Figures de Minerve dans quelques frontispices
des Aventures de Télémaque de Fénelon :
enjeux plastiques et herméneutiques

- Olivier Leplatre
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Fig. 4. N.-N. Coypel et N. Tardieu,
frontispice, 1630

Fig. 5. R. Du Val et Q. Fonbonne,
frontispice, 1711

Fig. 6. S. Fokke, frontispice, 1755

Fig. 7. S. Fokke, Minerve quite la figure de
Mentor et se sépare de Télémaque
, 1755

Une image liminaire

 

Fiction minervienne, c’est ainsi, assurément, qu’a été lu le Télémaque, jusque dans la mise en relation que les illustrations ont établie entre la déesse et Fénelon, à l’évidence le véritable Mentor. On n’est donc pas étonné de la manière dont les portraits de l’auteur ont pu quelquefois être incrustés dans les frontispices de l’ouvrage. Ainsi le portrait de Fénelon qu’expose Noël-Nicolas Coypel dans la page de titre-frontispice, à l’ouverture d’une édition des Aventures de Télémaque datée de 1730 (fig. 4).

En 1699, lorsque pour la première fois le Télémaque est édité, le volume ne comporte pas le nom de son auteur. On le comprend : destinée d’abord à l’éducation du duc de Bourgogne, la fiction imaginée par Fénelon n’était pas prévue pour être publiée ; c’est sans l’accord officiel de son auteur que paraît le livre à la toute fin du XVIIe siècle. Trente ans plus tard, et alors que le nom de Fénelon figure depuis longtemps en tête des éditions du Télémaque, la publication de 1730 consacre l’écrivain et agence autour de lui une scène d’hommage. Figures et symboles cristallisent une petite mythologie païenne pour louer l’auteur chrétien, en correspondance avec l’univers grec d’une fiction reprise d’Homère : deux putti font office de Génies et offrent des palmes, dons de la Renommée et récompenses de l’Art ; au-dessus, une femme ailée personnifie la Vertu ; au-dessous, on découvre la muse Calliope. Ce duo de figures féminines est complété par Minerve. Toutes trois entourent le portrait qui reçoit la couronne de laurier des mains de Calliope. Le coude de la Muse est appuyé sur trois livres entassés. Car la laurea insignis récompense le poète et célèbre son éminence divine. Minerve tient le gouvernail aux armes du Dauphin disparu, rappelant ainsi la mission de précepteur de Fénelon.

Ce cérémonial mythologique qui sacre en image Fénelon est en lien direct, bien entendu, avec le statut singulier de Minerve au sein de l’œuvre puisqu’elle suit Télémaque sous les traits de Mentor tout au long de son harassant périple. Dans le frontispice-portrait, Minerve règne au ciel comme si la scène se déroulait à la suite de l’assomption relatée par le roman, quand, à la fin de l’apprentissage du héros (Livre XVIII), la déesse se révèle à son protégé et le quitte. Minerve est le visage de Mentor en qui le récit l’incarne. Mais tout laisse à penser que Fénelon, le Mentor du duc de Bourgogne, est aussi le visage de Minerve avec laquelle il partage le don de la sagesse éducative. Son profil contemple pour l’éternité la déesse ; sur le médaillon en forme d’égide, il a remplacé l’hideuse face de Méduse que l’on aperçoit encore, frappée sur la plaque de métal disposée sous le portrait, écrasée par lui.

Chacune des trois divinités tourne le regard dans une direction différente afin qu’ensemble elles quadrillent l’espace visible. Le faisceau lumineux qui s’étoile au-dessus de la Vertu, les yeux levés, éclaire le portrait ou émane de lui. Les tissus enveloppent et en même temps développent la mozette de l’archevêque dont le profil de médaille occupe le foyer de la gravure. Les rimes textiles ajoutées à la profusion visuelle se resserrent encore sur le volumen ; s’y lit le titre de l’ouvrage dont le lecteur s’apprête à entamer la lecture.

Ce réseau de signes identifie Fénelon et allégorise son inspiration. Il introduit également le texte en esquissant quelques-uns de ses motifs et en fixant ses principes poétiques. Tous les objets, tous les protagonistes de la scène remplissent donc, à des degrés divers, une double fonction : créer la mythologie de l’auteur et rassembler, de manière indicielle, éléments diégétiques et axes interprétatifs. Aussi le gouvernail aux armes du Dauphin est-il la métonymie des navires qui conduisent Télémaque dans son voyage et métaphorise-t-il l’art de gouverner. Les putti apportent ici la reconnaissance tout en évoquant ceux que la fiction associe aux manifestations plus troubles du désir que Télémaque devra affronter et auxquelles il cèdera parfois. De la sorte, le portrait de l’auteur se mue en portrait de l’œuvre et retrouve le rôle thématique des frontispices.

Emblème de la haute dignité de l’écrivain, la présence de Minerve est pleinement justifiée au regard d’un roman dans lequel elle tient un triple rôle : déesse tutélaire de la fiction, personnage recteur de la diégèse sous les traits de Mentor et symbole éthique de l’œuvre. Voilà pourquoi elle apparaît presque systématiquement dans les frontispices des éditions dutexte de Fénelon. Parmi eux, il en est un qui s’est imposé, régulièrement reproduit ou varié. Il date des premières éditions illustrées du Télémaque.

 

La montée au temple

 

En 1711, une édition fournit peut-être le prototype des frontispices du Télémaque. L’image est de nature allégorique (fig. 5). A ce titre, elle détermine le régime de lecture attendu du récit tout entier, appréhendable comme une vaste allégorèse en forme de roman poético-didactique.

L’image réunit deux personnages que le lecteur n’a sans doute aucun mal à identifier : Minerve et Télémaque. Minerve est conforme à sa figuration traditionnelle : sa longue lance fichée au sol est bloquée en oblique contre son épaule ; elle porte son casque sur la tête, sa poitrine est protégée par une cuirasse plastronnée d’une tête qui ressemble plus à une chouette qu’à Méduse. Ensemble, Minerve et Télémaque cheminent en direction d’un temple, érigé sur une hauteur. Le plus à droite, venu du hors-champ, Télémaque, semble en mouvement, comme le suggère la position de ses jambes et de ses pieds. Il rejoint Minerve qui n’est plus Mentor. Nous nous situerions donc après l’envol de la déesse, une fois détachée du corps du maître de Télémaque. L’épisode de l’apothéose, décrit au Livre XVIII, entraîne en effet la séparation entre Télémaque, désormais laissé à lui-même, et celui ou celle qui jusque-là l’a protégé et inspiré. Or, dans le frontispice, la déesse paraît revenue sur terre ; elle guide le fils d’Ulysse sous sa véritable apparence. La scène imaginée par ce frontispice n’a pourtant aucun équivalent dans le roman ; elle n’en illustre aucun épisode directement. Ici, Minerve est plus une figure qu’un personnage ; elle se montre pour ce qu’elle est en vérité dans la fiction : l’ange gardien de Télémaque.

Minerve se tient devant Télémaque comme si elle avait toujours été là : une instance éternelle, présente pour lui et en lui. Alors que la montée n’a pas été entamée, elle attend le jeune homme ; elle fait une halte pour pointer du doigt le temple qu’ils doivent rejoindre et qui n’est désormais plus très loin. Pour accomplir ce geste, elle a dû libérer la main qui empoignait la lance. De trois-quarts, elle se tourne vers Télémaque bien que son corps ait gardé l’impulsion de la marche. De son autre main, elle exerce une discrète pression sur celle de Télémaque. Le dessinateur paraît se souvenir que, lorsque Mentor dresse le bilan du parcours accompli, il déclare : « Je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres inconnues, des guerres sanglantes, et de tous les maux qui peuvent éprouver le cœur de l’homme » [4]. Le frontispice immortalise ce contact du maître et de l’élève, ferme et affectueux.

L’édition Beman de Rotterdam (1755) offre l’une des plus belles exploitations de ce modèle iconographique qui, grâce à l’invention de Simon Fokke, en bouleverse l’économie graphique et symbolique (fig. 6). A commencer par son orientation : le temple est placé à droite, non à la pointe d’une verticale, mais selon une vigoureuse oblique. Télémaque, un genou à terre, n’est plus mobile ; son attitude se rapproche de celle qu’il adopte, dans une illustration symétrique, au moment où Minerve quitte son incarnation en Mentor et remonte aux cieux (fig. 7). Mais alors que Minerve se détache de Télémaque lors de l’épisode du Livre XVIII, elle est à ses côtés dans le titre-frontispice. Mieux, la déesse prolonge le corps de Télémaque, comme son autre visage. A eux deux, ils composent visuellement une figure hybride, tendue, dans l’axe du fer de la lance, vers le temple que montre la déesse et devant lequel les attend une femme ailée, armée comme Minerve d’une lance. Le dessinateur n’insiste pas sur les difficultés de la montée. Les fondations du temple plongent dans une nuée qui confère à la gravure une partie de son irréalité. D’autre part, l’hospitalité spirituelle qui attend le héros fait contraste avec l’animation ardente et ténébreuse qui emplit le pan gauche de l’image. Fokke a réarmé Minerve de son égide afin qu’elle lui serve d’écran et préserve Télémaque d’un monde hanté par la horde des dragons de l’Apocalypse.

 

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[4] Fénelon, Les Aventures de Télémaque, éd. J.-L. Goré, Paris, Classiques Garnier, 2009 [rééd.], Livre XVIII, p. 570.