Malheur et piété
Si Enée est marqué par un rapport compliqué à la pietas, qu’il doit affirmer et revendiquer, et qui n’est pas pour lui une caractéristique donnée mais acquise, Didon est pour sa part renvoyée du côté de l’infelicitas [57], et non d’une impietas qui serait seulement l’opposé de la pietas d’Enée. La reine est doublement infelix : ses actions ne débouchent pas sur une issue heureuse, ni pour elle ni pour le peuple dont elle a la charge. L’avenir de la cité qu’elle a fondée ne sera pas radieux. Elle déchoit de son rôle de reine lorsqu’elle supplie pour un délai avant le départ des Troyens (Enéide, IV, v. 413 sq.), elle avait déjà abdiqué son indépendance en cherchant l’alliance avec le héros étranger. Il lui reste encore à faire faux bond à son peuple en choisissant le suicide et la malédiction qui l’accompagne et qui signera la chute définitive de Carthage à l’issue des guerres puniques. A cet échec du point de vue de la fonction régalienne, qui concerne la pérennité de la ville qu’elle a réussi à fonder, s’ajoute un échec du point de vue de la fonction biologique. Didon est infelix au sens d’inféconde : elle n’attend pas d’enfant d’Enée et le déplore (Enéide, IV, vv. 327-330).
La mise en scène des rapports entre les deux personnages guide l’attention du public vers une réflexion sur les rapports des deux concepts auxquels ils sont respectivement associés. Les actions humaines actualisent ces ensembles complexes de relations et de modes d’action que sont les dieux, comme le souligne Jean-Louis Durand [58].
Ainsi Enée doit actualiser la piété, agir conformément aux règles de la pietas, c’est-à-dire, dans le cas précis, comprendre les injonctions divines et y obéir, pour devenir le héros pieux qui pourra être fondateur. La fin de l’épisode carthaginois marque la sortie du blocage de la piété. Il faut le message de Mercure pour qu’Enée prenne conscience de ce qu’il doit faire, et de la façon dont il doit le faire [59]. Dans son cas comme dans celui de Didon, deux lectures, l’une individuelle, l’autre collective, se superposent. Le manque de pietas d’un individu a des répercussions collectives (tout un peuple à naître est concerné par l’établissement d’Enée dans le Latium, en sus de ses compagnons de voyage), l’infelicitas qui marque les actions d’un dirigeant fait les malheurs de toute sa cité. Les deux personnages sont également marqués par l’incompréhension, l’erreur de jugement, qui cause les répercussions malheureuses. Tant qu’Enée ne déchiffre pas correctement ce qui lui est ordonné d’accomplir, tant qu’il ne comprend pas les ordres des dieux, le processus de fondation est bloqué. Didon ne comprend pas non plus qu’elle n’applique pas à sa situation la bonne grille de lecture : sa pietas en tant que reine, à l’égard de la collectivité et de sa colonie, est de la protéger, d’en assurer la pérennité ; son infelicitas est l’échec de ce projet, faute d’avoir suivi le chemin adéquat qui aurait été d’épouser le chef africain auprès duquel elle a acquis, par ruse [60], son nouveau territoire. Pour elle le processus de fondation est arrivé à son terme, elle est l’exemple d’une fondatrice heureuse ; son échec concerne l’étape d’après la fondation. Son personnage sert donc, par le biais de son interaction avec Enée, de révélateur pour les qualités nécessaires à la fondation et la pérennisation. En Enée et en Didon, ce sont deux moments d’un même processus qui s’incarnent, deux étapes dont le rapport de conséquence exclut la simultanéité.
Dans l’Enéide, c’est donc par l’exploration de la catégorie de pietas que se construit la réflexion sur la fondation. Le récit des escales d’Ulysse
produit deux types de fiction : l’invention du monde non humain à partir du monde humain, et l’invention des ruses d’Ulysse. Cette double fiction permet de sortir des pratiques normales de la culture et de l’explorer comme de l’extérieur. C’est en cela que réside, dans l’Odyssée, le mythe [61].
Cependant, le récit des escales d’Enée, jusqu’au moment carthaginois (inclus), ne propose pas de sortie des terres « où les habitants vivent comme des hommes, c’est-à-dire dans la culture » [62]. Là où Ulysse est caractérisé par le trait « aux mille ruses » [63], Enée est pius, et c’est cette piété problématique qu’explorent les quatre premiers livres de l’Enéide. Les conséquences de cette piété inadéquate, qui se cherche et qui est affirmée sans être traduite en actes, sont le moyen de construire une réflexion sur cette catégorie culturelle en explorant les liens entre piété (adéquate) et fondation. Tant qu’il n’actualise pas sa piété, en obéissant aux injonctions que les dieux lui donnent répétitivement, tant que cette piété est mal dirigée, Enée ne peut atteindre l’objectif qui lui est imposé et cherche à recréer une Troie impossible au lieu de créer une entité nouvelle, Rome. C’est là son manquement principal : il reste bloqué dans un paradigme tourné vers le passé, celui de rebâtir Troie, au lieu de comprendre que son destin est de fonder quelque chose de nouveau. De plus, il fait des tentatives sur des terres qui ne sont pas celles prévues par le destin, comme en Thrace (Enéide, III, v. 17 sq.) ou en Crète (Enéide, III, v. 130 sq.). Le héros doit d’abord comprendre ce qui lui est ordonné, et cesser de biaiser avec les ordres divins, en se comportant par exemple comme roi de Carthage, une cité fondée par une autre. Son attitude est un manquement envers les dieux, dont il n’interprète pas correctement les messages, mais aussi envers sa famille, en l’occurrence, son fils, que son attitude risque de priver d’un glorieux héritage, et envers l’Etat qu’il doit fonder, qui ne saurait advenir tant que celui destiné à le faire advenir n’agit pas comme un fondateur.
Défaut de pietas
« Il y a un nombre infini de manquements possibles à l’hospitalité » à explorer, précise Jean-Louis Durand [64], et une sélection est faite pour construire les étapes d’Ulysse. Il en va de même pour le parcours d’Enée, envisagé sous l’angle de la pietas : « chaque escale se construit à partir d’une ou plusieurs de ces possibilités dont le récit mythique développe les conséquences culturellement logiques. […] Chacune explore […] différemment le réseau culturel » de l’hospitalité dans un cas [65], de la piété dans l’autre.
La confrontation avec les non-humains terribles que sont les Cyclopes exploite les potentialités de la ruse, caractéristique d’Ulysse.
L’exploration mythique de la ruse montre ici qu’elle se définit comme absence d’une force propre et par le retournement de la force de l’adversaire. L’exploit rusé, produit par la fiction mythique, serait ainsi impossible parmi les hommes [66].
Cette analyse de l’épisode homérique permet de construire une manière d’approcher le début du texte virgilien. Dans ce contexte, ce qui serait impossible pour un homme – c’est-à-dire bénéficier encore de la faveur divine, alors que son attitude est faite d’une accumulation d’erreurs (erreurs de jugement à propos du lieu où fonder sa ville, erreurs rituelles dans la manière de formuler sa question à l’oracle de Delphes) – est possible pour Enée, qui est un héros [67]. Le succès ne serait pas possible pour un autre ; il l’est pour Enée, marqué par une pietas qu’il revendique alors même qu’elle est problématique. Les blocages de la pietas, et la manière de les surmonter, sont illustrés par la succession de prophéties partiellement reçues ou mal interprétées, ou encore d’actions au résultat malheureux.
[57] Sur les dix-sept occurrences du terme infelix dans les quatre premiers livres de l’Enéide, six concernent Didon (I, v. 712 ; I, v. 749 ; IV, v. 68 ; IV, v. 450 ; IV, v. 529 ; IV, v. 596).
[58] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, Op. cit., p. 57.
[59] Voir par exemple Enéide, I, v. 206, « illic fas regna resurgere Troiae » – « Là les destins nous permettront de ressusciter le royaume de Troie ».
[60] Voir John Scheid et Jesper Svenbro, « Byrsa. La ruse d’Elissa et la fondation de Carthage », Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, vol. XL, n° 2, 1985, pp. 328-342 (en ligne. Consulté le 6 juillet 2026).
[61] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, Op. cit., p. 78.
[62] Ibid.
[63] L’accusatif πολύτροπον apparaît dès le v. 1 du poème (Homère, Odyssée, éd. et trad. V. Bérard, Paris, Les Belles Lettres, « CUF », 1924).
[64] Jean-Louis Durand, Les mythes grecs, Op. cit., p. 79. Pour l’hospitalité dans l’Odyssée, voir en priorité p. 78.
[65] Ibid.
[66] Ibid., p. 91.
[67] Illustrées dans le développement suivant : « Les escales d’Enée » ; voir également supra, « Ce qu’Enée ne saurait être ».