Les fresques homériques dans
les palais de la Renaissance au
XVIe siècle (France, Italie)
- Catherine Vermorel
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Fig. 1. G. B. Castello, L’attribution des armes
d’Achille à Ulysse et le suicide d’Ajax, 1544-1555 

Fig. 2. G. B. Castello, Le conseil des dieux,
1544-1555 

Fig. 3. G. B. Castello, Nausicaa donne un vêtement
à Ulysse, 1544-1555 

Fig. 4. G. B. Castello, La compétition de disque à la
cour des Phéaciens, 1544-1555 

Fig. 5. G. B. Castello, Athéna montre à Ulysse où
cacher le trésor des Phéaciens, 1544-1555 

Fig. 6. G. B. Castello, Ulysse et Athéna exterminent
les prétendants, 1544-1555 

Fig. 7. G. B. Castello, Le conseil des Dieux,
1556-1562 

Fig. 8. G. B. Castello, Nausicaa donne un vêtement
à Ulysse, 1556-1562 

Fig. 9. G. B. Castello, Athéna indique à Ulysse où
cacher le trésor, don des Phéaciens, 1556-1562 

Fig. 10. G. B. Castello, La compétition de disque à
la cour des Phéaciens, 1556-1562 

Fig. 11. G. B. Castello, Ulysse extermine les
prétendants avec Athéna et Télémaque, 1556-1562 
La villa des Lanzi ou Casa Quadra
La famille Lanzi de Bergame, qui appartenait à l’illustre noblesse gibeline, subit, à la suite de l’affirmation de la puissance de Venise, l’exil et l’expropriation d’un grand nombre de ses biens [25]. Ce n’est que dans la seconde moitié du XVe siècle que les Lanzi purent revenir à Bergame et s’établir à Gorlago, où ils construisirent une villa appelée Casa Quadra, dans l’ancien village fortifié. Ce cycle est contemporain de la galerie d’Ulysse, voire la précède, suivant les hypothèses. Nous ne savons presque rien du mécène qui décida de décorer la grande salle d’épisodes inspirés de l’Odyssée tout comme du rôle qu’il a joué dans la vie de l’époque [26]. L’ancien nom de Sala Quadra sous lequel la salle d’Ulysse était connue, et les informations sur son utilisation en tant que salle « officielle » sous la domination vénitienne, suggèrent cependant qu’il s’agissait d’un rôle politique, peut-être en opposition aux traditions « guerrières » de la famille, dont la branche principale a compté des hommes d’armes et des condottieres jusqu’à la fin du XVe siècle [27]. La dispute au sujet des armes d’Achille, associée aux Vertus, convoque assurément la fonction de ce lieu, destiné à l’assemblée publique et à l’administration de la justice dont les Lanzi étaient détenteurs pour le compte de la République de Venise [28]. L’allégorie pourrait ainsi se résoudre à l’exaltation de la sage politique de la République et de son bon gouvernement, visant à assurer dans ses domaines le développement ordonné des activités humaines pacifiques et le dépassement des luttes et des discordes civiles [29]. Ce cycle est resté à Gorlago jusqu’en 1869, date à laquelle, la villa étant alors utilisée comme bâtiment agricole et magnanerie, le prince Giovanelli de Venise décida d’en faire don à la municipalité de Bergame. Il fut alors décidé de détacher les fresques et de les réinstaller dans une salle du palais de la préfecture [30]. Ce déplacement apporta de nombreuses modifications au cycle de Castello, perturbant en particulier la succession des épisodes de l’histoire d’Ulysse, en raison de la plus grande largeur de la nouvelle salle et de la disposition différente des fenêtres.
Au plafond, une fresque montrant l’attribution des armes d’Achille à Ulysse et le suicide d’Ajax est représentée (fig. 1) sur le modèle de la loggia de la Villa Farnesina [31]. Ce motif central est entouré, sur les parois, de treize lunettes, dont une représente une scène absente de l’Odyssée, dix déclinent les aventures d’Ulysse depuis Troie jusqu’à son arrivée en Phéacie, et deux se déroulent à Ithaque. Le décor était enrichi d’archivoltes peintes entre les piédouches, représentant des arabesques, de petits personnages, des anges, des masques, des divinités, etc. Au registre supérieur, étaient représentés les arts de la Paix avec les Muses tenant entre leurs mains des instruments de musique, Apollon inventeur de la musique, et Minerve tenant en main l’olivier sacré. Dans la partie inférieure, les arts de la guerre symbolisés par quatre figures de guerriers et le dieu Mars étaient représentés comme des sculptures en trompe-l’œil monochromes [32].
Une description détaillée du cycle a été publiée au XIXe siècle dans l’« almanacco scientifico, artistico-letterario per l’anno 1881 », et semble basée sur la situation d’origine dans la Casa Quadra [33] : 1. la folie feinte d’Ulysse (Palamède dépose Télémaque bébé devant une charrue) [34] : l’auteur remarque que cette histoire est bien antérieure à celle représentée dans le grand médaillon et dans les douze lunettes sur lesquelles sont représentés les épisodes de la vie du héros grec lorsqu’après la destruction de Troie, il chercha à retourner dans sa patrie, ces épisodes que nous lisons dans l’Odyssée d’Homère. « Le peintre voulait », suggère l’auteur, « commencer cette histoire en montrant un trait de cette ruse pour laquelle Ulysse était célèbre parmi les Achéens ». En dehors du médaillon central et après cette première lunette, la description suit de façon assez rigoureuse le récit homérique à partir du chant V, lorsqu’après son arrivée en Phéacie, Ulysse entreprend, à la cour d’Alcinoos, le récit des aventures qui se sont déroulées jusque-là ; 2. le conseil des dieux (chant V) (fig. 2) ; 3. Nausicaa donne un vêtement à Ulysse (chant VI) (fig. 3) ; 4. Ulysse est reçu avec bienveillance par la reine Arété, épouse d’Alcinoos (chant VII) [35] ; 5. Ulysse prouve sa force et son adresse au jeu du disque en présence du roi Alcinoos et de sa cour (chant VIII) (fig. 4) ; 6. Ulysse raconte à Alcinoos la bataille qu’il a soutenue contre les Cicones qui avaient secouru les Troyens (chant IX) ; 7. Ulysse arrive à l’île aux chèvres (chant IX) ; 8. Ulysse et quelques-uns de ses hommes se rendent sur l’île des Cyclopes : ils aveuglent le Cyclope avec un pieu et se sauvent (chant IX) ; 9. la rencontre avec Circé (chant X) ; 10. Pour cette lunette en mauvais état, l’auteur suppose qu’il s’agit du séjour d’Ulysse aux Enfers (chant X). Je me range à l’avis de Giovanna Rosso Del Brenna, selon laquelle il s’agit plutôt du chant XIII : après l’arrivée d’Ulysse, Athéna lui montre où cacher le trésor donné par les Phéaciens (fig. 5) [36] ; 11. la tempête envoyée par Jupiter après que les compagnons d’Ulysse ont tué les bœufs du Soleil (chant XIII) ; 12. le combat avec le mendiant Iros (chant XVIII) ; 13. Ulysse, aidé par Athéna, combat les prétendants (chant XXII) (fig. 6).
L’ordre actuel des scènes à la préfecture de Bergame mêle les aventures du voyage avec les évènements se déroulant à Ithaque : 1. la folie feinte d’Ulysse ; 2. le combat avec les Cicones ; 3. le combat avec le mendiant Iros ; 4. Ulysse aveugle le Cyclope ; 5. la compétition de lancer de disque devant le roi Alcinoos ; 6. la rencontre avec Circé ; 7. l’île aux chèvres ; 8. Ulysse est accueilli par la reine Arété ; 9. le conseil des dieux ; 10. Ulysse aux Enfers (ou l’arrivée à Ithaque) ; 11. Nausicaa donne un vêtement à Ulysse ; 12. la tempête ; 13. le combat avec les prétendants.
La villa de Tobia Pallavicino, dite Villa delle Peschiere
Riche marchand, descendant de l’une des plus anciennes familles de la noblesse génoise, Tobia Pallavicino fit construire à Gênes la villa dite delle Peschiere vers 1556, par Castello [37]. Située juste à l’extérieur du mur de la cité du Cinquecento, elle était conçue en contrepoint à la résidence urbaine que Pallavicino commanda en même temps au même artiste [38]. La villa était destinée au loisir, à l’étude et au repos, loin du trafic citadin, sur l’exemple romain de la Farnesina qui a été un modèle pour l’architecture, le jardin et le décor [39].
La décoration intérieure, au sein de stucs, de médaillons peints et de grotesques, à l’exemple des décors de Raphaël dans les Stanze du Vatican ou à la Villa Madame, décline l’histoire de Persée dans le vestibule et celle d’Apollon et de Diane dans les salons latéraux [40]. C’est dans le salon central, inspiré de la salle des perspectives de Baldassare Peruzzi à la Villa Farnesina, que les peintures racontant l’histoire d’Ulysse décorent le plafond voûté. Ici, cinq chants sont représentés, sur lesquels nous reviendrons plus en détail. A la voûte, le conseil des dieux (fig. 7). Les deux fresques de la villa génoise, qui se font face sur les intrados des petits côtés de la pièce, représentent Nausicaa qui donne un vêtement à Ulysse (fig. 8) et en face, Athéna qui indique à Ulysse où cacher le trésor, don des Phéaciens (fig. 9) [41]. Sur les grands côtés, sont en vis-à-vis la compétition de disque à la cour des Phéaciens (fig. 10) et Ulysse exterminant les prétendants (fig. 11) [42]. Dans les deux cas, la scène qui se déroule en Phéacie annonce celle – en vis-à-vis – qui se produira à Ithaque : Nausicaa, jeune vierge choisie par Athéna, puis la déesse elle-même, toutes deux de blanc vêtues, accueillent Ulysse à son arrivée puis l’accompagnent et le soutiennent dans sa quête. La victoire au lancer de disque annonce – un personnage coiffé comme les habitants d’Ithaque tient dans ses mains un arc – le triomphe sur les prétendants qui va suivre. Après toutes les péripéties de son voyage, le royaume riche et en paix des Phéaciens préfigure celui d’Ithaque, qu’Ulysse appelle de ses vœux, sous la protection divine.
[25] M. Lorandi, Il mito di Ulisse nella pittura a fresco del Cinquecento italiano, Op. cit.,p. 60 ; Mario Merlini et Costantino Amadeo, Gorlago nella sua storia, Gorlago, Biblioteca civica, 1982, p. 151. L’un des membres de la famille, Guiscardo de Lanciis, fut podestà de Milan et de Gênes dans la première moitié du XIVe siècle.
[26] Il existait sans doute des liens directs de Castello avec son pays d’origine, mais on peut supposer aussi qu’entre les Lanzi et les Pallavicino il y avait des relations d’affaires car Gorlago était un centre économique important au XVIe siècle. Voir M. Lorandi, Il mito di Ulisse nella pittura a fresco del Cinquecento italiano, Op. cit.,p. 60.
[27] Le territoire bergamasque, que Venise avait assujetti à partir de 1427-1428, fut subdivisé en quatorze Quadre, au sein desquelles chaque commune se gouvernait de manière autonome, bien qu’elle fût liée à la ville. Chaque Quadra était gouvernée par un vicaire (nommé par le Conseil Majeur de la ville), qui faisait également office de juge civil, tandis que chaque commune était dirigée par un consul, élu chaque année par les citoyens.
[28] Lorandi, Il mito di Ulisse, Op. cit.,p. 62.
[29] G. Rosso Del Brenna, « Le Storie di Ulisse di G. B. Castello a Bergamo », Arte Lombarda, vol. XVII, n° 36, premier semestre 1972, p. 110.
[30] Cette opération très délicate fut confiée au peintre et restaurateur Antonio Zanchi, voir M. Lorandi, Il mito di Ulisse, Op. cit., pp. 108-109.
[31] Sur le médaillon central de Gorlago, voir : H. Chapman, « A “modello” by Giovanni Battista Castello, il Bergamasco », art. cit., pp. 171-172.
[32] G. Rosso Del Brenna, « Le Storie di Ulisse di G. B. Castello a Bergamo », art. cit., p. 110. Voir aussi H. Chapman, « A “modello” by Giovanni Battista Castello, il Bergamasco », art. cit., p. 170.
[33] Voir Bergamo o sia Notizie patrie, raccolte da Carlo Facchinetti : almanacco scientifico, artistico-letterario per l’anno 1881, Bergame, Vittore Pagnoncelli, 1881, pp. 43-55. L’auteur anonyme décrit l’ensemble de la décoration de la salle, avec des parties en mauvais état et rapporte une succession des lunettes qui n’a rien à voir avec celle de la préfecture.
[34] C’est le mythographe Hygin qui dans la fable 95 raconte l’histoire de l’apparente folie d’Ulysse. On la trouve aussi dans l’Epitomé d’Apollodore (III, 6-7) : au moment du rapt d’Hélène, Ulysse, pour éviter de participer à l’expédition contre Troie, simula la folie, semant du sel sur le sable du rivage qu’il labourait avec un attelage. Palamède plaça le petit Télémaque devant la charrue, déjouant ainsi la ruse d’Ulysse, qui cessa de feindre pour éviter d’écraser son fils.
[35] G. Del Brenna propose Ulysse et Calypso, dans « Le Storie di Ulisse di G. B. Castello a Bergamo », art. cit., p. 109, note 8. Dans ce cas, la lunette ne serait pas à la bonne place.
[36] Ibid.
[37] G. Rosso Del Brenna, « G. B. Castello il Bergamasco nella Villa delle Peschiere », art. cit. Les documents attestent qu’en 1556-1557, on préparait le terrain pour l’édification et qu’en avril 1562, il y avait des questions sur le nymphée du jardin, ce qui fait penser que la résidence était déjà construite et vraisemblablement déjà décorée à l’intérieur. Voir Luca Cambiaso. Un maestro del Cinquecento europeo, Op. cit., p. 98. Choix délibéré ou fruit du hasard, la villa, qui appartient à la même famille depuis le XVIe siècle, est aujourd’hui louée à une entreprise d’assurance maritime.
[38] Le palais Tobia Pallavicino (aujourd’hui palais Carrega-Cataldi) dans la nouvelle Strada Nuova a été construit entre 1556 et 1561. Il est actuellement le siège de la Chambre de commerce de Gênes.
[39] Tobia Pallavicino dirigeait l’organisation internationale de la vente de l’alun en régime de quasi-monopole, dans laquelle sa famille était impliquée depuis les années 1540. Il s’est à l’évidence fortement identifié à Agostino Chighi qui devait sa fortune au même privilège.
[40] Il existe des discussions autour de l’attribution de ces fresques. Tout d’abord considérée comme œuvre des frères Semino et de Luca Cambiaso, l’entièreté du cycle a été plus récemment attribuée à Giovan Battista Castello. Voir G. Rosso Del Brenna, « G. B. Castello il Bergamasco nella Villa delle Peschiere », art. cit. Soprani le désigne précisément comme auteur de la décoration de la villa : R. Soprani, Vite de’ Pittori, Scultori et Architetti genovesi, Op. cit.,p. 289. La Villa Madame est une villa suburbaine sur les pentes du Monte Mario à Rome, conçue par Raphaël pour le pape Léon X, à partir de 1518, et qui fut partiellement construite.
[41] On nomme intrados la partie inférieure de la voûte.
[42] Pour une étude plus complète des fresques des intrados de la Villa delle Peschiere, voir le site Homerica : Catherine Vermorel, Ulysse accueilli en Phéacie par Nausicaa et à Ithaque par Athéna, publié le 22 mars 2025 (en ligne. Consulté le 23 septembre 2026) et Catherine Vermorel, Ulysse en compétition en Phéacie et à Ithaque, publié le 15 juin 2025 (en ligne. Consulté le 23 septembre 2026).