouk, L’Enigme aux origines, Op. cit., p. 76 et p. 346.
[19] Voir Ibid., pp. 74-78.
[20] Nous avons désigné ce phénomène, à la fois topique et formel, par le terme de « résurgence ». C’est que, destiné plus que tout autre figure à la palingénésie littéraire, le sphinx se comporte comme ces eaux d’infiltration qui, disparues, réapparaissent en surface, après de multiples méandres souterrains, là où on ne les attend guère, pour se faire source vive et nourricière du champ poétique. Voir Lise Revol-Marzouk, « La résurgence », dans Ibid., pp. 171-232.
[21] Ce phénomène est rendu plus explicite encore dans les réinterprétations latines de la légende, chez Sénèque notamment. Dans l’Œdipus, le héros pressent ainsi, dès l’ouverture de la tragédie, le lien entre la peste et le sphinx : « La cendre, la cendre sinistre de ce monstre plein de ruse entre en lutte de nouveau contre moi. Ce fléau que j’ai supprimé anéantit Thèbes à présent. » Sénèque, « Œdipe », dans Tragédies, éd. F.-R. Chaumartin, Paris, Les Belles Lettres, 1999, t. 2, v. 106-108. Entre le héros monstrueux et le monstre s’instaure alors un subtil jeu de miroirs. Et c’est naturellement dans le dénouement tragique, à l’heure du châtiment, comme un lion errant au désert, avide de son propre sang, qu’Œdipe vient planter ses doigts dans ses yeux, lacérant ses orbites de ses ongles griffus. La face mutilée, le héros a enfin trouvé « son vrai visage », celui d’un être contre-nature, d’un monstre – celui de la sphinx. La sphinx, irradiant la carrière œdipienne, rappelle ainsi que la véritable énigme s’insère dans l’intervalle entre le héros et lui-même, modifiant, dès les origines, le sens de la confrontation.
[22] L’Egypte est colonisée par les Grecs à partir de 332 av. J.-C. sous l’impulsion d’Alexandre le Grand, puis romanisée, soumise par César en 55 av. J.-C. et annexée par Octave en 30.
[23] Hérodote, Histoires, éd. P. E. Legrand, Paris, Les Belles Lettres, « CUF », 1972, livre II, 175.
[24] Plutarque, De Iside, 9, 354 A.
[25] Clément d’Alexandrie, Les Stromates, LVII, 664 : « Les Egyptiens mettent des Sphinx à l’entrée de leurs temples pour marquer que ce qui regarde les dieux est énigmatique et obscur ».