Les fresques homériques dans
les palais de la Renaissance au
XVIe siècle (France, Italie)

- Catherine Vermorel
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Fig. 12. G. B. Castello, Ulysse extermine les
prétendants avec Athéna et Télémaque
, 1556-1562

Fig. 7. G. B. Castello, Le conseil des Dieux,
1556-1562

Fig. 2. G. B. Castello, Le conseil des dieux,
1544-1555

Fig. 1. G. B. Castello, L’attribution des armes
d’Achille à Ulysse et le suicide d’Ajax
, 1544-1555

Fig. 8. G. B. Castello, Nausicaa donne un vêtement
à Ulysse
, 1556-1562

Fig. 3. G. B. Castello, Nausicaa donne un vêtement
à Ulysse
, 1544-1555

Le Palazzo della Meridiana

 

Le Palazzo Grimaldi, dit della Meridiana, fut construit à Gênes dans les années 1541 par Gerolamo Grimaldi Oliva (1493-1557), banquier et marchand génois, qui le légua en 1550 à son fils unique Battista, qui commanda l’achèvement de la décoration. Les transformations architecturales et décoratives décidées par Battista Grimaldi, vingt ans après la construction du palais, avaient sans doute pour ambition de le mettre au goût du jour en l’adaptant au modèle des constructions qui s’étaient développées dans la Strada Nuova depuis 1550 [43]. La façade nord, dans sa partie supérieure, fut décorée de panneaux monochromes avec, dans les espaces entre les fenêtres, des scènes mythologiques représentant les travaux d’Hercule. Présent sur le chantier dans les années 1565-1566, Castello fut l’un des artistes les plus impliqués dans les interventions architecturales et décoratives qui ont peut-être duré jusqu’en 1573. Appelé au service de Don Alvaro de Bazán, premier marquis de Santa Cruz, en Espagne, il ne put toutefois terminer personnellement certains travaux, parmi lesquels les fresques du salon, achevées par Luca Cambiaso [44]. A l’intérieur, de nombreuses décorations originales ont été restaurées au début des années 2000. C’est au quatrième étage du palais que le salon de réception dit Salon Cambiaso est décoré à la voûte de fresques inspirées de l’Odyssée. Le décor d’ensemble est proche de l’exemple de Gorlago, avec des pendentifs délimités par des corniches de stucs, exécutées par Antonio da Lugano sur un projet de Castello qui a tracé des médaillons et des lunettes, que Luca Cambiaso a remplis avec les histoires d’Ulysse, des portraits, des divinités mythologiques, des personnages allégoriques, des figures humaines peintes et des statues en trompe-l’œil monochrome. On trouve aussi les armes des Grimaldi et des Doria et des portraits et des effigies monumentales à l’antique : Geronimo Grimaldi, maître des lieux, assis, drapé dans un paludamentum – le manteau pourpre des empereurs romains –, et en face de lui, Charles Quint, tous deux désignant du doigt les scènes de l’Odyssée. La voûte à pavillon de la salle est soulignée de vingt lunettes représentant les aventures d’Ulysse, une formule également reprise de la villa des Lanzi. Les épisodes choisis sont : le départ de chez les Cicones (3 lunettes) ; la tempête (1) ; un banquet (1) ; chez les Lestrygons (4) ; l’île aux chèvres (1) ; l’île du Cyclope (7 lunettes) ; chez Eole (2) ; Ulysse chez les Lotophages (1). Le peintre s’est donc concentré sur quelques chants, déclinés en plusieurs tableaux. Les événements qui se déroulent en Phéacie et à Ithaque sont absents, en dehors du médaillon central qui représente « Ulysse tuant les prétendants avec l’aide d’Athéna et de Télémaque » (fig. 12). Malgré le nombre de lunettes, aucune représentation n’implique des personnages féminins tels que Circé, Pénélope, les sirènes, Calypso, Nausicaa. Athéna est représentée une seule fois. D’après le testament de Giovanni Francesco Grimaldi, fils de Battista, établi le 8 juillet 1594, sept grandes et huit petites tapisseries complétaient le décor homérique du salon. Soprani indiquait, en 1674, que les cartons des histoires d’Ulysse, destinés à être tissés en Flandres, étaient l’œuvre de Luca Cambiaso, mais l’identification récente d’une série de grands dessins en attribue la paternité à Castello [45]. La narration du mythe d’Ulysse commençait donc sur les tapisseries [46] : les trois dessins connus racontent la folie feinte d’Ulysse, Achille reconnu parmi les filles de Lycomède et le sacrifice d’Iphigénie, et l’histoire devait vraisemblablement continuer jusqu’au fameux stratagème du cheval imaginé par Ulysse lui-même, ou peut-être jusqu’à l’arrivée sur l’île des Phéaciens [47]. Elle se poursuivait ensuite dans les lunettes, en suivant le récit fait par le héros au roi Alcinoos et à sa cour jusqu’au départ de l’île d’Eole, pour s’achever au sommet avec la célèbre scène du massacre des prétendants.

 

II. Les choix des peintres et/ou des commanditaires

 

Les scènes représentées

 

Nous avons choisi de comparer les fresques de la Villa delle Peschiere aux deux autres cycles peints par Castello ainsi qu’à la galerie d’Ulysse de Fontainebleau.

Le Conseil des dieux est représenté à la voûte (fig. 7) : Castello suit d’assez près le chant I (vv. 16-50) lorsqu’Athéna plaide en faveur du retour d’Ulysse, alors retenu par Calypso. Au centre, Athéna casquée et revêtue d’un plastron d’armure s’adresse à Zeus. Celui-ci semble à la fois accueillir les paroles d’Athéna et désigner Hermès. Derrière lui, Poséidon avec son trident, son menton barbu appuyé sur le dos de sa main droite, semble replié sur lui-même, peut-être en signe d’obéissance aux ordres de modération énoncés par Zeus :

 

Allons donc, réfléchissons tous au moyen de lui faire
obtenir son retour, et Poséidon fera trêve
à sa colère ; il ne pourra pas porter sa dispute
contre tous les dieux immortels, à lui seul, solitaire ! [48]

 

Athéna propose alors d’envoyer Hermès révéler à la nymphe le décret des dieux et dire à Ulysse comment il doit rentrer.

Lors de sa première expérience à la villa des Lanzi, Castello a représenté le conseil des dieux dans l’une des lunettes murales (fig. 2). Le nombre de dieux était beaucoup plus restreint. Au premier plan, les deux divinités nues, assises de dos, féminine à droite, Hercule à gauche, sont très semblables dans les deux exemples ; de même Athéna et Zeus sont comparables ; Hermès est un peu plus penché sur le côté. On trouve aussi des renvois aux figures de la fresque centrale (fig. 1), par exemple, les jambes d’Hercule ont la même position que celles de l’homme assis sur une marche à droite. Le conseil des dieux de la Villa delle Peschiere ne manque pas de rappeler celui que Raphaël avait peint au plafond de la loggia de Psyché à la Villa Farnesina, qu’il avait tiré quant à lui d’Apulée [49] : la posture assise de Jupiter, la main appuyée sur son menton, est transposée à Poséidon à la villa génoise. La présentation sous forme de tapisserie est, quant à elle, reprise seulement dans la fresque centrale de Gorlago. En revanche, le conseil des dieux n’est représenté ni au Palazzo della Meridiana, ni à Fontainebleau.

Nausicaa donne un vêtement à Ulysse (fig. 8) [50] : Castello représente au centre Nausicaa, tendant elle-même une ample étoffe à Ulysse, assis sur la gauche au pied d’un arbre. Au fond, les remparts d’une ville sur la droite, avec une partie en ruines au centre. Il s’agit du chant VI. Ulysse après avoir essuyé la tempête a été jeté nu sur le rivage. Il se réveille à l’arrivée de Nausicaa et de ses servantes.

 

Elle [Nausicaa] dit à sa compagnie belles-boucles : […] 
« Donnez à l’étranger, mes amies, nourriture et breuvage.
A l’abri du vent, lavez-le dans les eaux de ce fleuve. »
[…] Elles plaçaient auprès de lui, pour habits, manteau et tunique […] [51].

 

La partie droite est une citation de la scène représentée à la Casa Quadra, dans une lunette qui a été modifiée lors de son déplacement à Bergame, afin de permettre son adaptation à son nouveau logement – probablement avec des ajouts de paysage du côté gauche (fig. 3). A Gorlago, la ville que l’on voit au fond, en partie fortifiée, en partie en ruines, comporte une curieuse construction hélicoïdale qui évoque les tours de Babel de Brueghel l’Ancien [52]. Ce chant n’est représenté ni au Palazzo della Meridiana, ni à Fontainebleau.

 

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[43] Aménagée en 1550-1551 et construite entre 1558 et 1591, la Strada Nuova, prise dans son ensemble, constituait une enclave urbaine scénographique proclamant la position sociale, économique, politique et cérémonielle exclusive des anciennes familles nobles, propriétaires des palais richement décorés le long de cet axe central et monumental. Elle est par là même devenue le principal espace de représentation publique pour le régime dirigé par ces familles. La Strada Nuova soulignait par ailleurs le nouveau statut international de Gênes en tant que principal centre bancaire et commercial de l’empire espagnol des Habsbourg en Europe du Nord et centrale, en Méditerranée et dans le Nouveau Monde. Voir George L. Gorse, « A Classical Stage for the Old Nobility : The Strada Nuova and Sixteenth-Century Genoa », The Art Bulletin, vol. LXXIX, n° 2, 1997, p. 301.
[44] Voir G. Rosso Del Brenna, « Giovan Battista Castello », art. cit., p. 382 ; et Palazzo Grimaldi della Meridiana. Una dimora aristocratica genovese, sous la direction de G. Bozzo, L. Magnani et G. Rossini, Gênes, De Ferrari, 2010, p. 73.
[45] R. Soprani, Le Vite de’ Pittori, Scultori e Architetti genovesi,Op. cit.,p. 283 ; Palazzo Grimaldi della Meridiana,Op. cit., p. 73.
[46] Palazzo Grimaldi della Meridiana,Ibid.
[47] Ibid. La folie feinte d’Ulysse est conservée au Victoria and Albert Museum de Londres (Inv. Dyce 192) ; Achille reconnu parmi les filles de Lycomède et Le sacrifice d’Iphigénie se trouvent à l’Albertina de Vienne (inv. 635 et 636).
[48] Homère, L’Odyssée, trad. Philippe Brunet, Paris, Editions du Seuil, 2022, chant I, vv. 76-79, p. 21.
[49] Voir, Apulée, L’Ane d’or ou Les Métamorphoses, trad. Pierre Grimal, Paris, Gallimard, 2004. Dans la loggia, dix pendentifs étaient peints par Raphaël et ses élèves, avec un cycle dit Histoires de Cupidon et Psyché. Au plafond, la fresque duconseil des dieux représente Jupiter entouré d’autres divinités, écoutant attentivement les arguments de Cupidon, avant de décider de l’immortalité de Psyché et de son union avec l’Amour, Ibid., p. 150.
[50] Cette fresque a été atteinte par l’humidité, particulièrement dans sa moitié inférieure. La Seconde Guerre mondiale a causé la ruine quasi totale des fresques du salon d’Ulysse, qui ont été refaites en 1947 par les soins du propriétaire d’après la documentation sur la composition originale. Voir Rosso Del Brenna, « G. B. Castello il Bergamasco nella Villa delle Peschiere », Arte Lombarda, anno XIV, vol. II, 1969/2, p. 188, note 7.
[51] Homère, L’Odyssée, trad. Philippe Brunet, éd. cit., chant VI, vv. 209-225, p. 139.
[52] La Grande Tour de Babel (1563), par exemple, actuellement conservée à Vienne, Kunsthistorisches Museum.