Exploration mythique ou fiction mythologique ?
(à propos de l’Enéide, I-IV)

- Anne-Angèle Fuchs
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Les escales d’Enée

 

Au cours du livre II, trois injonctions ne parviennent pas à déclencher la réaction attendue de la part du héros. Les indications du fantôme d’Hector (II, v. 289 sq.), pourtant claires [68], sont ignorées par Enée dont la réaction est de souhaiter mourir sous les armes : « furor iraque mentem / praecipitat, pulchrumque mori succurrit in armis » – « la colère et la fureur précipitent ma résolution, et je songe qu’il est beau de mourir sous les armes » (II, vv. 316-317). Sa mère Vénus intervient ensuite et l’empêche in extremis de massacrer Hélène (II, v. 589 sq.). Enée finit par se préoccuper de sa famille. Mais son père Anchise, lui aussi, refuse d’entendre les conseils de fuite. Ce refus (II, v. 537) redouble l’attitude d’Enée. Vaincu non par des paroles, qu’elles soient argumentations humaines ou avis divins, mais par des présages, Anchise finit par accepter le départ (II, v. 699 sq.), ce qui donne lieu à la fameuse scène d’Enée emmenant son fils et portant père et Pénates [69].

Mais il ne faudrait pas interpréter cet acte comme une marque du fait qu’Enée aurait enfin embrassé pleinement la trajectoire qui devra être la sienne. Très rapidement (II, v. 749 sq.), il retourne à Troie à la recherche de son épouse et, s’il finit par quitter à nouveau la ville ruinée après avoir rencontré le fantôme de Créuse, ce n’est pas parce qu’il a pleinement compris et adhéré à sa prophétie [70], pas plus qu’aux deux précédentes. Il cède par désespoir : « nec spes opis ulla dabatur / cessi » – « il ne nous restait aucune espérance de rien pouvoir. Je cédai » (II, vv. 803-804). Deux éléments donnent le ton : le refus initial d’Enée de quitter Troie malgré les injonctions, dont la portée encourageante n’est pas perçue, et la concentration exclusive du héros sur la ruine d’un paradigme de patrie devenu obsolète depuis le sac de Troie.

L’erreur de jugement d’Enée sera cause d’erreurs de comportement et d’erreur rituelle, d’errements dans la conduite des hommes placés sous sa responsabilité et de l’impossibilité de fonder pour eux une nouvelle patrie. Tout au long du livre III, le héros poursuit un objectif récursif (revenir aux origines, d’ailleurs mal comprises, refonder la même Troie en d’autres lieux). Chaque échec auquel il est confronté est une étape de compréhension de ce que doit être un fondateur. Une prolifération de procédures divinatoires ne suffit pas à faire pleinement saisir à Enée ce qui est en jeu. L’action des Troyens n’est pas correctement guidée par les avis divins, qu’ils s’avèrent incapables d’interpréter comme il le faudrait. L’incapacité interprétative, accroc dans le déroulement de la séquence longue du rite, est à mettre en relation avec le fait que le paradigme nouveau n’est pas pris en compte : il ne s’agit plus de chercher à se rattacher à d’anciennes alliances, à des rapports d’hospitalité datant de la gloire de Troie [71]. Nommer une possible ville nouvelle d’un nom qui la rattache trop explicitement à l’ancienne ne sert à rien [72], pas plus que tenter de recréer ce qui a été perdu, fût-ce sous forme d’ersatz, à la manière d’Hélénus [73].

Malgré des indications aussi claires que possible de la part des dieux, les exilés ne comprennent toujours pas ce qui est attendu d’eux. Si le prodige en Thrace est assez ostensiblement menaçant pour leur faire quitter ces rivages et les conduire – ce qui est usuel en pareil cas – à une consultation apollinienne, l’interprétation que propose Anchise (rejoindre la Crète) s’avère catastrophique. L’erreur se trouve déjà dans la formulation de la question : « serva altera Troiae / Pergama » – « protège le second Pergame troyen ». Or l’ensemble des indications qui ont précédé était clair sur ce point : c’est une ville nouvelle qu’il faudra fonder. Jamais un projet de reconstruction n’a été proposé à Enée, qui s’obstine dans la mécompréhension. A l’interrogation mal construite répond un énoncé ambigu, qui ne serait interprétable que si les injonctions précédentes avaient été comprises – dans ce cas, la question aurait été formulée correctement car l’enjeu réel aurait été reconnu. En Crète, Enée réaffirme l’orientation passéiste de sa position, en nommant la ville qu’il est en train d’essayer de fonder Pergamée (III, v. 133). Alors que la société commence à peine à s’organiser, une pestilence frappe. La procédure en pareil cas est une consultation d’un oracle d’Apollon, mais au vu de l’échec de la précédente et de l’incompréhension qui s’en est suivie, cause du fléau, les Pénates prennent le relais avant qu’Enée ne retourne à Délos et lui apparaissent en songe [74]. Enfin, une interprétation correcte est atteinte et les Troyens se mettent en route pour la destination assignée. Mais comprendre où se rendre et être capable d’y faire ce qui est attendu sont deux étapes distinctes. La destination est précisée par la prophétie de la Harpye Céléno, mais la tâche à accomplir n’est pas encore pleinement comprise, comme l’illustre l’étape auprès d’Hélénus [75].

Ce dernier fournit des indications précieuses sur la suite du parcours et les devoirs d’Enée pour atteindre l’objectif. Seule est passée sous silence l’étape carthaginoise, moment charnière où devient compréhensible ce qu’Enée doit être pour faire ce qu’il doit : non pas refonder une autre Troie (enjeu majeur du livre III), ni non plus se contenter d’une nouvelle ville (sûre) pour ses gens, quelle qu’elle fût, dessein pour lequel Carthage eût pu convenir [76].

 

Devenir chef

 

L’épisode carthaginois permet d’affirmer, par le contrepoint des attitudes des protagonistes, ce que doit être un chef fondateur. Lors de sa rencontre avec Enée, Didon est à l’apogée du parcours qu’il n’a fait, lui, qu’à peine entamer. Le portrait que Vénus fait à son fils de la Tyrrhénienne au livre I souligne la qualité régalienne de Didon (I, v. 340), qui a été capable de comprendre et d’exécuter ce que son époux assassiné lui enjoignait en songe (I, vv. 353-364) et s’est montrée à la hauteur de la tâche : elle a avec succès fondé un établissement admirable (I, vv. 365-368), d’ailleurs admiré par Enée. Celui-ci semble voir dans cette cité en construction – littéralement (I, vv. 423-425) et culturellement (I, vv. 426-429) – et qui possède magistrats, théâtre, et lieux de culte, ce que pourrait être le refuge de ses Troyens. Mais, s’il s’agit d’une cité sûre, ce n’est pas celle qu’il est appelé à fonder. Encore englué dans le paradigme qui a guidé la construction de sa question à Apollon délien, il ne prend pas en compte cette nuance. Il admire d’abord les travaux de la civilisation, puis en second seulement la reine qui, en chef compétent, rend justice et accueille les étrangers selon les règles de l’hospitalité. Il s’abîme dans la contemplation de la représentation de la chute de Troie (I, vv. 456-495) et ne prête pas attention à la beauté majestueuse de Didon, et fort peu à son activité de gouvernant civil (I, vv. 498-508), soulignés essentiellement pour le bénéfice du seul narrataire.

La similitude des parcours, mais la différence des étapes où chacun se trouve est soulignée par Didon : « Me quoque per multos similis fortuna labores / iactatam hac demum uoluit consistere terra. / Non ignara mali miseris succurrere disco » – « Moi aussi j’ai traversé de longues épreuves ; la fortune, qui m’a enfin fixée sur cette terre, me ballotta comme vous ; et l’expérience du malheur m’apprit à secourir les malheureux » (I, vv. 628-630). Elle suit les règles de l’hospitalité et elle est sensible à la dimension politique d’une possible alliance (sa sœur Anna veille à insister sur ce point [IV, vv. 36-49] plus que sur les joies de l’amour et de la maternité [IV, v. 33] lorsqu’elle encourage la poursuite d’une relation avec le chef exilé). C’est lorsqu’elle est entraînée à une pratique excessive de l’hospitalité (répétition du festin de bienvenue, IV, vv. 77-79) qu’elle quitte son rôle souverain pour se laisser entraîner par la passion manigancée par Vénus. Elle, comme son amant, manquent à leurs devoirs [77]. Brièvement, leurs trajectoires se croisent. Didon a fondé sa ville au terme de son exil, et elle est en train d’abandonner son rôle de dirigeante ; Enée n’a pas encore fondé la sienne, et il est en train de passer le cap qui lui permettra de devenir un dirigeant en affrontant les dernières épreuves qui l’attendent. Le point de départ de la présentation de l’une est ce qui constitue l’objectif du parcours de l’autre.

 

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[68] Virgile, Enéide, II, vv. 293-295 : « Sacra suosque tibi commendat Troia penatis ; / hos cape fatorum comites, his moenia quaere / magna, pererrato statues quae denique ponto » – « Troie te confie les objets de son culte et ses Pénates. Fais-en les compagnons de tes destins, et cherche-leur des remparts, de puissants remparts, que tu fonderas enfin après avoir couru les mers ».
[69] Ibid., II, v. 707 sq., rappelée plus loin, III, v. 12.
[70] Ibid., II, vv. 780-782 : « Longa tibi exsilia et uastum maris aequor arandum, / et terram Hesperiam uenies, ubi Lydius arua / inter opima uirum leni fluit agmine Thybris » – « Tu as devant toi un long exil et les vastes plaines de la mer à labourer. Tu aborderas enfin en Hespérie là où le Tibre lydien coule et pousse ses eaux lentes à travers de riches cultures ».
[71] L’épisode de la première escale en Thrace et le rappel du meurtre sacrilège de Polydore qui y rend l’installation impossible illustrent cet aspect. La célébration des funérailles de ce dernier vient expier les prodiges reconnus, Ibid., III, vv. 13-68.
[72] Ibid., III, v. 18 : « Aeneadasque meo nomen de nomine fingo » – [une ville] « que de mon nom je nomme la ville des Enéades ».
[73] Ibid., III, vv. 295-505. En particulier, pour la dimension factice, Ibid., III, vv. 349-351 : « paruam Troiam simulatque magnis / Pergama et arentem Xanthi cognomine riuom / agnosco » – « je retrouve une petite Troie, un Pergame qui reproduit le grand, un ruisseau desséché qui porte le nom de Xanthe ».
[74] Ibid., III, vv. 147-178. Les Pénates disent explicitement porter le message d’Apollon, Ibid., III, vv. 154-155 : « Quod tibi delato Ortygiam dicturus Apollo est, / hic canit et tua nos en ultro ad limina mittit. » – « Ce que te dirait Apollon si tu retournais à Ortygie, il te l’annonce ici : et c’est lui-même qui nous envoie vers ta demeure ».
[75] Voir la note précédente.
[76] Ce qui correspond aux deux volets de la demande maladroitement formulée à Apollon : « Da propriam, Thymraee, domum ; da moenia fessis / et genus et mansuram urbem ; serva altera Troiae / Pergama » – « O dieu de Thymbra, donne-moi une demeure assurée ; donne-nous, après tant de fatigues, des murs, une postérité, une ville durable ; protège le second Pergame troyen », Virgile, Enéide, III, vv. 85-87.
[77] Ibid., IV, vv. 193-194 : « nunc hiemem inter se luxu, quam longa, fouere / regnorum immemores turpique cupidine captos » – « maintenant ils se choyaient dans les délices toute la longueur de l’hiver, oublieux de leurs royaumes, captifs d’une honteuse passion ».