Résumé
Cet article examine comment les notions d’« exploration mythique » et de « fiction mythologique », élaborées par Jean-Louis Durand à partir d’un corpus grec, peuvent être testées à l’aune d’un terrain épique romain : les quatre premiers livres de l’Enéide de Virgile. La notion de pietas, définie comme respect envers les hommes, les dieux, et l’Etat, est au centre de cette investigation qui illustre en quoi le texte virgilien relève de la fiction mythologique plus que d’une exploration de la culture « de l’extérieur ».
Mots-clés : mythe, Enéide, Jean-Louis Durand, mythologie grecque et romaine, pietas
Abstract
This article explores how the categories of “mythical exploration” and “mythological fiction,” elaborated by Jean-Louis Durand after a Greek corpus, may be tested on Roman epic ground, namely the first four books of Virgil’s Aeneid. At the heart of this inquiry stands the notion of pietas, identified as reverence toward men, the gods, and the state. The investigation shows that Virgil’s text belongs to the order of mythological fiction rather than an exploration of culture “from the outside.”
Keywords: myth, Aeneid, Jean-Louis Durand, Greek and Roman mythology, pietas
Ce que l’anthropologue américain Jonathan Z. Smith synthétise à propos de la religion dans sa célèbre formulation « il n’y a pas de donnée pour la religion » vaut aussi pour le mythe. Loin de l’objet aisément cernable par une définition descriptive, le mythe est, comme « la religion », « un produit de l’imaginaire scientifique ; […] [il] n’existe que par les actes de comparaison et de généralisation opérés par les savants à des fins analytiques. […] [Il] n’a pas d’existence indépendamment de cette réflexion » [1].
Cette réflexion plus que bimillénaire commence en Grèce avec un mot (mythos / μῦθος) et ses usages, et son élaboration se poursuit [2]. Un mot « mythe » existe aussi dans notre langue, un mot-outil, précise Gérard Lenclud,
qu’on utilise sans trop penser à son sens. Il est une procédure grossière d’identification. L’important, c’est à quoi ce mot permet vite de référer. […] L’usage du mot n’implique pas une connaissance approfondie du référent de ce mot, référent qui est le plus souvent un objet naturel ou (indûment) naturalisé [3]
C’est que les données sont introuvables pour le mythe en ses acceptions en tant que mot-outil. La notion charrie son lot de préconceptions, à la manière de strates sédimentaires. Il vaut donc la peine que l’on s’arrête sur ce mot-outil, en en faisant ainsi un mot-problème. Aucune notion précise ne coïncide avec les emplois de ce mot-outil, qui peut servir à désigner des choses fort différentes entre elles, parfois même dépourvues d’un air de famille. C’est ce que note Lenclud : « un mythe n’est pas un mythe comme un chat est un chat… à condition évidemment que l’on y ait réfléchi […]. La chose visée par le mot-outil en perd sur-le-champ la qualité d’objet naturel (ou naturalisé) ; le sentiment d’évidence se dissout » [4]. Réfléchir sur les usages du mot-problème en tant que tel peut être sujet d'étude, tant que reste bien présent à l’esprit le fait que même la mythologie grecque et latine, érigée en paradigme par la tradition, est une invention moderne. C’est ce que souligne Florence Dupont : « aucun texte latin ou grec n’est un mythe ; […] ce que nous appelons mythe aujourd’hui […] n’a pas d’existence matérielle ; le mythe ne correspond à aucune pratique discursive antique » [5].
L’étudiant ès mythologies est souvent enclin à produire des reconstructions abstraites à partir d’une diversité de discours antiques comme la tragédie, les compilations de mythographes ou encore l’épopée. Florence Dupont décrit avec précision la suite du processus d’élaboration de ce pseudo-objet :
Ces prétendus mythes sont subsumés comme étant le dénominateur commun des différents textes ou documents utilisés pour les reconstituer. Puis une fois créé, ce récit, dénommé [alors] le mythe, formulé dans une langue moderne et avec des catégories tout aussi modernes, les textes ou documents préalablement utilisés sont désormais lus comme une réalisation particulière, comme une variante de ce paradigme imaginaire et premier : le mythe. Cercle vicieux [6]
S’il n’y a pas de données pour le mythe grec ou romain et que l’objet échappe, le problème, lui, peut être envisagé. Dans Les mythes grecs, Jean-Louis Durand propose une approche possible [7]. Ce volume posthume, inachevé, avance une série de propositions théoriques. Il propose de considérer des productions souvent qualifiées de mythiques sous un angle nouveau, celui des pratiques – et non plus de l’objet – en tenant compte de leur contexte historique et anthropologique. Elaborées au creuset d’un terrain qui fait la part belle à l’iconographie du symposion et au corpus homérique, ces propositions permettent d’initier, à partir du monde grec, une démarche comparatiste.
Ce comparatisme, heuristique, ne se limite pas à mettre en regard des éléments provenant de terrains divers et semblant présenter au premier regard un « air de famille », avec pour objectif de mettre en lumière leurs similitudes et différences [8]. Il peut être développé dans un registre méthodologique, avec une expérimentation portant sur la méthode de lecture elle-même et non sur ce qui est lu (quel que soit le terme utilisé pour le désigner). Je me propose ainsi de mettre à l’épreuve d’un terrain autre les outils d’analyse développés par Jean-Louis Durand à partir d’une lecture de matériaux grecs. Après avoir rappelé quelques jalons théoriques, l’analyse se cantonnera à une lecture épique, faisant « réagir » des outils élaborés à partir de la lecture de l’Odyssée avec les quatre premiers livres de l’Enéide.
Une épopée de la période augustéenne ne se lit en effet pas comme s’envisage la production épique archaïque grecque. La tension entre air de famille et altérité radicale fait des quatre premiers livres de l’Enéide un terrain propice à l’exercice. Ce corpus a été retenu car il présente une double caractéristique, la proximité avec le terrain analysé par Jean-Louis Durand dans la première partie de son ouvrage [9] (de fait l’Odyssée fournit l’un des modèles à l’épopée virgilienne [10]) et l’éloignement à la fois de contexte et d’enjeux. Il ne s’agit en aucun cas de proposer une comparaison de ces deux poèmes épiques, mais d’observer comment réagissent les propositions élaborées à partir du premier lorsqu’elles sont testées sur le second [11]. L’objet de cette brève présentation n’est pas le mythe, objet introuvable, mais la méthode de lecture.
[1] Jonathan Z. Smith, Magie de la comparaison et autres études d’histoire des religions [Imagining Religion. From Babylon to Jonestown, 1982], choix de textes, introduction et traduction de D. Barbu et N. Meylan, préface de Philippe Borgeaud, Genève, Labor et Fides, 2014, p. 23.
[2] Pour les questions grecques, d’utiles jalons sont : Jean-Pierre Vernant, Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1974 ; Marcel Detienne, L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981 ; Claude Calame, Qu’est-ce que la mythologie grecque ?, Paris, Gallimard, 2015 ; Philippe Borgeaud, Exercices d’histoire des religions : comparaison, rites, mythes et émotions, textes réunis et édités par D. Barbu et P. Matthey, Leiden / Boston, Brill, 2016, en particulier Chap. 15 « La mémoire éclatée. A propos de quelques croyances relatives au mythe », pp. 254-264 et Chap. 16 « Mythe et émotion. Quelques idées anciennes », pp. 265-283. A propos de l’opposition canonique mythos (μῦθος) / logos (λόγος), on consultera avec profit Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs : études de psychologie historique, Paris, Maspéro, 1965 ; Claude Calame, Mythe et histoire dans l’Antiquité grecque : la création d’une colonie, Lausanne, Payot, 1996 (en particulier le Chap. 1, « Illusions de la mythologie ») ;le dossier de la revue Europe, n° 904-905, « Mythe et mythologie dans l’Antiquité gréco-romaine », sous la direction de C. Calame, B. Mezzadri et al., août-septembre 2004 ; Bernard Mezzadri, « La raison dans le mythe (ou comment les récits traditionnels accommodent les formes nouvelles de rationalités) », Pallas, n° 78, « Mythes et savoirs dans les textes grecs et latins », 2008, pp. 17-31. Pour l’élaboration de théories générales du « mythe », ou un large usage de la notion, voir par exemple Ivan Strenski, Four Theories of Myth in Twentieth-Century History: Cassirer, Eliade, Lévi-Strauss and Malinowski, Iowa City, University of Iowa Press, 1987 ; Bruce Lincoln, Theorizing Myth: Narrative, Ideology, and Scholarship, Chicago / Londres, The University of Chicago Press, 1999 ; Daniel Dubuisson, Mythologies du XXe siècle : Dumézil, Lévi-Strauss, Eliade, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2008 ; et Florence Dupont, « Démystifier la mythologie ? », Le Français aujourd’hui, n° 167, 2009, pp. 45-51.
[3] Gérard Lenclud, « Qu’est-ce que la tradition ? », dans Marcel Detienne, Transcrire les mythologies. Tradition, écriture, historicité, Paris, Albin Michel, 1994, p. 25.
[4] Ibid.
[5] Florence Dupont, « Démystifier la mythologie ? », art. cit., p. 45.
[6] Ibid., p. 46.
[7] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, éd. A.-A. Fuchs, Grenoble, Jérôme Millon, « Horos », 2023, p. 31 : « Cet ouvrage a pour but de proposer une méthode d’approche des mythes grecs ».
[8] Sur cette problématique, voir Claude Calame, « Comparatisme en histoire anthropologique des religions et regard transversal : le triangle comparatif », dans Comparer en histoire des religions antiques, sous la direction de C. Calame et B. Lincoln, Liège, Presses universitaires de Liège, 2012, pp. 35-51 ;Marcel Detienne, Comparer l’incomparable, Paris, Editions du Seuil, 2000 ; et John Scheid et Jesper Svenbro, « Le comparatisme, point de départ ou point d’arrivée ? », dans Le comparatisme en histoire des religions, sous la direction de F. Bœspflug et F. Dunand, Paris, Les Editions du Cerf, 1997, pp. 295-312.
[9] Jean-Louis Durand, « Mythe et épopée », dans Les mythes grecs, Op. cit., pp. 75-110.
[10] Voir par exemple l’ouvrage fondamental de Georg Nicolaus Knauer, Die Aeneis und Homer: Studien zur poetischen Technik Vergils mit Listen der Homerzitate in der Aeneis, Gottingen, Vandenhoeck et Ruprecht, 1964.
[11] Sur l’expérimentation comparatiste pour l’étude de configurations locales, voir Marcel Detienne, « Entrer en religion et comparer », dans Comparer en histoire des religions antiques, Op. cit., p. 61. Voir aussi Marcel Detienne, Comparer l’incomparable [2000], 2e éd., Paris, Gallimard, 2009, pp. 131-173 ; et Marcel Detienne, Apollon, le couteau à la main, Paris, Gallimard, 2000, pp. 81-104.