Figures de Minerve dans quelques frontispices
des Aventures de Télémaque de Fénelon :
enjeux plastiques et herméneutiques

- Olivier Leplatre
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Fig. 23. C. Bornet, frontispice, 1797

Avec la disparition de Minerve, c’est peut-être l’image qui perd sa netteté interprétative ; elle devient un univers de personnages plus que de figures. Du signe religieux à droite ne reste qu’une ruine, confirmant que la direction de l’image n’est plus si évidente. De là, la possibilité de réorienter la gravure selon une multiplicité de points de vue, au profit de lectures concurrentes, morale et érotique, que le roman prend soin de mêler. Aussi ne sait-on pas si l’image traduit le fantasme de Des Grieux, son désir de faire croire qu’il est un nouveau Télémaque, ou s’il reflète la ruse d’une fiction qui se donne pour vertueuse et ne cesse d’être hantée par le corps de Manon.

Le frontispice par Claude Bornet de La Nouvelle Justine (fig. 23) de Sade franchit un dernier pas dans le processus de défiguration [12]. Du choix d’Hercule que parodie cette illustration, en même temps qu’elle singe les frontispices du Télémaque, l’image retient la possibilité non plus d’une incertitude du sens mais d’un retournement absolu, scandaleux, d’une extrême radicalité ironique. La structuration oppositive est apparemment conservée. D’un côté, l’image tombe dans le précipice aride du Vice et, de l’autre, elle monte vers un temple devant lequel attend une femme ailée, souvenir de Minerve, voire de Thémis. Justine vêtue tombe en arrière pour échapper à quelque figure démoniaque et au serpent tentateur ; nue sur un chemin semé de roses, guidée par Psyché et un amour, Juliette a déjà atteint l’édifice. L’image donne l’impression de reproduire le conflit traditionnel du Vice et de la Vertu, mais il n’en est rien puisque les valeurs sont retournées. En rejetant le Vice dans un geste inverse de celui de Manon qui l’accueille, Justine tombe dans l’abîme ; Juliette, parce qu’elle accepte le plaisir, accède à la reconnaissance de la sagesse et obtient le bonheur promis aux Bienheureux. La jouissance et le sacré ne se combattent plus, ils s’allient contre l’ordre convenu. La déesse près du temple tend la main à la novice, comme Minerve entraîne Télémaque, mais Justine refuse son secours et elle chute ; elle est emportée par les démons, percée par le cours d’eau dont la force érotique est telle que tout ce pan de l’image semble abandonné à la jouissance. Plus rien ne résiste au plaisir, dans quelque direction que l’on se tourne. Plus aucun autre choix n’est possible que celui d’Eros qui aimante la boussole du frontispice.

 

En raison de sa place centrale dans la fiction de Fénelon, Minerve en a cristallisé les différentes lectures, élaborées au gré des éditions illustrées en particulier, de manière parfois très contrastée. Si le récit lui-même maintient la déesse dans une constante et mystérieuse invisibilité, jusqu’à sa révélation tardive au terme de l’apprentissage de Télémaque, le livre à figures, quant à lui, n’a cherché qu’à la représenter.

Très vite, sa silhouette s’est imposée au frontispice des ouvrages, en une scène symbolique que la fiction n’incluait pas directement. Fléchant le sens à l’orée de l’aventure, et comme sa conclusion déjà, cette illustration programmatique répartit clairement les rôles entre Minerve, accompagnant et orientant l’effort de la montée vers le temple de la Vertu, et le jeune disciple, tout disposé à la suivre. Calquée sur l’iconographie topique dite du choix d’Hercule, mais abandonnant nettement, entre les deux directions, le pan des Vices au profit de l’évidence de la Vertu à gagner, ce frontispice est devenu prototypique, régulièrement repris et à peine modulé. Cependant, cette option iconographique, apparemment si tranchée, a ouvert aussi la voie à une approche moins moralisée de la fiction que le XVIIIe siècle, sensible aux équivoques de l’Eros, s’est attaché à déplier du sein même de l’image. Il lui suffisait, il est vrai, de réintégrer l’autre direction du « choix d’Hercule », de faire apparaître sous une forme ou une autre les avatars des passions, la noise des désirs ; il lui suffisait, en somme, de faire revenir le refoulé, que le frontispice avait d’abord pris soin d’écarter dans son hors-champ, pour que la représentation se trouble, voire s’opacifie, et que l’image remette en avant sa part plus matérielle au service du retour des corps.

L’histoire du frontispice « minervien » du Télémaque est donc celle d’un processus de réinvestissement d’une image façonnée à partir d’un patron iconique lui-même préfixé (« Hercule à la croisée des chemins »), puis, une fois acclimaté à l’univers du Télémaque, exposé comme son emblème et le lieu de sa parfaite lisibilité. Mais c’était sans compter sur la vie propre des images qui, sans rien changer au texte et dans un autre contexte de réception, l’ont revu, mettant au jour d’autres valences interprétatives, aux tendances plus érotiques, et faisant de Minerve leur figure ambiguë : une déesse Janus qui résiste aux séductions du corps pour mieux les montrer et qui incarne, elle-même, une forme attirante de féminité virile, voire d’incertitude genrée dont Télémaque et Mentor, tous deux enclins au féminin, sont aussi dans la fiction, quoiqu’à des degrés divers, les relais troublants.

 

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[12] Voir Stéphane Lojkine, « Les deux voies : scène et discours dans La Nouvelle Justine de Sade » Ut Pictora 18 (en ligne. Consulté le 2 septembre 2026).