Exploration mythique ou fiction mythologique ?
(à propos de l’Enéide, I-IV)

- Anne-Angèle Fuchs
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L’Enéide relate une histoire de fondation. La catégorie de la culture mise en jeu est celle de pietas, déclinée dans une série de situations limites, mais sans sortir de ce que cette catégorie est pour les humains. Le jeu avec l’épopée fixée comme monument de mémoire et la dimension d’exemplarité s'y retrouve. Cependant, il n’y a pas de sortie de l’humanité pour Enée comme pour Ulysse, mais une reproduction hypertrophiée des éléments provenant de la réalité culturelle propre à la rédaction de l’épopée latine. Comme il a été souligné, un des propos de l’épopée virgilienne est de louer Auguste et ses vertus, qui sont celles d’un chef et d’un refondateur de Rome pour laquelle il instaure un nouveau climat de paix et de prospérité. La pietas est au cœur du dispositif. Pas de réflexion sur cette réalité, pas d’exploration, mais un exposé de savoirs (comment un chef humain doit-il se comporter ?), savoirs qui ne sont autres que « des systèmes de classification dont la justification peut se faire […] en termes mythiques » [86]. La distinction entre exploration et classification proposée par Jean-Louis Durand renvoie la poésie mythique, classificatoire, du côté d’une caractérisation en termes d’effet : elle se distingue de l’exploration mythique par ce qu’elle fait ou est censée faire dans le contexte où elle est racontée, récitée, lue. Le moyen d’atteindre son but n’est pas la construction d’une fiction mythique, qui permet l’exploration de la culture, mais le recours à « une autorité qui peut volontiers s’appuyer sur des acteurs non-humains (des “dieux”, mais aussi des héros, des animaux, ou encore des monstres), des cadres spatio-temporels extraordinaires ». Ce faisant, la poésie mythologique prétend dire ce qui est « vrai » et par là emporter l’assentiment de ses destinataires [87]. Cette définition en termes d’effet recherché « permet de mettre en évidence le caractère politique de nos sources ainsi que leur tendance à naturaliser et essentialiser ce qui relève en fait d’une histoire contingente et humaine » [88]. Cette dimension se fait particulièrement sentir en ce qui concerne les récits de fondation, dont l’Enéide est un exemple [89].

 

« Pensée et exploration mythiques » [90]

 

La mise à l’épreuve des propositions de Jean-Louis Durand sur le terrain de l’Enéide permet d’illustrer la fécondité de son approche. Ce parcours permet de mieux cerner les rapports entre ce que l’auteur nomme « exploration mythique » et ce qu’il désigne comme « pensée mythique », dont le texte virgilien est un exemple.

Pour dresser une synthèse terminologique, la poésie mythologique [91] ou pensée mythique [92] doit être distinguée de ce que Jean-Louis Durand qualifie tantôt d’énonciation mythique [93], tantôt de pratique ou de récit mythique [94], ou encore d’exploration mythique [95], de fiction mythique [96]. Jean-Louis Durand propose au fil du livre quelques définitions, dont on ne peut que regretter qu’il n’ait pas rédigé une synthèse en conclusion. Sans les ériger en système figé, elles sont autant de jalons permettant d’entrer dans la construction de son propos.

La pratique mythique dit

 

les liens unissant les dieux et la culture quotidienne avec les rites. […]
Le mythe grec est à la fois un dire et un dit – en termes linguistiques, une énonciation et un énoncé. Il serait plus exact donc de ne jamais parler de mythe, mais tantôt d’énonciation ou de pratique mythiques, tantôt d’énoncé ou de texte mythiques [97].

 

Au centre de la pratique mythique, le rituel « situe culturellement et religieusement les hommes dans le monde et les implique activement dans son équilibre » [98]. La parole mythique met en évidence les relations logiques dans la culture des hommes tout en en sortant. Sans sortie du monde des hommes, le récit ne permettrait pas « l’exploration mythique, il ne serait que la représentation, c’est-à-dire la répétition des pratiques de l’hospitalité » [99]. Dans le cas de l’Odyssée, chaque escale explore le réseau culturel de l’hospitalité.

A partir de ces éléments, il est possible de développer des outils pour interroger les fictions mythiques. Face aux textes – ou aux images – que nous étudions, des questions comme « quel est le réseau culturel exploré ? Par quelles étapes cette exploration est-elle menée ? Une sortie du monde humain est-elle mise en scène et si oui par quel(s) moyen(s) ? », offrent une porte d’entrée. Le récit mythique fait apparaître comment s’articulent entre eux les éléments du réseau culturel qui est investigué, par exemple un régime alimentaire propre à l’humanité et l’occupation sédentaire du territoire [100]. La fiction mythique explore, elle pose la question du « comment » un réseau culturel est construit [101], tandis que la pensée mythique, la poésie mythologique disent « que », elles affirment. Ainsi, la fiction mythologique n’est pas une exploration mythique. Elle relève de la poésie mythologique et ne fait que décliner des catégories de la culture : « l’espace que le récit met en jeu est totalement figé, il est structuré selon les pratiques de la vie quotidienne grecque » [102].

 

Cette poésie mythologique n’est rien de plus qu’un des nombreux énoncés qui fixent et transmettent le savoir partagé par les Grecs. […] l’exposé de savoirs semblables à ceux qui figurent dans les traités techniques, botaniques ou zoologiques par exemple. Ces savoirs sont des systèmes de classification [103].

 

Une définition formelle de ce qu’il entend par « pensée mythique » est proposée par Jean-Louis Durand : système classificatoire organisant de manière binaire les catégories de la culture, articulées dans la temporalité d’un texte mais pensées hors de l’histoire [104], qui s’oppose à l’exploration de la culture par la fiction mythique.

Cette définition cadre avec un texte comme celui de l’Enéide, qui renvoie la liste des qualités qui sont celles d’un chef à un temps d’avant même la fondation [105]. C’est l’un des moyens pour Virgile d’atteindre son but laudatif, car ces qualités, ces comportements connotés positivement et prêtés à Enée, sont ceux-là même qui sont attribués à Auguste, au premier chef la pietas.

Toute classification implique une dimension axiologique [106]. En ce sens, ce que Jean-Louis Durand appelle fiction mythologique (par opposition à l’exploration mythique) correspond à la définition du « mythe » par Bruce Lincoln comme « “idéologie sous forme narrative” » (« my characterization of myth as “ideology in narrative form” » [107]) ou « classification sous forme narrative » (« myth may be understood as taxonomy in narrative form » [108]). Ce qui rejoint l’idée de « propagande idéologique » de Philippe Borgeaud [109].

Dans les quatre premiers livres de l’Enéide, il y a non seulement différenciation des catégories culturelles pietas et infelicitas, mais aussi classement de ces catégories. Comme l’illustre Bruce Lincoln par le biais d’un exemple irlandais, les catégories mises en œuvre dans le texte sont non seulement cataloguées mais évaluées axiologiquement. Leur classement est de plus indûment représenté comme le produit de la nature et de la nécessité plutôt que comme un assemblage contingent de préférences propres à certains acteurs de la situation d’énonciation, dont certains sont responsables de la production du texte, directement ou non. Cette mé-représentation de la culture comme nature est une manœuvre idéologique caractéristique du mythe, tout comme l’est la projection des désirs, idéaux et systèmes de classification des catégories du narrateur sur une préhistoire fictive qui, à dessein, établit comment sont et doivent être les choses [110]. Ce qui conduit Bruce Lincoln à conclure que lorsqu’une taxonomie est encodée sous une forme mythique, le récit emballe un système spécifique et contingent de discrimination dans une forme particulièrement séduisante et mémorable [111]. La pensée mythique est pour Jean-Louis Durand un système de classification, comme l’est « le mythe » pour Bruce Lincoln. La définition du mythe proposée par le savant américain, « idéologie sous forme narrative », rencontre ainsi celle de son collègue parisien. Elle permet également d’affiner l’éclairage jeté sur les rapports de l’Enéide et de son contexte premier, sur le propos de persuasion, les objectifs et les moyens de l’atteindre mis en œuvre par Virgile.

 

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[86] Ibid., p. 204.
[87] Nicolas Meylan, « Chapitre 5. Les paysages mythiques du roi Sverrir », dans Religion, mythe et politique en Islande médiévale, Liège, Presses universitaires de Liège, 2020, pp. 83-92 (en ligne. Consulté le 6 juillet 2026), § 4-5, qui parle explicitement de « mythe », là où une formulation durandienne opterait pour « poésie mythologique ». Les propositions à propos du premier sont valables pour la seconde.
[88] Ibid., § 23. Voir aussi Bruce Lincoln, Theorizing Myth: Narrative, Ideology, and Scholarship, Op. cit., p. 149 (à propos de la différenciation et du classement des catégories, classement indûment représenté par les textes comme produit de la nature et de la nécessité et non de la culture dont proviennent ces textes, et à propos de ce biais comme démarche idéologique caractéristique du mythe). Voir également Bruce Lincoln, Between History and Myth: Stories of Harald « Fairhair » and the Founding of the State, Chicago, The University of Chicago Press, 2014, pp. 115-116.
[89] Voir également Bruce Lincoln, Between History and Myth, Op. cit., p. 1.
[90] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, Op. cit., p. 217. De la conclusion de l’ouvrage Les mythes grecs, seul ce titre existe. Il est ici repris en hommage.
[91] Ibid., p. 204.
[92] Ibid., p. 211.
[93] Ibid., pp. 47, 114-116, 152, 213.
[94] Ibid., pp. 51, 144 pour la pratique, pp. 119-121 pour le récit.
[95] Ibid., pp. 74-75, 79, 81, 91-92, 96, 105, 107, 146-147, 159-160, 163, 168, 179, 186, 192-195 ; et 78 : « sortir des pratiques normales de la culture et l’explorer comme de l’extérieur ».
[96] Ibid., pp. 76, 94, 97, 106-108, 161, 165, 170, 173, 175, 177, 180, 184-185, 189.
[97] Ibid., p. 58.
[98] Ibid., p. 60.
[99] Ibid., p. 79.
[100] Ibid., p. 79.
[101] Ibid., p. 107 : « Dans l’épopée, le récit ne rejoint jamais la réalité en ce sens qu’il n’offre sous aucune forme la représentation d’une pratique humaine ».
[102] Ibid., p. 200.
[103] Ibid., p. 204.
[104] Ibid., p. 213.
[105] Damien Nelis, « L’Enéide et les origines de Rome… », art. cit., § 6 : « Il faut toutefois que le point suivant soit clair : L’Enéide de Virgile ne raconte pas le mythe de fondation de Rome, mais celui de la fondation de Lavinium. Enée doit fonder une ville […] à partir de laquelle […] Rome sera fondée ».
[106] Sur la classification en tant que procédé hiérarchique et catégorique, voir Bruce Lincoln, Theorizing Myth: Narrative, Ideology and Scholarship, Op. cit., 1999, p. 147, qui évoque aussi la pensée d’Emile Durkheim. En ce qui concerne l’Enéide, le comportement de Didon est disqualifié ; il illustre un anti-modèle. Voir Kenneth McLeish, « Dido, Aeneas… », art. cit., p. 132-133.
[107] Bruce Lincoln, Theorizing Myth, Op. cit., p. 207.
[108] Ibid., p. 147.
[109] Philippe Borgeaud, « Préambule », Exercices de mythologie, Op. cit., pp. 11-31, en particulier pp. 11-12 : « Il sera question, avec ce premier exemple, de propagande idéologique exprimée à travers certains récits qui mettent en place l’humain dans son rapport aux dieux et à la terre, bientôt suivis pas des histoires racontant la diffusion des règles élémentaires de la vie en société ».
[110] Bruce Lincoln, Theorizing Myth, Op. cit., p. 149.
[111] Ibid., p. 147.