Exploration mythique ou fiction mythologique ?
(à propos de l’Enéide, I-IV)

- Anne-Angèle Fuchs
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Une transposition méthodologique est nécessaire pour passer de l’analyse des configurations panthéoniques à celle de la paire Didon-Enée. Il s’agit de mettre à profit les outils développés pour comprendre les dieux du polythéisme en leurs relations pour investiguer des rapports entre des instances qui ne sont pas des dieux. Dans les deux cas, une relation sera explorée, et plus précisément ce que cette relation permet de comprendre au sujet des parties impliquées, chacune marquée par un mode d’action principal. Font office d’objets observés non plus des puissances divines, mais des personnages de l’épopée. Dieux comme héros épiques peuvent être observés en configurations dans les relations qu’ils entretiennent. Ce constat permet d’interroger les héros virgiliens par le biais de leurs modes d’action. Enée comme Didon sont tous deux fondateurs mais ont procédé différemment et se trouvent au moment de leur rencontre à des étapes différentes du processus de fondation, ce qui met en relief, par la tension entre les deux protagonistes, les difficultés du processus dans lequel ils sont engagés. Interrogeons donc la configuration héroïque, l’agencement possible des figures « Didon » et « Enée », tel qu’il est réalisé dans le contexte de l’Enéide.

 

Ce qu’un chef devrait être

  

Virgile fait le choix de consacrer à Enée l’épopée qu’Auguste lui réclame [44]. Il puise dans une tradition qui fait du Troyen l’ancêtre de la gens Iulia, la famille de Jules César. Avant l’épopée éponyme, Enée est un personnage homérique, un second rôle de l’Iliade connu pour avoir échappé au sac de la ville en portant son père sur son dos [45]. L’Enéide vise, selon les grammairiens anciens déjà, un double objectif : imiter Homère (c’est-à-dire dialoguer avec l’épopée homérique pour produire une œuvre plus grande encore) et louer Auguste [46]. Très schématiquement, les six premiers livres de l’épopée virgilienne rappellent le voyage d’Enée aux côtes du Latium, avec une rétrospective des événements qui l’ont amené avec ses compagnons de Troie à Carthage. La deuxième moitié de l’Enéide relate les péripéties guerrières et diplomatiques d’Enée en Italie. L’univers homérique, de loin, « regarde » vers Auguste, qui est loué par le biais de la louange de son ancêtre [47].

Après la victoire d’Octavien sur Marc-Antoine en 31 avant notre ère à Actium, le monde romain peut enfin entrer dans une période de reconstruction. C’est dans cette dynamique de coopération politique et culturelle que s’inscrit le projet de l’Enéide, dont la rédaction débute en 29 avant notre ère [48].

Virgile construit le point d’intersection entre la dimension homérique et la dimension augustéenne à partir d’une série de récits liés à la guerre de Troie qui avaient cours en Italie. Ceux qui concernaient Enée connaissaient un succès particulier, et un culte d’Enée comme fondateur à Lavinium était attesté depuis le IVe s. avant notre ère [49]. En aucun cas Enée n’était le fondateur de Rome, mais le lien généalogique avec Romulus permettait de construire une légitimation de Rome comme puissance hégémonique, culturellement aussi respectable qu’une cité du monde grec. La généalogie permet également le lien entre Enée et Auguste [50]. Ainsi que le résume très rapidement Gian Biaggio Conte, l’Enéide est l’histoire d’une mission chapeautée par les dieux et le destin, qui rend possible la fondation de Rome, condition de son sauvetage par Auguste, présenté comme une refondation [51]. C’est une épopée nationale, dans laquelle une collectivité peut se refléter et à travers laquelle cette collectivité peut se sentir unie [52].

Les qualités du chef mythique sont aussi celles qui sont attribuées au dirigeant historique : l’épopée virgilienne s’attache à penser la pietas d’Enée, l’une des vertus au centre de l’appareil idéologique (au sens non coercitif : manière de construire une vision du monde [53]) du nouveau régime, comme en atteste l’inscription sur le clipeus uirtutis, le bouclier honorifique offert à Auguste [54]. Comme Enée ce dernier est un chef providentiel ; tous deux sont fondateurs, et comme le fait remarquer Bernard Mineo :

 

[sont] aussi auctores, garants du développement organique de l’Vrbs, grâce à un comportement politique qui permet d’assurer les progrès de la concorde grâce à ces mêmes uirtutes que celles reconnues au prince sur le clipeus uirtutis qui lui fut décerné en janvier 27 : uirtus, clementia, iustitia, pietas [55].

 

La pietas désigne l’attitude correcte dont il faut faire preuve à l’égard des dieux, de l'Etat et de la famille pour préserver l’harmonie. Elle se décline différemment suivant le statut et les responsabilités de chacun. Son contraire, morphologiquement marqué par le préfixe im-, est l’impietas et désigne un manquement à cette attitude respectueuse, dont les conséquences (la rupture de l’harmonie) sont collectives et généralement catastrophiques. Cette harmonie, le dénouement heureux des événements, relève du champ sémantique de la felicitas. Est felix celui qui ou ce qui est fécond, qui produit des fruits. Double en ce sens de fecundus, felix s’est spécialisé au sens de favorisé des dieux, heureux [56]. Ainsi le résultat escompté d’une attitude empreinte de pietas est la felicitas.

  

L’enjeu pour Enée est la pietas : il doit apprendre à avoir le bon comportement pour que le résultat de ses aventures soit heureux, ce qui ne va pas sans mal. Le début de l’Enéide est une épopée du blocage de la pietas, une exploration du cas limite où le chef, le fondateur, ne saurait pas être pieux.

 

Ce qu’Enée ne saurait être

 

La scène dans laquelle Jupiter envoie Mercure rappeler à l’ordre Enée qui s’attarde à Carthage illustre, en construisant un anti-modèle, ce que devrait être Enée, le héros fondateur qu’il n’est pas encore :

 

Dardaniumque ducem, Tyria Karthagine qui nunc
exspectat, fatisque datas non respicit urbes,
[…]
Non illum nobis genetrix pulcherrima talem
promisit, […]
sed fore, qui grauidam imperiis belloque frementem
Italiam regeret

Le chef Dardanien s’attarde chez les Tyriens à Carthage et ne songe plus à la ville que lui accordent les destins […]. Il n’est pas l’homme que sa mère, la plus belle des déesses, nous avait promis, […] l’homme qui gouvernerait l’Italie frémissante et guerrière et grosse d’une moisson d’empires […] (IV, vv. 224-230)

 

Jupiter reproche également au héros de priver son fils Ascagne de la gloire qui lui est due, d’oublier sa postérité ausonienne et les champs de Lavinium (IV, v. 236). La description d’Enée tel que le trouve Mercure montre à quel point ce reproche est justifié : il est vêtu à la mode carthaginoise et se comporte comme s’il était un roi punique, ignorant ce à quoi il est destiné. Il s’occupe aux fondations des remparts et des nouveaux édifices de Carthage, faisant fi de ce à quoi les destins le promettent et de l’héritage qu’il doit laisser à son enfant (IV, vv. 260-276). Il prend soin d’une cité qui n’est pas la sienne. Le Troyen devrait plutôt s’occuper de fonder sa propre ville, dans le lieu prévu, et laisser un héritage honorable à sa descendance. Grâce au message transmis par Mercure, Enée comprend enfin ce qui est réellement en jeu, réagit et s’engage dans la bonne direction.

 

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[44] Pour des questions contextuelles, se référer par exemple à Markus Janka, Vergils Aeneis. Dichter, Werk und Wirkung, Munich, C. H. Beck, 2021, en particulier le Chap. 3, « Ille ego qui… Die Aeneis als Hauptwerk Vergils », pp. 16-41, et le Chap. 4, « Hic vir… Augustus Caesar: Die Aeneis als Epos des augusteischen Prinzipats », pp. 41-58.
[45] Florence Dupont, Histoire littéraire de Rome : de Romulus à Ovide, une culture de la traduction, Paris, Armand Colin, 2022, p. 536. Sur l’histoire mythographique de la figure d’Enée, voir Gianpiero Scafoglio, « Le long voyage d’Enée. Comment un étranger est devenu l’ancêtre des Romains », dans Mythographie de l’étranger dans la Méditerranée ancienne, sous la direction de F. Graziani et A. Zucker, Paris, Classiques Garnier, 2018, pp. 43-69.
[46] Damien Nelis, « L’Enéide et les origines de Rome : l’épopée étiologique », dans Origines gentium, textes réunis par V. Fromentin et S. Gotteland, Pessac, Ausonius Editions, 2001, pp. 223-240 (en ligne. Consulté le 6 juillet 2026), voir § 7 : « une épopée à la fois mythologique, nationale et augustéenne » ; § 25 : « Pour Virgile, l’histoire de Rome trouve son apogée avec la refondation de Rome par Auguste. Il est évident que la question des origines de Rome était au centre du projet épique virgilien. Il fait de son épopée un récit de fondation, un récit étiologique » ; et § 36 : « L’Enéide n’est pas une épopée historique à la manière des poèmes consacrés à la vie d’Alexandre le Grand, c’est une épopée mythologique, telles l’Iliade et l’Odyssée. Chacun sait bien que l’Enéide est le récit des errances d’Enée entre Troie et le Tibre, autrement dit une Odyssée, et celui d’une guerre entre Troyens et Italiens, autrement dit, une Iliade. Il ne fait pas de doute que Virgile rivalisait avec Homère […]. Cette épopée formellement homérique contient un grand élément historique. Ce récit est obsédé par l’histoire de Rome dont il englobe l’intégralité, des origines à l’époque augustéenne ».
[47] Gian Biaggio Conte, Latin Literature: A History [1994], trad. Joseph B. Solodow, Baltimore / Londres, John Hopkins University Press, 1999, pp. 276-277. Souligner les vertus de l’un, c’est les magnifier également chez son successeur. Voir Andrew Wallace-Hadrill, « The Emperor and His Virtues », Historia. Zeitschrift für alte Geschichte, vol. XXX, n° 3, 1981, pp. 298-323, p. 317.
[48] Gian Biaggio Conte, Latin Literature, Op. cit., p. 251. Et p. 250 : « What we call Augustan ideology is certainly not the mechanical product of a ministry of propaganda that directly controls writer’s pens, it is a political-cultural cooperation in which the poets often play an active, individual role ». Voir aussi sur cette question Clifford Ando, Imperial Ideology and Provincial Loyalty in the Roman Empire, Berkeley / Londres / Los Angeles, University of California Press, 2000, en particulier pp. 22-24 ; Philippe Le Doze, « Les idéologies à Rome : les modalités du discours politique de Cicéron à Auguste », Revue historique, n° 654, 2010/2, pp. 259-289 ; et Jean-Michel Roddaz, « Auguste et la transmission du message idéologique », dans L’écriture politique du pouvoir, sous la direction d’A. Bresson, A.-M. Cocula et C. Pébarthe, Pessac, Ausonius Editions, 2005, pp. 35-44 (en ligne. Consulté le 6 juillet 2026).
[49] La rencontre amoureuse avec Didon est attestée pour la première fois dans le Bellum Punicum de Naevius : Fragmentary Republican Latin, VI. Naevius Bellum Punicum, éd. et trad. R. Maltby et N. W. Slater, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2022, pp. 326-327.
[50] Gian Biaggio Conte, Latin Literature, Op. cit., pp. 278-279. Voir aussi Florence Dupont, Histoire littéraire de Rome, Op. cit., pp. 541-542.
[51] Damien Nelis, « L’Enéide et les origines de Rome », art. cit., § 5 : « A l’époque augustéenne, le sujet des origines de Rome était plus que jamais à l’ordre du jour. Auguste ne se présentait-il pas comme le second fondateur de la ville, comme celui qui seul était capable de la restaurer et de la remettre en contact avec ses plus anciennes traditions ? […] Auguste avait pour but de présenter en images la synthèse de deux versions mythiques des origines de Rome, celle d’Enée et celle de Romulus […] et de s’inscrire non seulement dans la ligne de cette tradition mais surtout comme celui qui la conservait et la renouvelait. Il en va de même dans l’Enéide ».
[52] Gian Biaggio Conte, Latin Literature, Op. cit., p. 283.
[53] Andrew Wallace Hadrill, Augustan Rome, Londres, Bristol Classical Press, 2000, pp. 68-70 : « The central concern of all Romans was to achieve a stable and ordered society free from chaos of civil war. […] The family was an analogy for society as a whole. […] Greek thinkers shared this analysis; but it was given an especial force in the Roman value system by their ideal of pietas, the relation of respect that should equally bind together members of the family, members of society, and man and god. Aeneas, by offering the archetype of Roman piety, […], reinforced the assumption that the salvation of society starts with the family. […] Just as his [Augustus’s] victory at Actium was far more than personal, but represented the triumph of Roman values […], and just as his own pietas could be seen in the Aeneid to be a re-enactment of Aeneas’s qualities and a model for future Romans, so his laws pointed to a way of life for which he was personally a model ».
[54] William Seston, « Le Clipeus virtutis d’Arles et la composition des Res Gestae Divi Augusti », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 98/3, 1954, pp. 286-297. Voir Andrew Wallace-Hadrill, « The Emperor and His Virtues », art. cit., en particulier pp. 300-302. Voir aussi, à propos de Tite-Live mais utile pour mieux comprendre le contexte virgilien, Bernard Mineo, « La Res publica restituta livienne : un pari sur l’avenir », dans Le Principat d’Auguste, sous la direction de F. Hurlet et B. Mineo, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, pp. 295-308, en particulier § 1 (en ligne. Consulté le 6 juillet 2026). A propos du contexte idéologique de la période, on consultera avec profit Sylvie Franchet d’Espèrey, « Les origines de Rome, leur lecture augustéenne et l’Enéide de Virgile », dans Mythes des origines, sous la direction de G. Peylet et M. Prat, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2022, pp. 179-190 (en ligne. Consulté le 6 juillet 2026). Concernant le clipeus, § 23 : « Une interprétation symbolique de cette double référence à Enée et à Romulus s’impose : Enée est le symbole de la pietas, Romulus celui de la uirtus. Or ces deux vertus sont parmi les quatre qui se trouvaient gravées sur le bouclier en or offert à Auguste par le sénat en -27 (Clipeus Virtutis) ». Pour l’importance centrale de la pietas, voir aussi Thomas Köves-Zulauf, « Virtus und Pietas », Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae, vol. XL, n° 1-4, 2000, pp. 247-262.
[55] Bernard Mineo, « La Res publica restituta », art. cit., § 12. Enée se voit lui aussi offrir un bouclier par sa mère Vénus. Il est forgé par Vulcain et porte les représentations de l’histoire romaine jusqu’à la bataille d’Actium, de cette bataille, et en son centre d’Auguste lui-même, recevant l’hommage des peuples soumis (Enéide, VIII, vv. 625-730).
[56] Alfred Ernout et Alfred Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine. Histoire des mots, 4e éd., Paris, Klincksieck, 2001, p. 224.