Mythe, illustration et iconologie
dans les traités sur les dieux
antiques de la Renaissance

- Rachel Darmon
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Résumé

Cet article propose d’analyser les termes de mythe, d’illustration et d’iconologie au regard des traités sur les dieux antiques publiés à la Renaissance. Dans ces ouvrages, des « images » sont proposées à la sagacité du lecteur. Le terme image ne désigne pas, dans ce contexte, une représentation picturale, mais une accumulation d’éléments descriptifs disparates. Ces ouvrages ne sont presque jamais illustrés, du moins pour leur première édition. Ce n’est que dans un second temps, pour des éditions ultérieures, que des gravures sont ajoutées. Elles proposent un dispositif mystérieux, particulièrement déroutant pour le lecteur ou spectateur contemporain. Cet ajout après-coup occasionne des superpositions et des décalages entre texte et image gravée sur bois, qui nourrissent à nouveau l’interprétation. Comprendre son fonctionnement permet d’échapper à l’anachronisme de nos pratiques actuelles et d’entrer à nouveau dans une dynamique herméneutique oubliée.

Mots-clés : mythographie, mythe, illustration, iconologie, mythologie, Vincenzo Cartari, Natale Conti, Georg Pictorius, Johannes Herold, survivance des dieux antiques

 

Abstract

This article analyses the terms myth, illustration and iconology in relation to Renaissance treatises on the ancient gods. In these works, “images” are offered to the reader’s sagacity. However, in this case, the term image does not refer to a visual representation, but rather a compilation of disparate descriptive elements. These works are almost never illustrated, at least not in their first editions. It was only in later editions that woodcuts were added. They offer a mysterious setup, particularly baffling for contemporary readers or viewers. The subsequent additions generate overlaps and discrepancies between the text and the wood-engraved images, which in turn fuel further interpretation. Understanding how this system functions allows us to escape the anachronisms of our current practices and rediscover a forgotten hermeneutic dynamic.

Keywords: mythography, myth, illustration, iconology, mythology, Vincenzo Cartari, Natale Conti, Georg Pictorius, Johannes Herold, survival of the pagan gods

 


 

Lorsqu’il observe les textes et les images de la Renaissance, le lecteur ou spectateur d’aujourd’hui se trouve très vite confronté à la représentation des dieux et déesses de l’Antiquité. Devant des œuvres telles que Vénus et Mars de Sandro Botticelli, les Muses de la Pléiade, l’Hercule à la croisée des chemins d’Albrecht Dürer, ou d’autres encore, il cherche à reconnaître de quel « mythe » il s’agit et se demande si l’image ou le poème l’« illustre » correctement, c’est-à-dire s’il reproduit terme à terme les détails du récit donné par les dictionnaires de mythologie actuels. Ces dictionnaires contemporains présentent pour chaque divinité un récit simple, linéaire et unifié, qui résume ce qu’on peut lire dans les éditions contemporaines des trois ou quatre textes antiques que notre période juge aujourd’hui les plus canoniques, soit l’Iliade, l’Odyssée, les Métamorphoses d’Ovide et, parfois, l’Enéide. Ils présentent ce que nous appelons aujourd’hui « le mythe » comme un récit, définitivement fixé par la tradition. Le « mythe » devient ainsi une entité aux contours bien définis, à laquelle on peut se référer comme à un texte stable, « illustré » par les chefs-d’œuvre de la Renaissance. Ces conceptions du « mythe » et de l’« illustration » ne correspondent pas à la manière dont les artistes, lecteurs et spectateurs du XVIe siècle appréhendaient les textes et les images de leur époque.

La notion de mythe, tout d’abord, est très peu utilisée avant le XVIIIe siècle. Le terme grec mythos, d’un emploi rare, est évoqué comme l’équivalent du terme latin fabula, puis du français fable, qui désigne n’importe quelle fiction, quel qu’en soit le sujet. Il y a bien, dans l’Europe de la Renaissance, une multiplication des livres imprimés traitant spécifiquement des dieux et déesses de l’Antiquité gréco-latine, expliquant comment ils étaient représentés et comment on pouvait les interpréter. Sont ainsi publiés l’Opuscule sur les noms des dieux [1] à Pérouse (1525), la Théologie mythologique [2] à Fribourg-en-Brisgau (1532), Les Trois Livres sur les noms des dieux païens [3] à Anvers (1541), l’Histoire des dieux païens [4] à Bâle, suivie du Monde des païens et ses dieux [5] (1554) et du Magasin des dieux [6] (1558). Les Images des dieux des Anciens [7] (1556) de Vincenzo Cartari, et la Mythologie [8] de Natale Conti (1567), tous deux publiés à Venise, sont les deux ouvrages les plus célèbres de cet ensemble. Ils sont réédités, adaptés, traduits dans toute l’Europe, certains jusqu’à l’aube du XVIIIe siècle. Ces livres, que la critique universitaire contemporaine nomme « mythographies » ou « manuels de mythologie » (selon l’expression de Jean Seznec [9]), sont chaque fois ordonnés en chapitres successifs, chaque chapitre étant consacré à un dieu ou une déesse antique (et parfois aux divinités secondaires qui leur sont les plus directement liées). Ce mode de présentation paraît proche, jusqu’à ce point, des dictionnaires de mythologie contemporains. Ici prend fin, toutefois, la similitude. Les ouvrages imprimés dans l’Europe du XVIe siècle qui sont spécifiquement consacrés à l’explication des dieux antiques ne racontent pas les « mythes ». A la différence de nos dictionnaires contemporains, ils ne proposent pas de récit racontant linéairement la naissance du dieu ou du héros, puis ses aventures successives, mais une pluralité de discours disparates, hétérogènes, éclatés, juxtaposés. Ils dissocient ce que nous appelons aujourd’hui mythologie, c’est-à-dire les représentations liées aux dieux antiques, de la pratique du récit. L’identification systématique du mythe à un récit est bien postérieure à la période de la Renaissance. La définition, omniprésente actuellement, du mythe comme « récit des origines », ne correspond nullement aux mythographies de cette période. Comme l’ont rappelé nombre d’études sur l’Antiquité [10], ce que nous appelons aujourd’hui, et de manière rétrospective, mythe correspond à un ensemble de représentations qui peuvent s’incarner dans une image, un rituel, un texte (qu’il soit ou non narratif), une pratique sociale. Les mythographes de la Renaissance prolongent les pratiques antiques en proposant, pour chaque divinité, non pas un récit, mais la diversité presque infinie des représentations et interprétations éparses auxquelles elle peut être associée.

Parmi ces pratiques discursives recueillies dans les mythographies, des « images » sont proposées à la sagacité du lecteur. Le terme image, comme nous le verrons tout d’abord, ne désigne pas, dans ce contexte, une représentation picturale, mais une accumulation d’éléments descriptifs disparates. Les mythographies ne sont presque jamais illustrées, du moins pas pour leur première édition [11]. Ce n’est que dans un second temps, pour des éditions ultérieures, que des gravures sont ajoutées. Elles ne représentent pas un épisode de récit, mais proposent un dispositif mystérieux, particulièrement déroutant pour le lecteur ou spectateur contemporain. Comme nous le verrons ensuite, cet ajout après-coup occasionne des superpositions et des décalages entre texte et image gravée, qui nourrissent à nouveau l’interprétation. Il nous faut donc resituer dans ce contexte particulier les termes de mythe, d’illustration et d’iconologie. Irrigant les bibliothèques de Montaigne, de Gabriel Naudé et de nombreuses institutions scolaires (jésuites en particulier), ce corpus mythographique nourrit les commentaires contemporains aux romans de Charles Sorel, aux peintures de Giorgio Vasari, de Pierre Paul Rubens et d’innombrables artistes européens. Comprendre son fonctionnement permet d’échapper à l’anachronisme de nos pratiques actuelles et d’entrer à nouveau dans une dynamique herméneutique que les siècles ultérieurs ont eu tendance à figer. Les mythographes de la Renaissance n’utilisent pas le texte et l’image pour rendre la mythologie antique plus claire ou plus aisée à déchiffrer. Ils ne cherchent pas à fixer la mythologie en une œuvre immuable, mais à la donner à voir, dans toute sa mouvance et son instabilité.

 

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[1] Pietro Giacomo da Montefalco, De cognominibus deorum opusculum, Pérouse, Girolamo Cartolari, 1525.
[2] Georg Pictorius, Theologia mythologica, Fribourg-en-Brisgau, Johannes Faber (Emmeus), 1532.
[3] Julien de Haurech (Iulianus Aurelius Lessigniensis), De cognominibus deorum gentilium libri tres, Anvers, Antonius Goynus, 1541.
[4] Lilio Gregorio Giraldi, De deis gentium [...] historia, Bâle, Oporin, 1548.
[5] Johannes Herold, Heydenweldt und irer Götter, Bâle, Henri Petri, 1554.
[6] Georg Pictorius, Apotheseos […] deorum libri tres, Bâle, Nikolaus Brylinger, 1558.
[7] Vincenzo Cartari, Le imagini [...] de i dei de gli Antichi, Venise, Marcolini, 1556.
[8] Natale Conti, Mythologiae [...] libri decem, Venise, « Al segno della Fontana » (Comin da Trino), 1567.
[9] Jean Seznec, La Survivance des dieux antiques : Essai sur le rôle de la tradition mythologique dans l’humanisme et dans l’art de la Renaissance [1939], Paris, Flammarion, 2011 [1980].
[10] Voir, notamment, les travaux de Charles Delattre, Florence Dupont, Claude Calame. – Voir également la première section de ce numéro spécial, son introduction et l’introduction générale (n. de l’éd.).
[11] Georg Pictorius, Theologia mythologica, 1532, sans illustration. Lilio Gregorio Giraldi, De deis gentium historia, 1548, sans illustration.Johannes Herold, Heydenweldt, 1554, illustré. Vincenzo Cartari, Le imagini de i dei, 1556, sans illustration. Georg Pictorius, Apotheseos deorum libri tres, 1558, illustré. Natale Conti, Mythologiae libri, 1567, sans illustration.