Tous Œdipe à Gizeh. Autour d’Œdipe de
Jean-Léon Gérôme : petite histoire d’un
mythe syncrétique

- Lise Marzouk
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Fig. 1. J.-L. Gérôme, Œdipe ou Bonaparte devant
le Sphinx
, 1867-1869

Résumé

Au célèbre tableau représentant le général Bonaparte face au Sphinx de Gizeh qu’il expose au Salon de 1886, Jean-Léon Gérôme donne le titre surprenant d’Œdipe. Le peintre mêle ainsi deux figures mythiques originellement distinctes, celle du sphinx égyptien, image du pharaon divinisé, et celle de la sphinx grecque, qui questionne le héros aux portes de Thèbes. Loin de constituer un hapax, cette condensation mythologique s’inscrit dans une longue tradition qui fait du sphinx, en une recomposition égypto-hellénique, l’emblème d’un monde symbolisant offert au déchiffrement d’hommes éclairés – prêtres, conquérants, penseurs, artistes et poètes. Après avoir exploré les sources antiques de ce schème syncrétique, le présent article en étudie le devenir dans quelques textes et représentations de la deuxième moitié du XIXe siècle. A l’heure où la garantie divine commence à vaciller, la rencontre entre l’homme et le sphinx illustre à la fois l’espoir d’un monde encore chargé de sens et le sentiment croissant d’un désenchantement.

Mots-clés : Jean-Léon Gérôme, sphinx égyptien, sphinge grecque, Œdipe, symbolisme

 

Abstract

When Jean-Léon Gérôme exhibited in 1886 his famous painting depicting General Bonaparte facing the Sphinx at Giza, he surprisingly titled it Œdipus. The painter thus merged two originally distinct mythical figures, the Great Sphinx of Giza, an image of Pharaoh’s divinity, and the Greek sphinx questioning Oedipus at the gates of Thebes. Far from constituting a hapax, this mythological condensation belongs to a long tradition in which the sphinx, in the guise of an Egyptian-Hellenic compound, becomes the emblem of a symbolizing world offered as an enigma to be decoded to enlightened men – priests, conquerors, thinkers, artists and poets. After exploring the ancient sources of such a syncretic pattern, this article analyses its development in texts and pictures from the second half of the 19th century. At a time when the divine promise begins to vacillate, man’s meeting with the sphinx illustrates both the hope of a still meaningful world and the growing feeling of disenchantment.

Keywords: Jean-Léon Gérôme, Egyptian Sphinx, Greek sphinx, Œdipus, symbolism

 


 

Dans un désert de sable et de roches, sur un promontoire dominant une vaste plaine, un homme à cheval se tient, immobile, face à une colossale tête sculptée. Le ciel est limpide et l’on devine le vent chaud sous le soleil ardent. Le tableau est connu (fig. 1). C’est une huile sur toile peinte par Jean-Léon Gérôme au cours des années 1860 [1]. Son titre originel – Bonaparte devant le Sphinx – en désigne d’emblée la dimension historique. Ce cavalier au bicorne et à l’allure altière, c’est le général Bonaparte en campagne d’Egypte ; son interlocuteur muet, le grand Sphinx allongé sur le plateau de Gizeh devant les pyramides. Il n’est guère étonnant à dire vrai que l’artiste ait choisi de représenter cette scène. En cette fin du Second Empire, alors que se profile le centenaire de la naissance de Napoléon Ier, Gérôme se plaît à exécuter une série de toiles figurant le général Bonaparte, seul ou accompagné de ses troupes, à pied ou sur sa monture, dans la ville du Caire ou dans les dunes du Sahara. Le peintre, qui connaît bien l’Egypte où il a séjourné à plusieurs reprises depuis 1855, trouve dans l’épopée napoléonienne une manière de célébrer l’illustre prédécesseur de l’empereur Napoléon III. Par-delà l’immobilisme apparent de l’image, l’histoire paraît en suspens, prête à reprendre sa marche. La queue du cheval vole au vent, les ombres de l’état-major se profilent derrière le général ; au loin dans la plaine, les troupes s’organisent en vue de la prochaine bataille [2]. Et si le sphinx domine la composition de sa stature hiératique, Bonaparte, solidement campé sur son cheval, poing sur la hanche, paraît prêt à en découdre. Le voilà en nouvel Alexandre « tenant tête » à l’Egypte antique, héros moderne à la conquête d’un Orient perdu. Sous le pinceau de Gérôme, quarante siècles d’histoire et un demi-siècle d’impérialisme se contemplent.

Mais il ne s’agit pas seulement ici de raviver la geste napoléonienne [3], ni même de saluer les succès intellectuels et scientifiques de la France des Lumières lancée à l’assaut d’un passé millénaire. Derrière la représentation historique et l’orientalisme de rigueur, autre chose se trame. La composition minutieuse proposée par Gérôme en témoigne. Tout est fait assurément pour qu’on oublie les soldats, minuscules dans la vallée, et les officiers, dont on ne distingue que les silhouettes projetées au sol en arrière du cavalier. Tout est fait pour que l’homme apparaisse seul face à cette tête immense traversée d’une ombre singulière, seul face à ce double gigantesque qui tout à la fois lui ressemble et le dépasse, l’interroge et le dévisage. Seul, face à l’incarnation du mystère. Le message est limpide : dans cette confrontation, l’histoire le cède à l’épopée et l’épopée, au mythe.

Pour qui en douterait, un second indice vient confirmer l’hypothèse. Lorsque Gérôme expose pour la première fois cette toile au Salon de 1886, il lui adjoint un second titre, pour le moins surprenant : Bonaparte devant le Sphinx se nomme désormais Œdipe. Titre intentionnellement paradoxal puisque, malgré la dimension clairement égyptisante du tableau, il nous tire d’emblée vers la Grèce, superposant à la vision du monument pharaonique le souvenir de son homonyme thébaine, monstre féminin et ailé dont Œdipe a résolu l’énigme célèbre. Se trouvent ainsi condensées, en une représentation syncrétique, deux traditions mythiques originellement bien distinctes : une figure symbolique issue de la statuaire religieuse orientale, le sphinx, et une scénographie héritée de la légende hellénique, la rencontre d’Œdipe et de la sphinx [4].

Pour saugrenue qu’elle paraisse, cette condensation mythique est pourtant loin de constituer un hapax au regard de la destinée de la figure. Elle atteste au contraire d’une fusion intellectuelle et artistique grandissante entre sphinx égyptien et sphinx grecque dans la culture occidentale. Nous avons longuement étudié ailleurs le développement de ce phénomène de l’Antiquité à l’époque moderne, mettant en évidence son rôle fondateur et structurant dans la représentation de l’homme et de sa place dans le monde [5]. Il nous semble intéressant d’y revenir ici, sous une forme synthétique, dans le cadre d’un numéro spécial portant précisément sur la circulation des mythes dans les textes et les images. Et ce, pour plusieurs raisons.

Au-delà même du sphinx, la convergence entre ces deux figures homonymes permet en premier lieu d’étudier dans les faits l’intrication indissociable du visuel et du textuel au cœur de toute représentation mythique. Le tableau de Gérôme et son titre en témoignent : en affaire de mythe, ce que l’on voit et ce que l’on lit, la représentation plastique et le récit – ou, si l’on veut, la figure et la légende [6], ne cessent de dialoguer et de s’enrichir mutuellement. Plus encore, la scène ici représentée donne à voir précisément, en un schème syncrétique, le jeu de question/réponse entre l’homme et le monde qui préside à la construction mythique [7]. L’homme se trouve incessamment confronté à des énigmes, est questionné par elles, les questionne en retour, et de cette quête sans fin naissent et se renouvellent images et histoires mythiques. Erigeant chaque homme en Œdipe potentiel, la confrontation avec le sphinx se charge ainsi d’une dimension spéculaire et paradigmatique, interrogeant le fonctionnement même de toute élaboration mythique. Elle est à ce titre, en quelque sorte, le mythe des mythes.

 

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[1] Selon Fanny Field Hering, le tableau aurait été peint vers 1863, époque où Gérôme met en scène Bonaparte dans plusieurs de ses compositions (Fanny Field Hering, Gérôme. The Life and Works of Jean-Léon Gérôme, New York, Cassel Publishing Company, 1892, p. 250, citée par Gerald M. Ackermann, Jean-Léon Gérôme : Monographie révisée, Courbevoie, ACR Editions, 2000, p. 266). Pour Laurence des Cars, le peintre aurait plutôt réalisé cette œuvre dans les années immédiatement antérieures au centenaire de la naissance de Napoléon Bonaparte, soit entre 1867 et 1869 (Jean-Léon Gérôme, 1824-1904. L’Histoire en spectacle, catalogue d’exposition, sous la direction de L. des Cars, Paris, Flammarion, 2010, p. 158).
[2] Sans doute celle du 21 juillet 1798 contre les Mamelouks de Mourad-Bey.
[3] La campagne d’Egypte fut d’ailleurs, on le rappelle, un véritable fiasco militaire.
[4] On désigne couramment en français le monstre hellénique par l’article féminin (« la sphinx ») pour le distinguer de son mâle homonyme égyptien (« le sphinx »). Notre langue propose par ailleurs, depuis 1589, l’usage, pour la figure grecque, du substantif féminin « sphinge », issu également du latin sphinx, sphingis. Nous avons choisi toutefois, dans le présent article, de n’utiliser que la forme « sphinx », accompagnée au besoin des marques grammaticales du féminin ou du masculin (articles, accords, etc.), afin de mieux rendre compte de la fusion imaginaire des deux figures, par-delà la distinction des genres.
[5] Voir Lise Revol-Marzouk, Le Sphinx, de l’Antiquité au Romantisme. Etude sur la constitution d’un mythe poétique, thèse de doctorat, dir. Pierre Brunel, Université Paris 4-Sorbonne, 2003.
[6] Le neutre pluriel latin legenda désignant étymologiquement « ce qui doit être lu ».
[7] « L’univers se crée à l’homme par question et par réponse », notait André Jolles dans Einfache Formen (Formes simples, traduit par Antoine-Marie Buguet, Paris, Editions du Seuil, 1972, p. 81) avant que Pierre Brunel n’affirme que « la disposition mentale favorable au mythe est la disposition interrogeante » (Mythocritique. Théorie et parcours, Paris, PUF,1992, p. 18).