Mythe, illustration et iconologie
dans les traités sur les dieux
antiques de la Renaissance

- Rachel Darmon
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Fig. 7. B. Zaltieri, Némésis

Fig. 8. P. Eskrich, sans titre

Fig. 9. P. Eskrich, sans titre

Les gravures de Zaltieri ou d’Eskrich illustrent le texte de Cartari au sens où elles rendent visible chaque détail descriptif du texte. Le lecteur cheminant du texte vers l’image, et inversement de l’image vers le texte, peut établir une correspondance point par point entre les deux médias. Le lecteur qui consulte d’abord la gravure, puis le texte, fonde sa satisfaction sur l’impression que l’image gravée, au premier regard énigmatique, voire incompréhensible, est éclairée par le texte ; chaque détail est mentionné et aucun n’est passé sous silence. Juste avant le passage cité, Cartari a expliqué que Fortune (qui tend à être confondue avec Némésis) est placée sur une roue pour représenter le fait que la chance tourne ; un timon est posé à côté pour signifier qu’elle dirige le cours de la vie des hommes ; notre passage explique la présence des ailes comme symbole de rapidité, des rênes et de l’instrument de mesure comme symbole de pondération. Les attributs qui sont associés sur la gravure à la figure de gauche, perchée sur une roue, sont tous explicités au cours du chapitre. En revanche, les attributs de la figure de droite (la branche, la couronne ornée de cerfs et de Victoires, le vase décoré d’Ethiopiens), s’ils sont mentionnés, demeurent énigmatiques. Cartari mentionne ces attributs, mais ne propose pas d’explication à leur sujet et reconnaît, à la suite de Pausanias, cette lacune dans l’interprétation (« Pausanias ne sait comment en rendre raison, ni ce qu’il faut penser, et moi non plus »). Malgré cet aveu d’impuissance, le texte rend tout de même compte de chaque détail observable sur la gravure, même pour signaler l’absence d’interprétation connue. Le lecteur trouve dans le texte un passage en revue exhaustif de tous les détails de l’image.

On peut remarquer à cette occasion que le graveur des éditions vénitiennes, Zaltieri, avait pris soin de représenter le détail des Ethiopiens figurant sur le vase tenu par Némésis, tandis que le graveur des éditions lyonnaises l’a supprimé. Cette différence peut trouver une explication d’ordre technique, liée au matériau utilisé pour la gravure : le cuivre utilisé pour les gravures des éditions vénitiennes permet de représenter des détails plus petits et fins que ne le permet le bois utilisé pour les éditions lyonnaises. On remarque toutefois que les gravures lyonnaises ne manquent pas de détails : la couronne de Némésis y est représentée de manière très fine, donnant à voir les petites figures de cerfs et de Victoires qui y sont façonnées. La suppression du détail représentant les Ethiopiens peut donc également être expliquée comme un choix iconographique. Le graveur lyonnais a peut-être supprimé la présence visible des Ethiopiens sur le vase en raison d’une plus grande attention et d’une plus grande fidélité au détail du texte : on lit en effet que les Ethiopiens sont gravés à l’intérieur du vase (« dentro » en italien, « dedans »), et non à l’extérieur, comme le suggère la gravure de l’édition vénitienne. Zaltieri, qui représente un détail qui devrait normalement être caché au regard, parce que situé à l’intérieur du vase, aligne la logique de l’image sur celle du texte : si le texte évoque les Ethiopiens, la gravure doit les montrer, même si ce détail est décrit comme étant à l’intérieur d’un vase, donc invisible. Eskrich, à l’inverse, ne représente pas sur la gravure ce que le texte décrit comme étant à l’intérieur, par conséquent caché aux regards. Il respecte donc les deux logiques distinctes des deux médias différents : si le texte peut décrire quelque chose de caché, la gravure, elle, se doit de ne pas représenter ce que l’on ne peut pas percevoir par le sens de la vue. Dans tous les cas, que les Ethiopiens soient représentés sur le vase (éditions vénitiennes, fig. 7), ou non représentés parce que cachés à l’intérieur de celui-ci (éditions lyonnaises, fig. 8), on peut conclure que les deux jeux de gravures enregistrent chaque détail du texte avec une minutie extrême. Le lecteur qui feuillette le livre en laissant son regard se poser d’abord sur les images gravées (ajoutées après coup) est confronté d’emblée à une multitude de détails, que seul le texte peut expliciter, ou du moins développer. La gravure trouve dans le texte son entière explicitation, sa raison d’être. Sans le texte, il est presque impossible au lecteur de comprendre quelle est la divinité représentée.

Le lecteur qui, à l’inverse, commence par lire le texte avant d’observer les gravures, a le plaisir de voir comme résumés sur la gravure tous les détails descriptifs parsemés au fil d’un texte profus. La gravure joue le rôle de support pour la mémoire. Elle joue en quelque sorte le rôle d’un sommaire en présentant sous forme condensée les éléments essentiels de ce qu’il faut retenir de Némésis : les ailes, le timon, la roue d’une part ; la bride, l’instrument de mesure d’autre part, qui peuvent se surajouter à la première série ; et enfin, sur une statue distincte, la couronne ornée de cerfs et de Victoires, la branche de frêne et le vase. Les deux premières séries d’accessoires sont toutes représentées sur la figure de gauche, tandis que la troisième série, qui correspond à la description d’une statue attribuée à Phidias, est représentée sur la figure de droite.

Les gravures de l’édition lyonnaise du texte de Cartari, fabriquées en 1581 à l’imitation des gravures de l’édition vénitienne de ce même texte, circulent dans le milieu des imprimeurs lyonnais. Elles sont réutilisées en 1612, dans cette même ville, chez un autre imprimeur toutefois, et pour un autre texte. Conçues pour illustrer Les Images des dieux de Cartari, elles sont remployées pour illustrer la Mythologie de Conti [26]. Cette Mythologie, publiée pour la première fois à Venise en 1567, en langue latine, était dépourvue de gravures. L’édition lyonnaise de 1612 en propose une traduction française, assortie des gravures initialement prévues pour Les Images des dieux de Cartari.

Dans les éditions successives des Images des dieux, le texte et la gravure concernant Némésis étaient insérés à l’intérieur du chapitre sur la déesse Fortune. Dans l’édition lyonnaise de 1612 de la Mythologie de Conti, cette même gravure de Némésis (fig. 9) apparaît deux fois [27], dans deux livres différents, à plus de sept cents pages d’écart. La gravure est insérée une première fois dans le livre IV, au chapitre sur Fortune, et une seconde fois dans le livre IX, au chapitre que Conti consacre spécifiquement à Némésis. Tandis que le texte de Cartari intégrait la déesse Némésis à son chapitre sur Fortune, celui de Conti consacre aux déesses deux chapitres, situés dans deux livres différents. Cette disjonction entre Fortune et Némésis, opérée par le texte de Conti depuis sa première édition en 1567, se trouve contrebalancée dans l’édition de 1612 par l’usage qui est fait des gravures. Cette édition propose en effet la même gravure au chapitre sur Némésis et à celui sur la Fortune, invitant ainsi le lecteur à rapprocher ces deux divinités présentées à des centaines de pages d’écart. Ainsi, le rapprochement entre les deux déesses, qui avait d’abord été évoqué dans le texte de Cartari, puis qui avait disparu dans le texte de Conti, réapparaît finalement dans l’édition illustrée de Conti en 1612, non pas grâce au texte, mais grâce au jeu des gravures. L’usage des gravures ajoute ici un supplément de sens par rapport au texte initial de Conti : il invite à rapprocher Fortune et Némésis, comme l’avait fait Cartari. Cartari rapprochait Fortune et Némésis pour des raisons morales, en raison de leur commune disposition à élever ou à précipiter la situation des hommes, et pour des raisons descriptives, les deux déesses étant toutes deux décrites posées sur une roue en mouvement. Dans l’édition de 1612 du texte de Conti, ce rapprochement entre les deux déesses, et donc entre les deux notions, ne se fait pas par le texte, mais par les images, non pas par les mots, mais par les gravures.

 

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[26] Conti, Mythologie, c’est à dire Explication des fables, contenant les généalogies des dieux, les cérémonies de leurs sacrifices, leurs gestes, adventures, amours et presque tous les préceptes de la philosophie naturelle et moralle. Extraite du latin de Noël Le Comte et augmentee de plusieurs choses qui facilitent l’intelligence du sujet, par I. D. M. [J. de Montlyard], Lyon, Paul Frellon, 1612. Voir également Agnès Guiderdoni, « Les illustrations de la Mythologie de Natale Conti dans l’édition de 1627 : bricolage et montage d’images pour une mythologie en transition », dans La « Mythologie » de Natale Conti éditée par Jean Baudoin, Livre I (1627), sous la direction de C. Bohnert et R. Darmon, Reims, Epure, « Héritages critiques », 2020, pp. 245-271.
[27] Conti, Mythologie, trad. Montlyard, 1612, Op. cit., livre IV, chap. sur Fortune, p. 341, et livre IX, chap. sur Némésis, p. 1064.