Le message dont Jupiter charge Mercure pour mettre bon ordre à cette situation (IV, vv. 223-237) pointe l’enjeu problématique : Enée joue un rôle à contre-emploi, celui de roi de Carthage ; il ne s’occupe pas de sa ville à lui (IV, v. 260 sq.). Cette fois, Enée comprend enfin le message divin qui lui est adressé, et commence à agir comme il le devrait, conformément à la partition prévue pour le digne futur fondateur de la puissance romaine. Sa réponse aux plaintes de Didon (IV, v. 384 sq.) montre qu’il prend enfin en compte non seulement ce qu’il a à faire, mais le lieu où il doit le faire. Un essai « à blanc », dans un lieu non approprié et auprès d’un fondateur compétent bien qu’inadéquat, parce que femme, lui aura permis de le comprendre. Il aura bénéficié d’un exemple dont s’inspirer, ainsi que de l’observation d’erreurs à éviter. Il saura enfin manifester l’inflexibilité nécessaire (IV, vv. 438-440 et v. 449), tandis que Didon, sortie de sa position royale, s’abaissera, jusqu’à sortir de la vie même. La plainte d’Anna après le suicide de sa sœur rappelle le statut régalien de Didon [78], dont elle n’a pas assumé jusqu’au bout les responsabilités, statut qu’Enée à son départ de Carthage est, lui, enfin prêt à assumer.
Piété et félicité
L’infelicitas qui caractérise Didon pointe du côté du résultat de sa conduite. Celle-ci est malheureuse, au sens où elle n’est pas couronnée de succès, ni ne manifeste en actes les bienfaits accordés par les dieux. La reine perd, au cours du livre IV, tout ce qui la caractérisait justement comme reine. La pietas d’Enée en revanche fonctionne dans une perspective causale. Comme cette caractéristique lui est assignée (et non donnée puisqu’elle ne s’acquiert pleinement qu’au long d’un processus), il bénéficie des conséquences de ce trait, la réciprocité : les dieux à l’égard desquels il s’efforce de se bien comporter se comportent en retour favorablement, et permettent la réussite du projet qui lui est assigné : fonder la puissance romaine.
Le rapport tissé entre les catégories de felicitas et de pietas à travers deux personnages auxquels ces caractéristiques sont associées s’articule en un système plus complexe que celui de simples couples oppositifs. Bien qu’excessifs, les choix de Didon (fidélité exagérée à son mari défunt, itération du banquet d’accueil comme on recommence un sacrifice non agréé) ne relèvent pas du manquement vis-à-vis des dieux, de l’impietas. Son sort ne sera pas moins malheureux, et la cause de ce malheur est la venue des Troyens (IV, vv. 667-668). A l’issue du livre IV, le pieux Enée, qui n’est pas qualifié de felix [79], voit ses actions promises à un résultat heureux, celui qui lui a été à maintes reprises prophétisé. La configuration qui se joue est celle de deux catégories, par le biais de deux acteurs et de leurs actions.
En revanche, Didon en tant qu’acteur est qualifiée d’infelix. Cette désignation comporte une dimension métonymique : ce sont ses actions qui primairement ne sont pas couronnées de succès. Le doute est maintenu quant à la pertinence de caractériser ses actes comme impies, ce que le texte ne fait pas. Enée en tant qu’acteur est pius, il fait preuve de pietas, dont sont empreintes ses actions, qui par métonymie deviennent des actions « pieuses ». La pietas peut être une cause de felicitas (pour autrui également : III, v. 480, « felix nati pietate » – « heureux de la piété de son fils »), mais elle n’en est en aucun cas la garantie. Un fondateur ne saurait se passer d’être pieux, mais ne pas manquer à la pietas n’assure pas un résultat heureux.
Pensée mythique
Un parcours dans les catégories de la culture est mené, mais sans impliquer une sortie d’Enée du monde humain pour les explorer « du dehors » comme pour Ulysse dans l’Odyssée. Le réseau culturel de ce qui permet la fondation est interrogé par la mise en jeu de la notion fondamentale de pietas : si elle est bien réglée, elle participe à obtenir des résultats heureux, mais elle reste le fruit d’un processus d’acquisition. Les quatre premiers livres de l’Enéide présentent ce qui rend un fondateur efficace, compétent, sans que cela ne passe par une sortie du monde humain. Des cas limites, en permettant l’exploration de la catégorie par sa mise sous tension, proposent une manière de la comprendre. Il y a affirmation de ce qu’elle est, de la manière dont elle fonctionne.
En ce sens, l’Enéide est une fiction mythologique (un énoncé mythique), qui se différencie de l’exploration mythique (de l’énonciation ou pratique mythique [80]) qu’est l’Odyssée. Lire ou entendre une lecture de l’Enéide n’est pas assister à une performance où l’aède est inspiré par la Muse. Dans le cadre de la récitation épique,
Le chanteur est un porte-voix à travers qui s’actualise une parole divine. Cette parole est émise au cours d’un rituel et passe dans le corps du chanteur par le support d’un souffle venu de l’extérieur. Elle est émise dans un chant qui n’est pas d’origine humaine.
[…]
Le chant épique est un don divin, comme la parole oraculaire, et il l’est de la même manière : c’est la parole d’un dieu rituellement actualisée parmi les hommes.
[…]
La parole vraie du poète chante une mémoire qui le dépasse, la Mémoire du Monde elle-même.
[…]
La Muse est donc le seul et véritable auteur du chant des aèdes […] [81].
En revanche, le contexte d’énonciation de l’Enéide n’est pas rituel, pas plus que cette œuvre ne présente de sortie du monde des hommes. La pratique sacrificielle d’Enée ne s’éloigne pas du registre humain, pas plus que les procédures de consultation oraculaire auxquelles il a recours. Les avertissements divins en songe ne s’écartent pas de la pratique culturellement admise. Lors de ses escales, Enée accoste à des terres habitées par des hommes [82] – même si elles peuvent abriter d’autres créatures, comme les Harpyes. Il peut partager avec ces hommes un rapport d’hospitalité, avec accueil de l’étranger et possibilité de repartir, contrairement à Ulysse. Carthage n’est pas l’île des Lotophages [83].
Avec la fiction mythologique, dont l’Enéide estunexemple, il s’agit d’un « moyen de classification pour les catégories de la culture » [84]. Le texte se propose comme « l’inverse d’une exploration mythique telle qu’on la trouve dans l’épopée [homérique] », en ceci qu’il se contente de reproduire les éléments de la réalité culturelle, sans proposer de réflexion sur celle-ci [85].
[78] Ibid., IV, vv. 682-683 : « Exstinxti te meque, soror, populumque patresque / Sidonis urbemque tuam » – « O ma sœur, tu nous as frappés du même coup mortel toi et moi, ton peuple et ton sénat sidonien et ta ville ».
[79] C’est son père Anchise qui l’est : Ibid., III, v. 480.
[80] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, Op. cit., p. 58 : « Il serait plus exact donc de ne jamais parler de mythe, mais tantôt d’énonciation ou de pratique mythiques, tantôt d’énoncé ou de texte mythiques. Dans le premier cas nous nous plaçons dans une perspective anthropologique, en reconstituant une activité. Dans le second cas nous sommes dans une perspective historique en ne regardant que des documents hors de cette activité et en les lisant comme des textes autonomes ».
[81] Ibid., pp. 52-53.
[82] Ce qui est une des deux navigations possibles dans l’Odyssée, la « navigation normale [qui] conduit l’homme de terre humaine en terre humaine » selon Durand, Ibid., p. 76.
[83] Ibid., pp. 79-81. Dans le même ordre d’idées, voir Jacques Perret, Virgile, nouvelle éd. revue et augmentée, Paris, Hatier, 1965, p. 107 : « Qu’Ulysse se fixe auprès de Calypso, la seule conséquence en sera qu’Ithaque ne le verra pas revenir ; mais qu’auprès de Didon Enée ait une défaillance et il compromet la réussite romaine tout entière ».
[84] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, Op. cit., p. 202.
[85] Ibid., p. 203. Voir aussi p. 144 par comparaison avec une épinicie de Pindare : « L’épopée, considérée comme un monument de mémoire, sera dans ce cas le matériau premier d’un mémorable d’un genre nouveau, à partir duquel sont fabriqués des modèles héroïques pour l’action humaine : ici le héros n'est plus l'homme capable de sortir des frontières de l'humanité, par exemple Ulysse, mais un être dont l’action divine est présentée comme un exploit susceptible de jugement de valeur. […]. [Pindare] repère et isole dans les récits mythiques qu’il utilise des comportements caractéristiques de l'héroïsme […] pouvant servir de modèles à l’humanité ».