III. Variations visuelles-chrétiennes sur la mythologie grecque et latine
En laissant délibérément de côté la représentation de l’Amour divin par Cupidon, à l’envi décliné en peinture, en sculpture et en gravure, parcourons un échantillonnage d’images qui reposent sur les échanges d’une forme mais aussi du récit mythique incarné en elle, en passant d’un régime d’interprétation à un autre.
Dire les vertus et les vices
Comme l’on pouvait s’y attendre, les figures à signification morale, surtout vertueuses d’ailleurs, fournissent la très grande majorité des représentations ; le substrat discursif mythique apporte un surcroît de sens du fait des connotations dont il enrichit les dénotations chrétiennes. Ainsi Eurydice fuyant le dragon explicite-t-elle toujours la pureté de l’âme fuyant le péché, tandis que peintres et spectateurs, en pleine Renaissance, savent parfaitement que le texte ovidien ou virgilien mentionne un serpent (fig. 4) et goûteront le jeu iconique. On en trouvera une variante intéressante dans un contexte plus inattendu, celui de l’Imago primi saeculi, le magistral recueil commémoratif composé par les jésuites d’Anvers à l’occasion du premier centenaire de l’ordre [61]. Daphné fuyant Apollon (fig. 5) propose une excellente réécriture du précédent motif iconographique, soit qu’il fût trop connu, soit que le dieu solaire figurât une version plus adoucie, et donc plus acceptable, du mal associée à des religieux et enseignants ; sans doute y avait-il un peu des deux en 1640 en Belgique, leur terre d’élection après Rome.
Associée à la vertu de chasteté, celle de la douceur possède, dans le même recueil, son expression mythologique idéale avec Arion recueilli par les dauphins (fig. 6) : dans ce cas encore, le discours de valorisation missionnaire de l’ordre, vingt ans après la canonisation de saint François Xavier (1622), est fort ingénieusement servi par la représentation retenue dans l’emblème ci-contre. Les connotations associées à celui qui aurait été perdu en mer, si des animaux charitables à travers tout l’océan ne s’étaient portés à son secours, glorifient ceux qui affrontent tous les dangers au péril de leur vie, ad majorem Dei gloriam ; les connotations d’harmonie liées à la lyre, renvoyant aussi bien à l’harmonie céleste qu’au langage universel de la musique, composent implicitement un magnifique éloge à ceux dont la parole persuade tout en douceur les cœurs, y compris les plus endurcis ou les plus « brutaux » [62].
D’autres représentations mythologiques associées au vice permettent quant à elles de remotiver très efficacement le topos des misères du méchant (fig. 7a, 7b, 7c
). Chez Alciat, Prométhée, dont le foie est dévoré par l’aigle, se fait palimpseste du curieux à l’excès, rongé par le ver de la conscience. Le motif est repris par Nicolaus Reusner ou légèrement déplacé en substituant Tityos à Prométhée, rongé par le vautour comme l’homme par la peur, qui l’assiège en permanence : ainsi chez La Perrière.
Un personnage mythologique émerge en particulier. Le topos d’Hercule à la croisée des chemins, figure stoïcienne rapportée dans l’apologue de Prodicos, s’est très tôt christianisé. Il apparaît de manière obsessionnelle dans l’empan chronologique qui nous intéresse, d’autant qu’il s’est surajouté à l’Hercule gaulois, modérateur des peuples – une figure qui relève de l’iconologie royale, privilégiée outre Apollon en France aux XVIe et XVIIe siècles. Il vient ainsi moduler toutes sortes de postures de l’homme juste du fait de sa foi. A travers lui se renouvelle la figure du pèlerin de vie humaine [63], parfaitement reconnaissable dans ces deux occurrences dans l’emblématique protestante.
Georgette de Montenay, une des suivantes de Jeanne d’Albret, est l’auteure du premier recueil d’emblèmes réformé, imprimé à Lyon en 1567. A l’emblème 94 (fig. 8), le marcheur résolu au premier plan est très précisément situé à la croisée de deux chemins, l’un menant vers le ciel à travers les embûches, le second, d’abord plat, vers des cimes escarpées. La surimposition des deux figures, celle du pèlerin de vie humaine et celle du héros stoïcien, est parfaite, d’autant plus que le marcheur laisse derrière lui un homme tombé à terre, qualifié de « meschant » dans l’épigramme en vers de l’emblème ; le lecteur du XVIe siècle songera possiblement à telle représentation de Bien Avisé et Mal Avisé [64], où le pèlerin de vie humaine est dédoublé en deux personnages, celui qui tend au bien et celui qui est incapable d’y parvenir.
En 1622, Heinrich Rordorf ajouta des textes aux gravures que l’artiste zurichois Christoff Mürer (1558-1614) avait composées à la fin de sa vie pour son Ecclesia Edessaena Messopotamica afflicta, interdite par la censure, de manière à composer un recueil d’emblèmes chrétiens [65]. On remarquera à l’arrière-plan (fig. 9), sur deux éminences de part et d’autre de la gravure, les allégories de la Bonne et de la Mauvaise Mort, la première représentée par une figure angélique, la seconde par un squelette tenant une hampe devant les flammes de l’enfer. Hercule, qui n’est reconnaissable qu’à sa position entre la Vertu-Minerve et le Vice-Vénus, car il n’a ni massue ni peau de lion, tend la main vers la Vertu. Celle-ci, assise juste sous la Bonne Mort en perspective, accoudée sur les instruments du savoir, tient sur ses genoux un livre ouvert, sur lequel on lit « Biblia ». Le héros, en même temps, regarde de haut l’allégorie de la Volupté, assise en contrebas. Au plan intermédiaire, un couple aristocratique se dirige nonchalamment vers la Mauvaise Mort, tandis qu’on distingue à peine, sous l’index d’Hercule, un pèlerin appuyé sur son bâton, le dos courbé, cheminant péniblement vers la Bonne Mort.
Le système est amplifié, quelques décennies plus tard, dans cette autre version – dont le motif est emprunté à la variante du récit dans la Vie d’Apollonius de Tyane de Philostrate, selon Erwin Panofsky [66] (fig. 10). Non seulement Hercule porte peau de lion et massue, mais il se tient contre la Vertu, un gros livre sous le bras, qui lui montre à l’instar d’une vision spirituelle un chemin de croix. Un ange tenant une palme s’apprête à le coiffer d’une couronne de laurier. A droite de l’image – ou plutôt à la gauche héraldique du héros, en position symboliquement négative – la Volupté replie le bras droit de manière à découvrir l’entrée d’une grotte où une danse macabre déhanchée conduit vers une plaine sinistre au fond de laquelle se déchaîne un Enfer quasiment pyrotechnique.
Enfin, nous retiendrons, toujours avec Erwin Panofsky, une variante visuellement euphémisée du motif, mais particulièrement intéressante, issue de l’atelier de Paul Véronèse (fig. 11). L’identification du petit garçon à la fin du XIXe siècle a permis de voir dans cette peinture un tableau de confirmation, « destiné à fixer cet acte solennel qui devait correspondre à l’éveil à une responsabilité personnelle éthico-religieuse, et que l’Eglise catholique, on le sait, imposait et impose toujours aux enfants beaucoup plus tôt que le judaïsme et le protestantisme » [67].
A la Renaissance, Hercule porte sa massue comme le Christ porte sa croix, rappelle Marc-René Jung en s’appuyant sur des exemples divers, empruntés aussi bien à Reuchlin qu’à Budé ou à l’Hymne d’Hercule de Ronsard. Nous proposons de relire à cette aune le portrait de Louis XIII vainqueur de l’hérésie sous les traits d’Hercule par Claude Vignon (voir l'image en ligne) : non seulement le roi triomphe comme le héros mythologique, après avoir mis fin à ces nouveaux travaux herculéens qu’ont été les dernières répressions contre les protestants, mais il porte avec la massue une croix christique, en roi catholique très chrétien. Aussi endosse-t-il pour la plus grande gloire de Dieu la mort des impies protestants, et s’en voit-il aussi, nous semble-t-il, implicitement pardonné.
[61] Sur ce livre, voir Marc Fumaroli, « Réflexions sur quelques frontispices gravés d’ouvrages de rhétorique et d’éloquence (1594-1641) », Bulletin de la société de l’Histoire de l’art français, année 1975, pp. 19-34.
[62] Au XVIIe siècle, l’adjectif renvoie d’abord à la rudesse tout animale des comportements ou de la pensée, avant de dénoter l’exercice de la violence : « celuy qui a des appetits déréglez, ou qui n’a pas plus d’esprit et de conduite qu’une beste » (Furetière, 1690, s.v. brutal, ale, adj.).
[63] Guillaume de Digulleville, prieur de l’abbaye de Chaalis au XIVe siècle, est l’auteur de trois poèmes allégoriques dans lesquels il décrit trois pèlerinages : celui de l’homme pendant sa vie, celui de l’homme après la mort, de l’Enfer au Paradis, et celui du Christ. Le premier connut un immense succès, à l’échelle européenne, à la fin du Moyen Age et inspira nombre de poèmes et de moralités allégoriques. Voir Guillaume de Digulleville : les pèlerinages allégoriques, sous la direction de F. Duval et F. Pomel, Rennes, PUR, 2008.
[64] Voir Stéphanie Le Briz-Orgeur, « La réécriture du Pèlerinage de Vie humaine dans la Moralité de Bien Avisé et Mal Avisé », dans Guillaume de Digulleville, Op. cit., pp. 365-392. La moralité est déclinée encore à la fin du XVIe siècle : ainsi Le Désespéré de Claude Benoît (dit aussi Benoît du Lac) imprimé à Aix-en-Provence en 1595.
[65] XL emblemata miscella nova, Das ist : XL. underschiedliche Auszerlesene newradierte Kunststuck, Zurich, J. Wolffen, 1622. Voir Matthias Oberli, « Murer, Christoph », dans Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 12.04.2012, traduit de l’allemand (en ligne. Consulté le 6 septembre 2026).
[66] Hercule à la croisée des chemins et autres matériaux figuratifs de l’Antiquité dans l’art le plus récent [1930, 1997], traduit de l’allemand et présenté par Danièle Cohn, Paris, Flammarion, 1999, pp. 100-116 ; l’historien de l’art propose d’autres versions encore de cette christianisation, très répandue pendant la première modernité.
[67] Ibid., p. 110. E. Panofsky confirme son interprétation en comparant ce tableau avec un autre, issu lui aussi de l’atelier de Véronèse, Ibid., p. 113.