Les enluminures relatives à la vie religieuse
et consacrées aux reliques de la Passion
illustrant le texte de La Destruction de Rome
et de Fierabras dans le manuscrit à peintures
de Hanovre

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résumé

      Fierabras [1], chanson de geste écrite par un auteur anonyme de la fin du XIIe siècle (vers 1190 – 6195 alexandrins dans la rédaction A), appartient au Cycle du Roi. Elle raconte l’expédition de Charlemagne en Espagne, trois ans avant Roncevaux, pour reconquérir les reliques du Christ dérobées par les Sarrasins, conduits par l’émir Balan et par son fils le cruel Fierabras, meurtrier du pape, lors de La Destruction de Rome [2] (début XIIIe siècle – 1507 alexandrins), œuvre épique rédigée postérieurement, qui lui sert d’introduction. Ces textes ont été écrits sous l’influence des moines de Saint-Denis qui proposaient ces reliques à la vénération des fidèles, depuis l’époque carolingienne, (chaque 24 juin, jour de la Saint Jean-Baptiste), lors de la célèbre procession du Lendit [3].
     L’histoire de Fierabras comprend deux parties principales :
     Le premier volet à tonalité épique est consacré au duel entre Fierabras et Olivier. Fierabras est venu lancer un défi aux barons de Charlemagne. Vexé par les railleries des vieux chevaliers, Roland refuse de le relever. Olivier, malgré ses blessures, se dévoue pour affronter le champion sarrasin. Vaincu en combat singulier par Olivier, pourtant diminué par ses blessures, le géant Fierabras se convertit devant ce miracle et prête main-forte aux guerriers français.
      Le second volet à tonalité plus romanesque combine une intrigue amoureuse avec des épisodes guerriers. Grâce à l’aide de Fierabras devenu chrétien et de sa sœur Floripas, une belle Sarrasine, éprise d’un chevalier chrétien, Gui de Bourgogne, qu’elle épouse après la défaite des païens, les Francs, assiégés par les armées de l’émir Balan dans le donjon d’Aigremore, réussissent à triompher.
      L’unité de la chanson est assurée par l’importance donnée aux reliques du Christ. Floripas, la gardienne de ce trésor sacré, les montrent aux chevaliers pour leur redonner courage et les remet finalement à l’empereur qui les rapporte en France pour les déposer à Saint-Denis et procéder à leur partage entre plusieurs grandes abbayes.
      Les péripéties mouvementées de l’intrigue racontées dans un récit alerte et varié, le sac de Rome, la mort d’un pape, le vol des reliques de la Passion par les Sarrasins, la grandeur épique du combat initial entre Fierabras et Olivier, la puissance de l’inspiration religieuse et de l’idéologie politique de l’abbaye de Saint-Denis autour du culte des reliques de la Passion et de la sacralisation de la fonction royale, le modèle hagiographique d’un roi sarrasin sanguinaire, converti par l’action de la grâce divine, à une époque où les lieux saints venaient d’être conquis par Saladin (1187), et enfin l’immense diffusion que lui a conférée dès l’origine la grande foire du Lendit, expliquent sans doute l’immense succès de La Destruction de Rome et de Fierabras.

Description du manuscrit H (Hanovre, Niedersächsische Landesbibliothek, IV-578)

      Le manuscrit H  date de la fin du XIIIe siècle pour les folios 1-24v° (La Destruction de Rome) et du début du XIV° siècle pour les folios 25-100v° (Fierabras). Dialecte Anglo-Normand. Ecriture gothique cursive avec la graphie w pour u. De format 230x140 mm.
      La Destruction de Rome et Fierabras sont ornés de miniatures qui ont été réalisées par deux ateliers différents, de même que les deux textes ont été transcrits à deux époques différentes et par deux copistes différents, comme le démontre L. Brandin [4].
     La Destruction de Rome est illustrée par 32 miniatures dont on trouvera la liste dans ce même article de L. Brandin [5] : les pages dépourvues d’enluminures contiennent en moyenne 45 vers chacune, tandis qu’on relève 24 vers environ par page enluminée. Une colonne à la page. Pour Fierabras, il faut compter une cinquantaine de vers par page non enluminée et environ 32 vers en moyenne par page enluminée. Une colonne à la page également. La chanson de Fierabras est ornée de 70 miniatures [6].
      Dans cette étude, nous nous limiterons aux dix-sept enluminures à caractère religieux qui illustrent la fonction papale et la vie de Fierabras, devenu Saint Florien de Raie, depuis le sac de Rome, l’assassinat du pape et le vol des reliques de la Passion jusqu’à leur reconquête et leur retour en France.

Vie et mort d’un pape

      Le souverain pontife apparaît dans la Destruction de Rome comme une autorité temporelle et religieuse : il est un grand seigneur féodal, un guerrier (même s’il est vaincu et humilié au combat par le roi de Nubie), le protecteur des Romains et le gardien des reliques de la Passion (cette dernière fonction causera sa mort lorsque Fierabras dérobe les reliques à Rome). Il est simplement désigné dans le texte par sa fonction d’« apostoille » (du latin apostollum) qui signifie « apôtre, saint homme » et qui renvoie au chef des apôtres, saint Pierre, le premier pape [7]. Le terme « pape » (du latin eccl. pap(p)a, vers 1050, lui-même emprunté au grec « πάπας : papas » qui, comme « abbé » (du latin eccl. abbas, abbatis, emprunté à l’araméen abba) qui désigne le chef d’une communauté religieuse, veut dire « père », terme de respect à l’égard des ecclésiastiques et réservé peu à peu à l’évêque de Rome (à partir du IXe siècle), ne se répand qu’en Moyen Français.
      Dès le début de la Destruction de Rome, le pape est clairement désigné par Fierabras comme l’ennemi à abattre, car il est le chef spirituel de la chrétienté et le principal adversaire religieux qui conduit la guerre sainte contre la puissance musulmane, d’autant plus redoutable qu’il est parent et allié de Charlemagne, le puissant roi de France : c’est ce que le chef de la flotte sarrasine qui vient de débarquer près d’Ostie explique à l’émir Laban / Balan au début de la Destruction de Rome (v. 127-133) :

« Un appostoille i a qe mult fait a douter,
– Parentz est Karlemaine qe France ad a garder :
Cil vous quide mult bien del tot desheriter
Et de Costantinoble par force exilier
Et vostre loy destruir et del tuit vergonder ».
Quant l’entent l’admirail, du sens quide desveer,
De maltalent et d’ire comence a escomer (La Destruction de Rome, ms. H, v. 127-133).
« Il y a un pape très redoutable – il est apparenté à Charlemagne qui doit protéger la France – ; celui-ci pense vous déshériter complètement, vous exiler de Constantinople par la force, détruire et déshonorer complètement votre religion ». Quand l’émir entend cela, il croit devenir fou, il commence à écumer de colère et de rage.

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sommaire

|1] Elles ont chacune bénéficié d’une édition isolée illustrée.
[2] R. Picard, La Carrière de Jean Racine, Paris, Gallimard, 1956, p. 257.
[3] M.-Cl. Planche, De l’iconographie racinienne, dessiner et peindre les passions, Turnhout, Brepols, collection « Styles du savoir », 2011, p. 52.
[4] Concernant les termes techniques, nous nous fondons sur les explications de Marie-Claire Planche qui nuance la définition traditionnelle du frontispice par une approche pragmatique : « Pour les termes de frontispice et de vignette, les usages ont quelque peu modifié leur sens. Le frontispice désigne toujours l’estampe sur laquelle ouvre le livre, en regard du titre, mais aussi celle sur laquelle ouvre une partie du volume. Ainsi, dans les éditions collectives, la planche illustrant chaque pièce peut-elle être qualifiée de frontispice ». Nous considérerons ainsi comme frontispice non seulement la gravure de Leclerc au début du livre, mais aussi toutes celles qui illustrent les tragédies une à une.
[5] Ibid., p. 61.
[6] G. Declercq, « L’iconographie et la scénographie des œuvres de Racine : réflexions à partir des planches d’Esther dans les Recherches sur les costumes et sur les théâtres de toutes les nations par Levacher de Charnois, 1790 », dans Jean Racine 1699-1999, sous la direction de M. Rossellini, Paris, PUF, 2003, p. 610.
[7] D. Canivet, L’illustration de la poésie et du roman français au XVIIe siècle, PUF, 1957, p. 8.
[8] Voir M.-C. Planche, De l’iconographie racinienne, Op. cit., p. 54.
[9] G. Forestier, Jean Racine, Paris, Gallimard, « Biographies », 2006, p. 515.
[10] Ibid.
[11] A. Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Paris, Domat, 1948-1956, 5 vol., t. 2, p. 221.
[12] D. Canivet, L’Illustration de la poésie et du roman français au XVIIe siècle, Paris, PUF, 1957, p. 8.
[13] Editées par Claude Barbin et Jean Ribou.