Les enluminures relatives à la vie religieuse
et consacrées aux reliques de la Passion
illustrant le texte de La Destruction de Rome
et de Fierabras dans le manuscrit à peintures
de Hanovre

- Marc Le Person
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Le roi de Nubie brise sa lance en jetant le pape à terre

 

      fig. 3. Anonyme, « Combat du pape contre le roi de Nubie »,
      La Destruction de Rome, ms. H, fin du XIIIe siècle,
      Hanovre, Niedersächsische Landesbibliothek, IV-578, f° 13 v°

 

      L’enlumineur a représenté en une sorte d’instantanée le moment où le pape tombe de son cheval : on voit à gauche le roi de Nubie qui tient sa lance brisée tandis qu’à droite le corps du pape est en train de s’écrouler sur le sol ; le pape tient toujours dans la main gauche son gonfanon représentant Saint Pierre avec sa clef ; son bouclier rouge orné d’une croix blanche est passé à son bras gauche. Les deux personnages ont encore la visière de leur casque baissée. Le cheval du pape semble poursuivre sa course. Le combat se déroule devant les remparts représentés à droite. D’autres chevaliers, représentés en deuxième et troisième plan pour donner de la profondeur de champ, poursuivent le combat. Le manche de la hache teint en bleu comme la lance du roi de Nubie donne l’impression que le tronçon de lance est en train de voler en l’air.
      Malheureusement si le pape revêt les armes d’un chevalier, il n’en a que l’apparence. Il reste un homme d’Eglise qui n’est pas vraiment rompu à la violence des combats et n’appartient pas au second ordre, celui des guerriers. Et malgré son courage, il ne résiste pas longtemps aux assauts du roi de Nubie qui le renverse au sol :

 

L’apostoille fu devant, le gonfainon levee,
Et Garins de Pavye, li vasals adouree,
Et Savaris en l’arergard, le freine abandonee,
Belement en le champe pur combatre eschelee.
L’apostoille broche bachant par ambedeus les coustez.
Luy roy de Nubie luy ad encontree.
Au primer juste q’il firent, s’est l’apostoille versee.
Ke luy rois la lance en .III. peces ad froee.
[Texte précédant l’enluminure] (La Destruction de Rome, ms. H, v. 826-833)
Le pape alla en tête, le gonfanon levé, ainsi que Garin de Pavie, le valeureux vassal, et Savari à l’arrière-garde, la bride lâchée, pour fièrement combattre les troupes sur le champ. Le pape a éperonné son cheval balzan des deux côtés: le roi de Nubie l’a rencontré. A la première joute qu’ils ont faite, le pape a été renversé de son cheval de sorte que le roi a brisé sa lance en trois morceaux.

 

      Le roi de Nubie en délaçant le casque et en découvrant la tête de celui qu’il prenait pour un vaillant baron aperçoit la tonsure de l’homme d’Eglise et se rend compte avec stupeur et déception qu’il a vaincu un religieux qui n’est pas aguerri aux combats. Il se désole de voir ainsi abaisser son mérite, car on sait depuis Le Cid de Pierre Corneille qu’« à vaincre sans péril on triomphe sans gloire » ; il se répand en moquerie à l’égard du pape qui aurait mieux fait selon lui de se contenter de ses activités religieuses au lieu de jouer au guerrier, rôle pour lequel il n’est ni préparé ni entraîné :

 

Luv rois discent au pié, s’ad sa ventaile delascee.
Ja l’ust coupé la teste, quant vist la corone rasée.
« Hey, glout !, dist luy rois. come suy vergondee !
Jeo quidai aver just ove rois ou ove admirree.
Meulz tei resembleroit sur ton salter solfer
Qe en champe par force escu ne lance porter.
Il te resembleroit meuz en cloistre vos cloks soner.
Va, si montés vostre chival ! Mahon te doint encombrer !
Karsi jeo ore te occis, mon pris fu abeissee ».
Tant ly aida li rois q’il fu en chival montée ;
A plus tost q’il pout, en fuye est tornee. (La Destruction de Rome, ms. H, v. 834-844)
Le roi est descendu de cheval et il lui a délacé la visière. Il lui aurait coupé la tète, quand il vit la tonsure. « Hé. Brigand ! dit le roi, quelle honte pour moi ! Je croyais avoir jouté avec un roi ou un émir. Il te siérait mieux de solfier sur ton psautier plutôt que de porter péniblement un écu et une lance sur le champ de bataille. Tu ferais mieux de sonner les cloches au cloître. Va, monte sur ton cheval, – que la malédiction de Mahomet soit sur toi ! Car, si je te tuais, mon prix serait abaissé ». Le roi 1’aida tant qu’il put monter à cheval: Il s’enfuit le plus rapidement possible.

 

      Dans notre chanson, la distinction traditionnelle entre ceux qui prient et ceux qui combattent (les oratores et les bellatores) prévaut donc : le pape n’est plus un héros guerrier : c’est le comte Savari qui le venge en tuant le roi de Nubie. Après la mort de Savari tué à son tour par le géant Estragot, les habitants de Rome informent le pape et lui racontent comment Savari et ses compagnons ont été massacrés et comment les Sarrasins se sont emparés de la première enceinte de la ville. Alors, le pape pleure la mort de Savari mais regrette qu’il se soit opposé à l’idée de demander du secours à Charlemagne : ce refus entêté a entraîné sa mort et causera dans un proche avenir la destruction de Rome, le pillage et la profanation de l’église Saint-Pierre. Un des proches de Savari demande alors au pape d’envoyer un message au roi Charles pour obtenir son assistance. Le pape ordonne sur le champ d’écrire et de sceller le message (La Destruction de Rome, ms. H, v. 1118-1121). Malheureusement les secours envoyés par Charlemagne sous la conduite de Gui de Bourgogne arrivent trop tard et ne peuvent empêcher Fierabras de pénétrer dans Saint-Pierre de Rome, de tuer le Pape en lui tranchant la tête à côté de l’autel qui abrite les reliques du Christ :

 

Fierenbras s’en est al mouster Seint Pier alee,
Od luy Lucafer et si riche barnee.
En un poi de houre en fu le mouster des Sarrazins poeplé.
Fierenbras dejuste l’auter ad l’apostoile trovee;
La teste tost luy coupa ove le brand asceree.
Et Jhesu receut s’alme, le roi de magesté. (La Destruction de Rome v. 1260-1265)
Fierabras est allé à l’église Saint Pierre, accompagné de Lucafer et de ses puissants barons. En peu de temps, l’église fut peuplée de Sarrasins. Fierabras a trouvé le pape à côté de l’autel. Il lui coupa la tête sur-le-champ avec son épée d’acier, et Jésus, le roi de majesté, reçut son âme.

 

Ils ne peuvent pas davantage l’empêcher de s’emparer des reliques de la Passion non sans avoir tué le vieux chanoine qui, sous la contrainte, a dû lui révéler leur cachette (La Destruction de Rome, v. 1269-1300).

 

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