Les fresques homériques dans
les palais de la Renaissance au
XVIe siècle (France, Italie)

- Catherine Vermorel
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I. Les fresques homériques en France et en Italie

 

La galerie d’Ulysse du château de Fontainebleau

 

Côté français, c’est de retour de sa captivité à Madrid, en 1525-1526, que François Ier décide de réaménager le château de chasse de Fontainebleau. En dix ans, le projet évolua pour en faire la résidence favorite du roi. La galerie d’Ulysse reliait les dernières pièces du logis de l’aile neuve, situées dans le pavillon des Poêles, à la grotte et au jardin des Pins [9]. Interrompue à de nombreuses reprises, la réalisation du décor de la galerie prit plus de trente ans [10] : sous le règne de François Ier, Primatice commença avec ses aides le décor de la voûte vers 1537, d’après des projets de Giulio Romano. La moitié des quinze travées de celle-ci, ornée de stucs, de peintures de grotesques et de tableaux figuratifs, fut peinte avant la mort de François Ier en 1547 [11]. Son programme, qui associait dieux de l’Antiquité et allégories, ne concordait visiblement pas avec celui des parois où l’Odyssée fut finalement représentée en cinquante-huit tableaux sous Henri II (1547-1559), alors que l’on avait d’abord envisagé d’y montrer des sujets tirés soit de l’Iliade, soit de l’Histoire de la guerre de Troie. Interrompus depuis la mort de François Ier, les travaux reprirent probablement vers 1555-1556, lorsqu’Henri II décida d’installer son appartement dans le château neuf. C’est seulement alors que la galerie devint la « galerie d’Ulysse » [12]. Le chantier placé sous la direction de Niccolò dell’Abate, chargé de traduire à fresque les dessins de Primatice, se poursuivit jusqu’en 1571 sous le règne de Charles IX. Le décor de la galerie, démolie en 1738-1739, nous est connu à travers des sources écrites, un certain nombre de dessins préparatoires de la main de Primatice et des copies élaborées par plusieurs artistes [13]. Le travail le plus complet, sur lequel nous nous appuierons, est celui que Theodoor van Thulden effectua entre 1631 et 1634 et fut publié chez Melchior Tavernier dans un album de cinquante-huit planches gravées [14].

Dans la galerie, orientée ouest-est, la partie sud présente vingt-neuf tableaux qui décrivent les aventures d’Ulysse depuis Troie jusqu’à son départ de Phéacie – restituées dans l’ordre chronologique. Sur la partie nord, vingt-neuf tableaux illustrent l’arrivée à Ithaque et les épreuves qui s’y déroulent jusqu’à la reconnaissance d’Ulysse par son peuple. Sont représentés : le départ de Troie (2 tableaux) ; la tempête ; le combat contre les Cicones ; l’île des Lotophages ; l’île aux chèvres ; Agamemnon (2 tableaux) ; le Cyclope (4 tableaux) ; Eole (4 tableaux) ; les Lestrygons ; Circé (3 tableaux) ; les Enfers (3 tableaux) ; le bûcher d’Elpénor ; les Sirènes ; les bœufs du Soleil ; le départ de chez Calypso ; les adieux à Alcinoos ; Ulysse est déposé à Ithaque ; Ulysse et Athéna à Ithaque ; Ulysse aborde Eumée ; arrivée au palais déguisé en mendiant ; Ulysse reçoit l’aumône d’une servante ; devant le palais ; lutte avec le mendiant Iros ; épreuve de l’arc (2 tableaux) ; combat contre les prétendants (2 tableaux) ; Ulysse se lave les mains avec, au second plan, la pendaison des servantes ; Ulysse est reconnu par la nourrice Euryclée ; retrouvailles avec Pénélope (6 tableaux) ; Ulysse va voir son père Laërte (3 tableaux) ; rencontre avec le bouvier ; soulèvement des habitants d’Ithaque ; paix avec les mutins ; Ulysse est reconnu pour roi d’Ithaque par ses sujets. Les poèmes choisis pour la seconde paroi font toute son originalité, puisqu’en dehors de trois scènes – Athéna indique à Ulysse où cacher le trésor, don des Phéaciens ; le combat avec le mendiant Iros ; et la victoire sur les prétendants – les évènements qui se déroulent à Ithaque et l’important développement des retrouvailles avec Pénélope n’ont pas d’équivalent en Italie [15]. L’ampleur de la galerie d’environ 155 mètres de long sur 6 mètres de large est également unique.

 

Les cycles italiens

 

Côté italien, l’usage du mythe homérique dans les décors de palais semble commencer dès 1511 : Vasari relate que des fresques ornant la façade du palais romain d’Ulisse da Fano avec des scènes de l’Odyssée ont été peintes par Baldassare Peruzzi, qui en a retiré une grande renommée [16]. Il ne donne malheureusement pas de description de ces fresques aujourd’hui disparues, qui ont sans doute été visibles jusqu’en 1550 au moins [17].

Même s’il ne s’agit pas de fresques, une commande de tapisseries peut être considérée comme un modèle, étant donné la relation d’intimité entre cet art et l’architecture, dont le Palazzo della Meridiana offre un brillant exemple [18]. A la fin de l’année 1538, Pordenone fut sollicité de façon répétée par Ercole II pour se rendre à Ferrare pour la réalisation d’une série de cartons de tapisseries sur le thème de l’Odyssée, une entreprise qui fut interrompue par la mort soudaine du peintre en 1539. En 1648, Carlo Ridolfi décrit dans les Meraviglie dell’arte, ces cartons aujourd’hui disparus [19]. Les scènes représentées étaient : d’après le chant IX : 1. le pillage du pays des Cicones ; 2. l’île des Lotophages ; 3. l’île aux chèvres ; 4. le Cyclope (son antre, l’enivrement, l’aveuglement et la fuite des Grecs cachés sous les animaux) ; d’après le chant X : 5. Eole et l’outre des vents ; 6. l’île des Lestrygons (arrivée sur l’île, échange avec la fille du roi Amphitatès, les Grecs fuyant, Ulysse coupant la corde pour s’éloigner du rivage) ; 7. l’île de Circé (les compagnons transformés en porcs, Mercure donnant à Ulysse l’herbe pour se prémunir des charmes de la magicienne, les compagnons retrouvant leur forme première) ; d’après le chant XI : 8. aux Enfers, Ulysse sacrifie un agneau et un mouton (longue liste des défunts dont il rencontre les ombres) ; d’après le chant XII : 9. le passage des sirènes, Charybde et Scylla, les bœufs du soleil ; Calypso ; Minerve prie Jupiter de laisser Ulysse rentrer dans sa patrie ; intervention de Mercure, départ d’Ulysse et arrivée chez les Phéaciens [20]. On remarquera qu’en commençant au chant IX, la séquence ne tient pas compte de l’ordre homérique, comme c’est le cas à Fontainebleau. Sylvie Béguin suggère que, selon toute vraisemblance, Primatice, qui était lié avec Ferrare où il se trouvait, entre autres, en 1550-1551, a connu ces dessins (qui correspondent aux tableaux n° 4, 5, 9, 10, 11, 13, 16 à 20, 22, 23, 24, 26 à 29 de la galerie d’Ulysse), et qu’il n’eut qu’à y ajouter les épisodes du mur nord, ce qui pourrait expliquer la différence de style entre les deux parois [21].

Sur le plan du décor architectural à fresque, on trouve en Italie plutôt des cycles décoratifs – c’est-à-dire de grandes compositions narratives se divisant en épisodes, impliquant une lecture continue et exigeant une grande surface de développement. Ces cycles trouvent un support privilégié sur la voûte ou les parois des églises, puis dans les stanze et les saloni des palais. Giovan Battista Castello, dit le Bergamasque, l’un des artistes importants à Gênes au milieu de XVIe siècle, répond à trois commandes de cycles sur le thème de l’Odyssée, pour la villa des Lanzi à Gorlago d’une part, et pour la Villa delle Peschiere de Tobia Pallavicino et le Palazzodella Meridiana de Battista Grimaldi à Gênes, d’autre part. Ce sont ces trois exemples que nous avons choisi d’étudier dans cette contribution.

La chronologie de l’activité de Giovan Battista Castello est compliquée par l’absence de tout document antérieur à 1552 [22]. Le cycle de la villa des Lanzi, inspiré de l’Odyssée, a selon toute vraisemblance été peint à Gorlago après son séjour à Rome, autour de 1544-1555 [23]. Castello retourne ensuite à Gênes, où il travaille beaucoup pour l’aristocratie et la classe marchande. La Villa delle Peschiere est généralement datée de 1556-1562 et le Palazzo della Meridiana date quant à lui de 1565 [24].

 

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[9] Etroitement liée à l’étang et au jardin, la galerie d’Ulysse est comparable à la loggia de Bramante, construite à Rome dans l’aile est de la cour du Belvédère, pour relier les appartements homonymes à ceux du pape, ouverte sur la cour et dont la fonction de communication est identique. Voir La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, Op. cit., p. 41 ; Primatice, maître de Fontainebleau, Op. cit., p. 293. La galerie n’est pas propre à la France mais elle a pris dans ce pays une telle importance qu’elle fait figure de particularité nationale. Voir Sebastiano Serlio, Architecturae liber septimus, Francfort-sur-le-Main, A. Wechel et J. Strada, 1575, p. 56 : « […] un luogo da passagiare che in Francia si dice galeria » – « Un lieu de circulation qu’en France, on appelle galerie ». Pourvu de cheminées, « ce couloir est donc une pièce habitable, “un lieu de passage où l’on arrête”. Quelle était donc sa fonction ? Aucun texte ne le dit, mais deux choses sont sûres : la galerie est trop difficile d’accès pour être une pièce de réception, elle se situe à la suite des pièces privées ». Voir Jean Guillaume « La galerie dans le château français : place et fonction », Revue de l’Art, n° 102, 1993, p. 33. Le projet initial de celle d’Ulysse y prévoyait cinq cheminées. Voir Louis Dimier, Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois de France : Essai sur la vie et les ouvrages de cet artiste, suivi d’un catalogue raisonné de ses dessins et de ses compositions gravées, Paris, Ernest Leroux, 1900, p. 291.
[10] Sur la chronologie des travaux, voir La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, Op. cit., pp. 61-64.
[11] Dominique Cordellier, « Vie de Primatice », dans Primatice architecte, Op. cit.,p. 37.
[12] Daniele Véron-Denise indique que les travaux de décoration de la galerie reprennent à partir de 1556 et ne seront achevés que vers 1570 : D. Véron-Denise, « La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, 1541-1570 », art. cit., p. 292. Pour Dominique Cordelier, ils reprirent en 1556 et ils étaient terminés en 1561 : D. Cordellier, « Vie de Primatice », Op. cit.,p. 37. Voir aussi S. Béguin, J. Guillaume et A. Roy, La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, Op. cit., p. 63.
[13] Dès le XVIe siècle, il existe des descriptions assez complètes de la galerie. Voir Giorgio Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, sous la direction d’A. Chastel, Paris, Berger-Levrault, 1986, t. 9, pp. 349-352 ; père Pierre Dan, Le trésor des merveilles de la maison royale de Fontainebleau…, Paris, Sebastien Cramoisy, 1642 ; Pierre Guilbert, Description historique des château bourg et forêt de Fontainebleau…, Paris, André Cailleau, 1731. Les dessins préparatoires ont été publiés par L. Dimier, Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois de France, Op. cit., pp. 423-472. Cette publication a été complétée par Myron Laskin, « Tre disegni del Primaticcio e alcune osservazioni su Fontainebleau », Arte Illustrata, 7e année, n° 59, 1974, pp. 256-263. Dès 1569, le peintre Ruggiero Ruggieri en produit dix copies. Voir S. Béguin, J. Guillaume et A. Roy, La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, Op. cit., p. 73.
[14] Les travaux d’Ulysse designez par le Sieur de saint Martin, de la façon qu’ils se voient dans la maison royale de Fontainebleau, peints pas le sieur Nicolas et gravés en cuivre par le Sieur Van Telden, avec le sujet et l’explication morale de chaque figure…, Paris, Melchior Tavernier, 1633. Des reproductions à la sanguine furent faites, probablement après 1642, par Jacques Belly (Louvre, cabinet des dessins, RF 4733). On peut citer encore l’album Palange, ainsi nommé d’après le nom inscrit sur la page de titre, qui comprend cinquante-huit dessins à la pierre noire et date probablement de la fin du XVIe ou du début du XVIIe siècle (Londres, British Museum, Inv. 1890,1013.31). Voir S. Béguin, J. Guillaume et A. Roy, La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, Op. cit., pp. 74-76.
[15] C. Deloince-Louette et C. Vermorel, « La première Odyssée française : la galerie d’Ulysse à Fontainebleau », art. cit., pp. 77-88.
[16] Giorgio Vasari, Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Op. cit., t. 6, p. 29 : « [...] fece una facciata dirimpetto a Messer Ulisse da Fano e similmente quella di esso Messer Ulisse, nella quale le storie che egli vi fece d’Ulisse gli diedero nome e fama grandissima ». Lorandi pense qu’il est un riche marchand alors que Renata Samperi indique qu’il est un fonctionnaire de la curie : M. Lorandi, Il mito di Ulisse nella pittura a fresco del Cinquecento italiano, Op. cit.,p. 41 ; Renata Samperi, « Les Horti Bellaiani dans le contexte des villas romaines : les rapports avec la ville, le paysage et l’Antiquité », dans Le cardinal Jean du Bellay : Diplomatie et culture dans l’Europe de la Renaissance, sous la direction de C. Michon et L. Petris, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2013, pp. 221-244.
[17] Castello est à Rome probablement vers 1540-1550 et Primatice s’y rend régulièrement à partir de 1540.
[18] Ces « galeries de laine », qui, à partir des Flandres, font leur apparition en Italie dans le deuxième tiers du XIVe siècle, constituaient un formidable décor mobile, qui réchauffait les demeures en hiver et qu’on déployait aux grandes occasions.
[19] Carlo Ridolfi, Le maraviglie dell’arte, ovvero le vite degli illustri pittori veneti e dello stato, Padoue, Tipografia e fonderia Cartallier, 1835, t. 1, pp. 162-167.
[20] Ces derniers épisodes sont décrits ensemble, car il semble que seuls huit cartons étaient déjà terminés et les autres à l’état d’étude. Voir Catherine Furlan, Il Pordenone, Milan, Electa, 1988, p. 323.
[21] S. Béguin, J. Guillaume et A. Roy, La galerie d’Ulysse à Fontainebleau, Op. cit.,p. 101. Sur le projet interrompu de Pordenone pour Ercole II d’Este, voir M. Lorandi, Il mito di Ulisse nella pittura a fresco del Cinquecento italiano, Op. cit., pp. 41-42. Cette connaissance est très probable aussi pour Giovan Battista Castello, puisque Pordenone a eu une activité importante à Gênes vers 1528, puis en 1532, pour Andrea Doria, grand amiral de l’empereur Charles Quint, pour lequel Castello a lui-même travaillé entre 1557 et 1569. Voir Giovanna Rosso Del Brenna, « Giovan Battista Castello », dans I pittori bergamaschi, éd. Banca popolare di Bergamo, Bergamo, Poligrafiche Bolis, 1976, p. 380.
[22] Né entre 1525 et 1526 – on a longtemps cru à une date plus précoce, autour de 1509 –, Castello entre très jeune en contact avec Aurelio Busso, peintre crémasque, qui l’emmène à Gênes, peut-être vers 1540. C’est un commanditaire génois important, Tobia Pallavicino, qui l’envoie à ses frais à Rome afin d’étudier les œuvres de ses aînés et où il collabore avec Pellegrino Tibaldi en 1543 et en 1544 à la décoration de la Sala Paolina au château Saint-Ange. Voir M. Lorandi, Il mito di Ulisse nella pittura a fresco del Cinquecento italiano, Op. cit.,pp. 59-63, notes 66-72 ; G. Rosso Del Brenna, « Giovan Battista Castello », art. cit., p. 379 ; G. Rosso Del Brenna, « G. B. Castello il Bergamasco nella Villa delle Peschiere », Arte Lombarda, vol. XVII, n° 3, 1972, pp. 112-113 ; Raffaelle Soprani, Le Vite de’ Pittori, Scultori e Architetti genovesi e de’ forestieri che in Genova operarono, Gênes, s.n. d’éd., 1674, pp. 38-39 et 289-290 ; Giuseppe Beltramelli, Pittori bergamaschi, Postille alle vite del Tassi [1795], Milan, Mazzini, 1969, pp. 179-180.
[23] Hugo Chapman, « A “modello” by Giovanni Battista Castello, il Bergamasco », Burlington Magazine, vol. CXXXVII, n° 1104, 1995, p. 171. On est difficilement convaincu par l’argument de Piero Boccardo et Clario Di Fabio qui considèrent que la villa des Lanzi serait postérieure à la Villa delle Peschiere, un point de vue basé sur l’existence d’un carton de Nicolosio Granello, repris par Castello pour la posture d’Ulysse dans la scène centrale. Ce carton était inspiré d’une fresque de Pordenone peinte sur la façade de la Villa del Principe d’Andrea Doria dans les années 1530. Voir Luca Cambiaso. Un maestro del Cinquecento europeo, sous la direction de P. Boccardo, F. Boggero, C. Di Fabio et L. Magnani, cat. d’exposition, Ciniselllo Balsamo, Silvana Editoriale, 2007, p. 92.
[24] En septembre 1567, il part comme peintre et architecte de la cour de Philippe II pour Madrid, où il meurt en juin 1569. Au palais royal de Madrid, Giovanni Battista Castello peignit avec des aides, pour Philippe II, un cycle aujourd’hui disparu avec quatre épisodes inspirés de l’Odyssée. Voir M. Lorandi, « Sic notus Ulixes ? », art. cit., p. 19.