Mythe, illustration et iconologie
dans les traités sur les dieux
antiques de la Renaissance

- Rachel Darmon
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Des « images » verbales, ou l’absence d’illustration dans les premières éditions

 

Les titres et sous-titres des traités du XVIe siècle consacrés aux représentations et aux interprétations des dieux antiques annoncent tous contenir des « images » des dieux. Ces « images » ne correspondent pas à des albums illustrés, mais à des descriptions. C’est au moyen des mots que l’image mentale se forme dans l’esprit du lecteur. C’est dans un second temps, le plus souvent lors de rééditions, après la mort de l’auteur, et en fonction des moyens pratiques dont dispose l’éditeur, que des gravures sont insérées dans le texte. La Théologie mythologique de Georg Pictorius par exemple, qui paraît à Fribourg-en-Brisgau en 1532, annonce dans son sous-titre un mode d’exposition tripartite : « la raison des noms des dieux, leurs images et les explications allégoriques de toutes ces images » (« Theologia mythologica… videlicet de nominum deorum ratione, de imaginibus, aut formis, insignibusque eorumdem et omnium imaginum explanationes allegoricae »).Chaque chapitre en effet suit la tripartition annoncée : la rubrique nom (en latin « de nomine ») expose les différents noms et épiclèses attribués à chaque dieu (par exemple, pour Apollon, « Soleil », « Phébus », etc.) ; elle est suivie de la rubrique intitulée image (« simulacrum », « imago », « effigies », « pictura »), qui consiste en un amas d’éléments textuels à valeur descriptive ; le chapitre se conclut enfin sur une troisième rubrique [12] qui propose une interprétation allégorique de la rubrique précédente désignée comme « image ». Dès le sous-titre inscrit sur le frontispice, le terme d’images est du reste précisé : la conjonction latine « aut », placée après le terme « imago », en explicite le sens : « les noms, les images, soit les formes et attributs de ces mêmes dieux, et les explications allégoriques de toutes ces images » (« de imaginibus, aut formis, insignibusque eorumdem et omnium imaginum explanationes allegoricae »). Les « images » correspondent à un texte, rédigé comme une énumération des formes et attributs de la divinité considérée. Cette énumération est présentée comme une liste hétérogène, empruntant à des sources très diverses pour proposer au lecteur une accumulation de détails curieux et insolites associés aux représentations du dieu. Il ne s’agit pas d’une description ekphrastique, décrivant un seul objet point par point, mais d’une pluralité d’éléments descriptifs juxtaposés.

Le sous-titre de l’Histoire des dieux de Lilio Gregorio Giraldi, publiée en latin à Bâle en 1548 et annotée par le jeune Montaigne [13], annonce, lui aussi, des « images » : Histoire variée et multiple des dieux des païens, dans laquelle on traite à la fois (« simul ») de leurs images et de leurs noms (De deis gentium varia et multiplex historia, in qua simul de eorum imaginibus et cognominibus agitur). L’emploi, dans le sous-titre latin, de l’adverbe de temps « simul », montre que l’ouvrage traite simultanément, d’un même geste, ensemble, les « images » et les noms. L’ouvrage ne comprend aucune gravure, aucune image au sens pictural du terme, mais des fragments d’éléments descriptifs extraits d’une multitude de textes et d’auteurs différents. Dans la même lignée, le fameux traité de Cartari Les Images des dieux des Anciens avec leur explication (Le imagini con la spositione de i dei degli Antichi) désigne lui aussi, par le terme images (« imagini »), une accumulation d’extraits de textes [14]. Les trois premières éditions du texte, en 1556, 1566 et 1567, sont dépourvues de gravures. Ce n’est qu’en 1571, quinze ans après la première publication, qu’un jeu de gravures fait son apparition dans une nouvelle édition.

Ces différents traités sur les dieux composés au XVIe siècle proposent, sous le terme d’images, de longues discussions sur les différentes représentations d’une divinité. Elles sont rapportées d’après toutes sortes de sources, toutes sortes d’auteurs différents, y compris quand elles sont contradictoires les unes par rapport aux autres. Cette prolixité du discours mythographique est difficile à restituer dans le cadre d’une brève étude critique. On se concentrera donc sur l’exemple de la déesse Némésis, dont peu de descriptions ont été léguées par la tradition, et qui occasionne par conséquent de plus brèves explicitations. Les différentes mythographies de la Renaissance rapportent tout de même plusieurs représentations possibles de cette déesse. Dans le traité de Giraldi, Histoire variée et multiple des dieux des païens, dans laquelle on traite à la fois de leurs images et de leurs noms,le passage sur Némésis est d’une longueur de quatre pages [15], que l’on rapporte ici en procédant à de larges coupes :

 

Dea est ultrix facinorum impiorum […] Pennas ideo huic deae fabulosa uetustas aptauit, ut adesse uelocitate uolucri cunctis existimaretur. Eidem gubernaculum dedit et rotam subdidit, ut uniuersitatem regere per elementa discurrens omnia non ignoraretur […] Id marmor Phidias excidit in deae huius statuam. Corona capiti apposita est, qua et cervi et Fortunae (si Domitium interpretem sequamur ; si uero graecum codicem, Victoriae) parua signa continebantur. In manu altera erat ramus meleas, id est ex malo arbore : uel melias, id est fraxino. Variant enim exemplaria : et perinde qui interpretati sunt, ancipites fuere. Sed tamen et Eudemus huic imagini in Veneris specie formatae, in dextra mali ramum dedit. Sic et Suidas. In laeua uero phiala, in quae Aethiopes efficti erant. [...] Extat et distichon, quo Nemesis effingitur cum freno et mensura cubiti : quo significatur, nihil sine mensura et freno agi oportere. [Giraldi cite ici le distique en grec, puis le traduit en latin]. Sed redeo ad Pausaniam, qui et hoc subdit : Neque hoc Nemesis simulachrum, neque aliquod aliud antiquum alas habebat, sed postea apud Smyrneos simulachra alata fuerunt.

Némésis est la déesse vengeresse des crimes impies […] La tradition mythologique munit d’ailes cette déesse, parce qu’on considérait qu’elle assistait tout le monde de toute la vitesse de ses ailes. Elle lui donna un gouvernail et plaça sous elle une roue, pour qu’on n’ignore pas qu’elle régissait l’univers en parcourant tous les éléments. […] Phidias sculpta cette statue à l’image de la déesse : une couronne fut apposée sur sa tête, sur laquelle se trouvaient des cerfs et de petites représentations de Fortune (si nous suivons l’interprétation de Domitius ; si au contraire nous suivons le codex grec, il s’agit de représentations de Victoire). Dans l’autre main il y avait une branche de méléas [16], c’est-à-dire de pommier, ou bien de melias c’est-à-dire de frêne : en effet, les exemplaires varient, et de même, ceux qui en ont proposé une interprétation ont été équivoques. Toutefois Eudemus aussi donna à cette image, façonnée à l’apparence de Vénus, une branche de pommier dans la main droite. Et Suidas : dans la main gauche une coupe, sur laquelle étaient façonnés des Ethiopiens. […] Il y a un distique où Némésis est représentée avec des rênes et une mesure de coudée. On signifie par là qu’il ne faut rien entreprendre sans mesure ni sans frein. [Giraldi cite ici le distique en grec, puis le traduit en latin]. Mais je reviens à Pausanias, qui remplace ainsi cette interprétation : ni cette statue de Némésis, ni aucune autre statue antique n’était pourvue d’ailes, mais ce fut ensuite, chez les habitants de Smyrne, que les statues furent dotées d’ailes.

 

La description est profuse. Elle emprunte à différents auteurs, les compare, en évoque d’autres avant d’y revenir. Le passage ci-dessus comporte de larges coupes, qui occultent la multiplicité des interprétations relayées par le mythographe. Sont ainsi citées celles de Platon, d’Orphée (Hymnes orphiques), d’Ammien Marcellin, de Proclus, de Ficin, de Macrobe, d’Aristote, d’Hésychios, de Pline l’Ancien, de Coelius Rhodiginus, de Pomponius Mela, d’Hésychios à nouveau, de Strabon, de Pline à nouveau, de Varron, d’Ausone, de Pausanias, de Claudien, d’Hésiode, de Juvénal, de Giulio Pomponio Leto, d’Hésiode à nouveau, de Demetrius Scepsius, de Suidas, de Demosthène, de Cornutus, etc. Le texte multiplie les détails descriptifs, même si Némésis, divinité moins décrite que d’autres, ne se voit attribuer que neuf éléments (ils sont beaucoup plus nombreux lorsqu’il s’agit de divinités plus connues) : les ailes, le gouvernail, la roue, la couronne, les Ethiopiens et les Victoires sculptées, la branche, les rênes, la mesure. La description intègre également des éléments contradictoires ou restrictifs : Némésis est d’abord décrite comme dotée d’ailes, ce détail étant immédiatement suivi d’une interprétation qui conforte le bien-fondé de cette représentation. Huit autres éléments descriptifs sont ensuite passés en revue, avant que l’on ne revienne sur les ailes, premier détail évoqué, pour préciser que, selon Pausanias, aucune statue antique n’était dotée d’ailes et qu’elles ont été ajoutées par la suite. D’autres détails donnent lieu à discussion, comme celui de la branche d’arbre dont on se demande s’il s’agit d’un pommier ou d’un frêne. L’objectif de la description n’est pas de produire une représentation univoque de la divinité dont il est question, mais de prendre appui sur des éléments descriptifs aussi nombreux que possible pour multiplier les interprétations. L’« image », faite de mots, en appelle d’autres. Elle constitue une méthode de dilatation du discours [17]. Dans ces traités mythographiques, l’on explore la mythologie à partir de petits détails, les noms, les détails de la description, qui permettent de dérouler toutes sortes de potentialités discursives.

 

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[12] Le titre de cette troisième rubrique varie (« explanatio », « interpretatio », « expositio », etc.), mais sa fonction est identique.
[13] Alain Legros, « Le Giraldus de Montaigne et autres livres annotés de sa main », Journal de la Renaissance, vol. I, 2000, pp. 13-88.
[14] Cette idée est développée dans Rachel Darmon, Dieux futiles, dieux utiles. La mythographie comme forme de savoir dans l’Europe de la Renaissance, Genève, Droz, 2022, pp. 189-193 : « L’image comme composition textuelle ».
[15] Lilio Gregorio Giraldi, De deis gentium varia & multiplex historia, in qua simul de eorum imaginib. & cognominib. agitur, vbi plurima etiam hactenus multis ignota, explicantur, & pleraque clarius tractantur, Bâle, Oporin, 1548, pp. 639-642, c'est moi qui traduis ci-dessous. Cette mythographie est l’objet d’une édition critique et d’une traduction, en cours d’élaboration, par Virginie Leroux.
[16] Les termes grecs sont imprimés en caractères grecs sur la page.
[17] Pour un plus long développement de cette idée, voir « Ouvrir les mots pour déployer l’image : enargeia et copia », dans Rachel Darmon, Dieux futiles, dieux utiles, Op. cit., pp. 193-203.