Figures de Minerve dans quelques frontispices
des Aventures de Télémaque de Fénelon :
enjeux plastiques et herméneutiques

- Olivier Leplatre
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Fig. 1. F. Chauveau, frontispice, 1645

Fig. 2. C. Mellan, frontispice, 1637

Fig. 3. C. Mellan, frontispice, 1640

Résumé

En raison de sa place centrale dans Les Aventures de Télémaque de Fénelon, Minerve en a cristallisé les différentes lectures, élaborées par les livres à figures en particulier, de manière parfois très contrastée. Très vite, sa présence s’est imposée au frontispice des ouvrages, en une scène symbolique que la fiction n’incluait pas directement. Fléchant le sens à l’orée de l’aventure, et comme sa conclusion déjà, cette illustration programmatique répartit clairement les rôles entre Minerve, accompagnant et orientant l’effort de la montée vers le temple de la Vertu, et le jeune disciple, tout disposé à la suivre. Calquée sur l’iconographie topique dite du choix d’Hercule, mais abandonnant nettement, entre les deux directions, le pan des Vices au profit de l’évidence de la Vertu à gagner, le frontispice de Télémaque est devenu prototypique, régulièrement repris et à peine modulé. Cependant, cette option iconographique, apparemment si tranchée, a ouvert aussi la voie à une approche moins moralisée de la fiction que le XVIIIe siècle, sensible aux équivoques de l’Eros, s’est attaché à déplier du sein même de l’image. L’article revient sur cette histoire d’un frontispice détourné ou remonté à travers lequel peut s’apprécier la capacité des images à se reformuler en s’imprégnant du plaisir d’une époque à voir (et à lire) autrement.

Mots-clés : Fénelon, Minerve, le choix d’Hercule, frontispice, image remontée

 

Abstract

Due to her central role in Fénelon’s Les Aventures de Télémaque, Minerva has crystallised the various readings of the work, especially developed in illustrated books in fairly contrasting ways at times. Her presence promptly established itself on the various editions’ frontispieces as a symbolic scene, which the fiction did not precisely include. This programmatic illustration, hinting at the meaning at the beginning of the adventure and already suggesting its conclusion, clearly splits the roles between Minerva, accompanying and guiding the effort to climb to the temple of Virtue, and the young disciple, ready to follow her. Modelled on the topical iconography known as Hercules at the crossroads, but clearly abandoning the Vices in favour of the obvious Virtue to gain, Télémaque’s frontispiece became prototypical, regularly replicated and barely modified. However, this iconographic option, seemingly so clear-cut, also paved the way for a less moralistic approach to fiction, which the 18th century, sensitive to the equivocations of Eros, strove to develop from within the image itself. This article revisits the story of a frontispiece that has been rerouted or reassembled, allowing readers to appreciate the ability of images to reformulate themselves as they absorb the joy of an era that saw (and read) things differently.

Keywords: Fénelon, Minerva, Hercules at the crossroads, frontispiece, reassembled image

 


 

Minerve et la mythologie de l’écrivain

 

Les livres illustrés sous l’Ancien Régime ignorent l’habillage visuel de la couverture. Ils disposent en revanche de plusieurs espaces, internes, qui, en situation de seuils, fournissent les informations éditoriales nécessaires, préparent le lecteur à sa lecture et assurent l’autorité du texte. La page de titre, le frontispice, et éventuellement le portrait de l’auteur, concourent à cette scénographie du livre.

Le XVIe siècle invente la page de titre, puis la page de titre illustrée. Mais il appartient au premier XVIIe siècle d’avoir envisagé de séparer espace de texte et espace d’image : d’un côté, la page de titre réunit les renseignements concernant la publication (titre du livre, nom de l’auteur, nom et adresse du libraire, date de publication…) ; le frontispice, quant à lui, propose une représentation figurée de l’ouvrage, tout en en rappelant parfois le titre, inséré dans l’image. Sans que ce modèle soit systématique au XVIIe siècle, la page de titre tend à se détacher du frontispice où s’autonomise une estampe inaugurale. Deux supports graphiques donc, contigus au texte, s’additionnent, se font concurrence ou se confondent : la page de titre fournit l’identité éditoriale du livre ; le frontispice traduit l’« esprit » du texte en une gravure significative, programmatique, préparatoire à la lecture et lieu de mémoire de l’œuvre.

On ne s’étonnera pas que, parmi les ressources iconiques disponibles, les dessinateurs d’Ancien Régime aient abondamment puisé dans le fonds culturel de la mythologie pour mettre en scène leurs frontispices. Ils s’en sont servis comme d’un répertoire partagé de figures, capables de symboliser le contenu des textes ; ils y ont vu, de surcroît, le moyen d’affirmer la souveraineté, presque la sacralité du livre et, à travers lui, de la littérature.

D’innombrables Muses, Apollons, Mercures et autres Minerves peuplent ainsi les pages liminaires (fig. 1). Ces figures dominent de leurs présences magistrales les entrées architecturées des livres. Hiératiques, elles logent dans les niches des portiques, au fronton des temples ; plus vivantes, elles miment des scènes qui couronnent l’auteur, quand elles ne lui disputent pas la préséance et l’influence sur la création. Chacune à sa mesure et avec ses qualités propres, elles imposent une mythologie de l’acte créateur. Grâce à elles, l’œuvre affirme sa légitimité et se définit poétiquement. L’imaginaire dont dieux et déesses sont les médiateurs paraît doublement orienté : en direction des origines (le petit théâtre allégorique transpose les scénarios codifiés ou plus intimes de l’inspiration ; le frontispice serait alors une projection mentale du créateur) ; et en direction des fins (les figures tutélaires garantissant l’intention pragmatique de l’œuvre, la valeur de son discours et la manière de bien l’entendre).

Le frontispice se prête idéalement à la mise en scène allégorique de ce qui fonde et institue l’écriture. Car, parmi ses rôles, le tout premier est bien d’instaurer le livre et le texte qu’il contient, ainsi que le geste qui a présidé à sa naissance et le dessein qu’il poursuit. Le frontispice représente donc l’ouvrage, dans les différents sens d’un verbe qu’a si souvent commenté Louis Marin [1] ; il le présente, l’expose avant que le lecteur entre dans le texte ; il le synthétise en une image mémorielle et, avec une visée plus intensive encore, il le constitue, l’autorise, en produisant sa scène primitive.

Par son symbolisme polymorphe centré sur l’idée de sagesse et d’ordre, Minerve ne manque pas de participer à cette raison des œuvres dont les frontispices sont les dépositaires (fig. 2). Sa virilité guerrière le disputant à la tendresse maternelle, on la voit estampiller de sa silhouette des œuvres où s’affirme le pouvoir de la parole fondée en vertu et en vérité, armant la pensée contre ce qui l’entrave et l’affaiblit. Plus facilement employée comme icône de la philosophie, de la morale et de la politique que de la poésie, plus atticiste qu’asianiste [2], Minerve est l’une des grandes figures des frontispices d’Ancien Régime. Qu’on la rencontre si souvent tient sans doute à ce que, précisément, elle fait front au désordre du sens : Minerve trace des voies ; elle fixe des directions ; elle guide ceux qui acceptent de se mettre sous sa protection (fig. 3) [3].

Mais il est un ouvrage de la fin du XVIIe siècle qui ne se contente pas de se placer sous l’égide de Minerve afin de signifier sa haute qualité morale et intellectuelle. Dans Les Aventures de Télémaque, en effet, la déesse n’est pas seulement la figure tutélaire d’une fiction entièrement orientée vers la sagesse que doit acquérir tout homme, à commencer par le prince. A l’imitation de l’Odyssée d’Homère dont il est une interpolation, le récit de Fénelon, centré sur Télémaque, transpose les préoccupations des temps modernes dans un monde grec qui aide à les réévaluer à l’aune de l’universel. Minerve y agit directement sous les traits de Mentor, le maître du prince en apprentissage, le fils d’Ulysse parti à la recherche de son père, mais, surtout, entraîné dans un périple qui le confronte à une réalité intensifiée. Dans un décor emprunté à l’histoire et à la mythologie, la fiction confie à la déesse le soin de fixer le sens, de cristalliser aussi les enjeux plus personnels d’une aventure qui met en jeu le rapport au père, à la mère, et à Dieu même. Masquée pourtant derrière le visage du philosophe Mentor qui est aussi le guide spirituel de Télémaque, Minerve est présente partout. Les éditions illustrées de Fénelon se sont très vite emparées du potentiel visuel de cet univers saturé d’images, suscitées par les modèles anciens mais renouvelées pour faire impression dans l’esprit d’un prince moderne. Elles ont fait de Minerve le foyer de leurs lectures du roman pédagogique quitte à lui attribuer d’autres valeurs, plus sensibles, résolument plus féminines.

 

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[1] Voir notamment Louis Marin, Le portrait du roi, Paris, Minuit, « Le sens commun », 1981.
[2] Pour reprendre cette opposition polémique entre deux régimes rhétoriques de discours, l’un attaché à la clarté et à la simplicité, l’autre plus ouvert à la profusion et aux raffinements ornementaux.
[3] Voir en ce sens, la contribution de Bernard Teyssandier centrée sur Minerve dans les traités d’éducation royale dans ce numéro spécial (n. de l’éd.)