Athéna indique à Ulysse où cacher le trésor, don des Phéaciens (fig. 9) : cette fresque, qui semble en meilleur état que la précédente, a en réalité probablement été entièrement refaite en 1947. On voit Ulysse hisser un lourd vase, plein de ce qui semble être des pièces d’or, vers un abri sous la roche, au pied d’un arbre, où l’on aperçoit une amphore et un vase. Derrière Ulysse, des bâtiments en ruines qui semblent envahis par des arbustes. Sur la droite, la mer avec un bateau au loin, et au fond, une montagne. Castello s’appuie ici également sur Homère, au chant XIII :
Je suis venue ici pour tisser avec toi une ruse
et cacher les trésors que les Phéaciens vénérables,
à ton départ, t’ont donnés par ma volonté […] [53].
On voit l’olivier « qui s’éploie à l’entrée de la rade » et, près de lui, l’obscure caverne, et l’antre voûté, la grotte des Nymphes.
C’est très probablement ce chant qui est représenté à la villa des Lanzidans une lunette qui, nous l’avons vu, a été prise au XIXe siècle pour une peinture d’Ulysse aux Enfers (fig. 5). Ulysse est à genoux devant ce qui semble l’entrée d’une caverne, à côté d’une sorte d’amphore et d’un vase qui contient probablement des bijoux. Derrière lui, Athéna paraît montrer quelque chose. Cette fresque, décrite comme étant en très mauvais état au XIXe siècle, a été restaurée et peut-être modifiée à cette occasion.
Castello ne reprend pas ce chant au Palazzo della Meridiana. A Fontainebleau, deux tableaux très différents représentent l’arrivée à Ithaque après qu’Ulysse a été déposé endormi sur la plage. Au tableau 31 (fig. 13), Athéna, en dissipant la brume qui l’entourait, montre à Ulysse qu’il est arrivé dans son île. Celui-ci embrasse le sol. Au fond, déguisé en mendiant, on le voit aborder Eumée. Au tableau 32, Athéna apparaît à Ulysse sous la forme d’un berger (que Tavernier identifie comme étant Télémaque). Ces deux épisodes sont placés dans l’ordre inverse du récit de l’Odyssée.
Sur les intrados des grands côtés de la pièce, les deux scènes qui se font face illustrent la victoire d’Ulysse, l’une en compétition sportive à la cour des Phéaciens, et l’autre sur les prétendants à Ithaque.
La compétition du lancer de disque à la cour des Phéaciens (fig. 10) : Ulysse, qui a ôté son manteau, tient une grosse pierre qu’il s’apprête à jeter. A gauche, deux personnages de dos, en armure stylisée, tiennent de grandes épées, un autre, torse nu, a une lance à la main. Au second plan, plusieurs personnages qui semblent discuter, montrent Ulysse. L’un d’eux, coiffé d’un bonnet phrygien orange, porte un arc, qui préfigure l’épreuve qui aura lieu à Ithaque. Sur une partie surélevée par trois marches – un trône –, un homme âgé et barbu qui porte une couronne – le roi Alcinoos – semble faire un geste d’étonnement, les deux paumes tournées vers l’avant, alors que plusieurs hommes âgés autour de lui désignent Ulysse. Au premier plan, un peu en avant d’une colonne, un jeune homme, ceint d’un manteau jaune, est debout sur le pied gauche, le pied droit légèrement en arrière, en contrapposto [54], la main gauche à la hanche, la droite en position de déclamation. Il s’agit du chant VIII : une compétition débute entre les Phéaciens, de course, de lutte, de saut, de disque et de boxe. C’est piqué au vif par les propos injurieux d’Euryale qu’Ulysse va lancer le disque en pierre [55]. Ce n’est qu’à l’époque classique qu’on utilise des disques en métal, moins lourds.
Dixit, ac protinus uestem resupinans, incumbensque discum cepit maiorem crassioremque, ac longe terribiliorem, quam quo Phaeacenses inter se ludere solerent. Hunc intorquens manu impulit uasta. Lapis per aera rotatus insonuit. Populus circa terrore attonitus, ad humum usque procubuit [56]
Il dit, et aussitôt rejetant son vêtement en arrière, il se pencha et prit un disque plus grand et plus lourd, et de loin plus impressionnant, que celui que les Phéaciens utilisaient dans leurs jeux. Le tournant, il le lance d’une main puissante. La pierre qu’il fait tournoyer à travers les airs résonne. Le peuple qui l’entoure, frappé de terreur, se jette à terre [57].
Le texte grec porte bien lithos, la pierre, que Maffei traduit par lapis, qui remplace le disque (diskon / discum) évoqué plus haut. Homère décrit Athéna observant la scène, déguisée en homme : il s’agit sans doute de l’homme en manteau jaune.
A la Casa Quadra, la scène était représentée dans une lunette selon une composition très différente (voir la fig. 4
). A gauche, le roi Alcinoos, debout avec des dignitaires de la cour coiffés de turbans dans un palais symbolisé par une colonne, observe Ulysse, qui leur tourne le dos sur une place, en position centrale dans le tableau. Il est occupé à lancer une grosse pierre, son manteau à terre, à côté de cailloux entassés. A droite, des personnages casqués observent et montrent la scène, au fond une foule s’est formée. En arrière-plan, un groupe de bâtiments assez massif, sur une colline, plus au fond, une tour, et plus loin encore, une ville sur une autre colline. Ce chant n’est évoqué ni au Palazzo della Meridiana, ni à Fontainebleau.
Lui faisant face, Ulysse extermine les prétendants avec Athéna et Télémaque (fig. 11) :au centre, en position surélevée, Athéna casquée, portant l’égide, menace d’une lance un homme à terre qui tend la main pour se protéger. A sa gauche, Ulysse tire une flèche sur un prétendant qui lève les bras. A ses côtés, un petit personnage semble lui passer les flèches. A gauche, Télémaque revêtu d’une armure stylisée et idéalisée, chaussé de sandales à l’antique et casqué, une lance à la main, semble entrer dans la pièce, accompagné de plusieurs hommes armés, torses et jambes nus. L’un d’eux, coiffé d’un bonnet phrygien, le bout de son arme ensanglanté, vient probablement de tuer un homme qui gît à terre [58]. Plusieurs cadavres jonchent le sol au premier plan.
La scène représente l’épisode important du chant XXII, plutôt la deuxième phase, lorsque
Ils [Eumée et Philexius] retrouvèrent Ulysse, guerrier aux pensées chatoyantes.
Ils se faisaient face, remplis d’ardeur, les quatre hommes
sur le seuil, et la foule au-dedans, nombreuse et vaillante.
Athéna, la fille de Zeus, s’approcha des quatre hommes,
prenant l’aspect de Mentor pour la voix et pour la stature [59].
A la villa des Lanzi, la même scène, très simplifiée, était peinte dans une lunette (voir la fig. 6
) : seuls Ulysse, le carquois à ses pieds, et Athéna, armée d’une lance et de l’égide, sont représentés, avec à droite l’un des bergers qui brandit une sorte de sabre. Les prétendants, bien moins nombreux que dans l’exemple précédent, sont tous à terre, sauf l’un d’eux, de dos, qui s’enfuit. Une femme semble aussi avoir été tuée, peut-être une servante [60]. La scène se déroule à l’extérieur, à côté d’un portique, au sein d’une ville de style Renaissance.
[53] Homère, L’Odyssée, trad. Philippe Brunet, éd. cit., chant XIII, vv. 303-305, p. 300.
[54] Le contrapposto, ou hanchement, désigne dans les arts visuels une attitude du corps humain où l’une des deux jambes porte le poids du corps, l’autre étant laissée libre et légèrement fléchie. Apparu dans la sculpture grecque à la fin du VIe siècle av. J.-C., il est abondamment réutilisé par les sculpteurs et peintres de la Renaissance.
[55] Dans la marge de la traduction de Maffei : « Vlysses prouocatus ira disci jaculatu omnes superat » – « Ulysse sous l’effet de la colère l’emporte sur tous dans le lancer de disque ».
[56] Odysseae Homeri libri XXIIII, trad. latine de Raphaël Maffei [1510], Lyon, Sébastien Gryphe, 1541, p. 95.
[57] Traduction de Christiane Louette.
[58] On retrouve ici le bonnet phrygien, qui semble attribué à des habitants d’Ithaque, plutôt des personnages du peuple.
[59] Homère, L’Odyssée, trad. Philippe Brunet, éd. cit., chant XXII, vv. 202-206, p. 485.
[60] Dans le récit d’Homère, le massacre des servantes suit celui des prétendants.