Mythe, illustration et iconologie
dans les traités sur les dieux
antiques de la Renaissance

- Rachel Darmon
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Lorsque le lecteur de Conti aborde le chapitre sur Némésis, il se trouve confronté à une gravure qu’il a déjà vue au chapitre sur Fortune, mais qui n’a pas encore été décrite. Cette seconde fois, le texte de Conti donne une abondante description de Némésis. Il reprend presque toutes les informations données par Cartari, qu’il complète à l’occasion. Les propos de Conti remédient aux lacunes évoquées par Cartari, lorsque ce dernier affirmait que « Pausanias ne sait comment en rendre raison, ni ce qu’il faut penser, et moi non plus » [28]. Tandis que Cartari confessait, à la suite de Pausanias, ignorer pourquoi la couronne de Némésis était ornée de cerfs et de Victoires, ou pourquoi elle portait une branche et un vase gravé de personnages éthiopiens, Conti complète en expliquant :

 

[Némésis] porte une couronne, parce qu’elle préside sur toutes créatures. Elle a des cerfs entaillés sur ladite couronne, parce qu’elle rend craintifs et fait trembler ceux qu’elle a une fois frappés ; et des images de victoires, parce qu’elle n’entreprend point la punition de personne, sans en venir bien à bout. Elle tient une branche de frêne, parce que, de la témérité des hommes, sourdent beaucoup de guerres : et un vase avec des Ethiopiens gravés, pour montrer que quand l’ire de Dieu pourchasse quelqu’un, rien ne lui sert de fuir, fût-ce au bout et aux plus éloignés quartiers du monde, ni se cacher dedans l’Océan, qui comme un vase contient toutes les eaux de la mer, vu que Némésis commande et étend son empire jusqu’au bout du monde et de la mer. Or comme ainsi soit, je ne me puis assez étonner de ce que Pausanias, très diligent chercheur sur l’antiquité, ne s’est avisé que le vase de Némésis eût des Ethiopiens gravés pour la raison que nous venons d’alléguer [29].

 

Le texte de Conti reprend point par point les éléments qui composent la description donnée par Cartari et, à la différence de son prédécesseur, leur attribue à chacun une justification. Couronne, cerfs, Victoires, branche, vase, Ethiopiens : tous les éléments descriptifs du texte de Cartari sont désormais pourvus d’une explication grâce à Conti. Aucun n’est laissé dans l’ombre. Tandis que la gravure comportait encore une part de mystère dans les éditions de Cartari, proposant au regard du lecteur une représentation énigmatique, à laquelle le texte ne donnait pas d’explication, elle devient parfaitement claire lorsqu’elle est insérée dans le texte de Conti, pour lequel pourtant elle n’avait pas été conçue.

Conti ajoute enfin, pour certains des détails descriptifs qu’il reprend à Cartari, des explications supplémentaires, ou légèrement différentes de celles de son prédécesseur. Tandis que Cartari attribuait la roue de Némésis et de Fortune à leur capacité à bouleverser les vies humaines, et le timon à celle de diriger le cours de nos actions, Conti ajoute une autre interprétation :

 

Quelques-uns […] lui donnent […] une roue et un chariot avec un timon parce que, s’épandant par tous les éléments, elle contient et conserve non seulement les hommes, mais aussi les éléments conjoints par justice.

 

Chez Conti, la roue de chariot représente l’élément terrestre et le timon de navire l’élément maritime, montrant que le règne de la justice incarné par Némésis s’étend sur terre, sur mer et sur tous les éléments. De cette façon, la gravure dessinée pour le texte de Cartari trouve, grâce à son insertion dans le texte de Conti, un supplément de sens. Cette errance de la gravure d’un texte à l’autre, imputable à des raisons économiques, n’appauvrit pas les rapports entre texte et image. Bien au contraire, ce remploi en nouveau contexte enrichit la gravure de nouveaux sens possibles, de nouvelles interprétations, qui ne contredisent pas les précédentes, mais s’y surajoutent. Au cours de son itinéraire, la gravure rencontre de nouvelles motivations, qui n’ont été conçues ni par l’auteur du texte initial, ni par le dessinateur ou le graveur. Elle n’est plus déterminée par un, mais par un faisceau de motifs issu de deux textes différents (les Images de Cartari et la Mythologie de Conti), qui empruntent eux-mêmes à une multitude d’autres textes.

 

Prolifération du texte, unité de l’image ?

 

Les explications données au sujet des divinités antiques ne sont jamais univoques dans les mythographies du XVIe siècle. Au contraire, cette pratique d’écriture est fondée sur l’exhibition de la pluralité des représentations possibles, qui suscitent à leur tour une démultiplication de leurs interprétations. Le caractère expansif du texte, et la nécessité de le contenir, sont sans cesse soulignés par les mythographes [30]. Une telle prolifération ne peut avoir lieu dans le cadre d’une gravure. Une image imprimée sur une page ne peut contenir l’infinie diversité des représentations des dieux que le texte se plaît à souligner. Texte et image gravée relèvent alors de deux logiques contradictoires : l’une de démultiplication par la variation, l’autre d’unification par la fixation des détails descriptifs autour d’une ou deux figures. De surcroît, les textes mythographiques proposent souvent plusieurs « images », c’est-à-dire plusieurs descriptions différentes pour un dieu. Dans le cas de Némésis par exemple, l’on peut dénombrer dans le passage que lui consacre Cartari quatre « images » verbales qui correspondent à quatre sources textuelles différentes :

 

laquale fu da gli antichi fatta con le ali […] et acanto le posero un temone da nave, et una ruotta sotto i piedi [...]. Fu fatta Nemesi alle volte anchora, che nell’una mano tiene un freno, nell’ altra un legno con che si mesura [...]. E Phidia fece poi di quel marmo un simulacro alla dea Nemesi, del quale fa Ausonio un’epigramma [...]. Haveva questo simulacro una corrona scolpita à cervi, et à brevi imagini della vittoria, e teneva un ramo di frassino nella sinistra mano, e nella destra un vaso con alcuni Ethiopi scolpiti dentro [...] Soggiungne poi il medesimo Pausania, che le statoe di Nemesi non havevano da prinicipio le ali [31].

Les Anciens la représentaient avec des ailes […] et à côté d’elle ils plaçaient un timon de navire et une roue sous ses pieds [...]. On représentait parfois encore Némésis, tenant d’une main un frein et de l’autre un instrument de mesure en bois [...]. Phidias fit une statue de la déesse Némésis, au sujet de laquelle Ausone écrit une épigramme [...]. Cette statue avait une couronne sculptée de cerfs et de petites images de victoire, elle tenait dans sa main gauche une branche de frêne, et dans la droite un vase où étaient sculptés des Ethiopiens […] Le même Pausanias ajoute ensuite que les statues de Némésis, à l’origine, n’avaient pas d’ailes.

 

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[28] Voir supra la citation de Cartari, Venise, Ziletti, 1571, pp. 463-466.
[29] Conti, Mythologie, trad. Montlyard, 1612, Op. cit., pp. 1064-1065 : je modernise la traduction de Montlyard.
[30] Pour un développement approfondi de cette notion, voir « Savoir s’arrêter, copia et breuitas », dans Rachel Darmon, Dieux futiles, dieux utiles, Op. cit., pp. 180-192.
[31] Cartari, Venise, Ziletti, 1571, pp. 464-466, je traduis dans ce qui suit.