Figures de Minerve dans quelques frontispices
des Aventures de Télémaque de Fénelon :
enjeux plastiques et herméneutiques

- Olivier Leplatre
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Figs. 19 et 20. N.-N. Coypel et G. Scotin,
bandeau, 1730

Le choix de l’image

 

La reformulation du sens par ces forces contenues dans les formes transforme la perception du Télémaque. Dans sa première configuration (la montée au temple), le frontispice du Télémaque privilégie une forme de transparence immédiate, avec le souci de célébrer l’intention d’un livre mû par une haute ambition morale, transcendante à la fiction. Par l’image, on a d’abord voulu affirmer une direction clairement définie, capable d’architecturer la cohérence du texte, de lui assigner sa dignité et de transmuer son sens en valeur. En se débarrassant du monde de Vénus, passé dans l’implicite de la montée au temple, si on se rapporte à l’iconographie du choix d’Hercule, le frontispice a décidé de quel côté conduire la lecture : la fiction de Fénelon ne doit se lire comme un roman qu’au titre de l’allégorie morale et spirituelle.

Roman purifié de toute équivoque, le parcours du Télémaque ne suivrait qu’une voie dont l’intelligibilité s’impose avec évidence au lecteur. Ce dernier, à qui est également adressé le geste de Minerve, partagerait avec Télémaque le voyage du sens ; bien compris, il le mènerait avec lui jusqu’à la Vertu. Personnages et lecteurs accomplissent le même cheminement, ils vont dans le même sens. Le modèle du « choix d’Hercule » permet donc de situer le texte de Fénelon et de déterminer la manière dont il doit être reçu. Ainsi, en une unité parfaitement soudée, les divers plans de la signification coïncident : prolepse narrative, intention symbolique et promesse de lecture sont rassemblées au sein de l’image ; elles sont homogénéisées par le discours que tient, à tous niveaux, le frontispice. L’image est d’autant plus frappante qu’elle parvient à réunir ces lignes de sens et à les faire signifier ensemble.

S’il perdure en elle encore quelque opacité, elle provient de ce que l’image a réussi à refouler : les séductions du Vice qu’elle ne montre pas, son pouvoir au service exclusif de la Vertu ayant réussi à les rejeter dans l’invisible. Symétriquement, est préservée l’opacité du mystère divin puisque le temple n’est pas atteint. La découpe de l’image résulte en fait d’un double renoncement : celui des plaisirs hors-champ et celui du contentement dont le terme reste une perspective. C’est de ce double renoncement que l’image tire sa résolution : elle écarte ce qui brouille sa netteté, elle arrache ses traits au chaos du désordre (le pan vénusien de l’image, les traits de Cupidon) ; et, d’un autre côté, agit en elle la puissance de la figurabilité : le frontispice indique ce qu’il ne montre pas complètement et dont l’image renforce l’aura (le pan minervien).

Mais dès que le choix est figuré, dès que l’image se rééquilibre, pan contre pan, le sens n’apparaît plus si net. La transparence nécessaire au frontispice pour rendre clair son message se trouble, le sens hésite. Bien entendu, le retour du refoulé peut, à certains égards, donner tout son prix à la décision morale et, davantage encore, réintroduire le salutaire souvenir des désirs. L’image conseillerait de ne jamais sous-estimer leur force d’attraction tout en exprimant leur laideur. Sous cet angle, le frontispice en diptyque ou à double pan est encore fidèle au discours du texte. Car le récit de Fénelon pratique volontiers les contrastes, les symétries inversées entre tableaux des passions et tableaux du bonheur moral. Cette manière de maintenir constamment la présence duelle du Bien et du Mal signifie que, si c’est bien au renoncement et à l’anéantissement des désirs qu’il faut œuvrer, l’oubli complet des dangers de l’existence serait le pire aveuglement. Il est donc important que Télémaque, parce qu’il est homme, voie continûment ce qui le poursuit, et que toute son énergie soit employée à s’arracher à l’aliénation passionnelle. Ainsi compris, les frontispices où reparaît Vénus sont interprétables comme des scènes psychiques : ils promeuvent la victoire d’un surmoi toujours inquiété, sur un chemin qui reste encombré de forces prêtes à le capter, à défier ses résistances en l’assaillant de promesses de plaisirs.

Dans le bandeau de tête de l’édition Delaulne de 1730, glissée au début du Livre premier (figs. 19 et 20), il faut voir avec quelle opiniâtreté le Vice féminisé continue de poursuivre Télémaque. Ses cheveux sont dénoués, elle est enveloppée dans un drapé lâche que soulèvent le vent et l’ardeur à ne pas laisser partir le jeune homme. Sa nudité n’a pourtant rien d’agressif. Elle se donne l’apparence, évidemment trompeuse, de la sincérité, du dépouillement ; elle veut donner des preuves du désespoir et de l’humilité désemparée, qui pourrait être celles de la Charité. Sa paume ouverte, qui mendie, est prête à l’accueil d’une main secourable ; elle est proche de celle du jeune homme, qui a stoppé sa marche conquérante.

Le lecteur comprendra vite qu’en effet, ce Livre premier, loin d’échapper au Désir, subit sa redoutable influence. Au début de son aventure, Télémaque ne progresse pas ; il régresse au monde pré-utérin que matérialise la grotte de Calypso où les passions, les instincts prévalent sur la conscience et les lois régulatrices de la raison. Abandonnant ses heureuses résolutions, dont celle de retrouver coûte que coûte son père, Télémaque s’arrête longuement, trop longuement, chez Calypso. Il court dès lors le danger de ne plus vouloir la quitter. Pour occuper ce temps qu’il est en train de perdre et pour complaire à la déesse, il raconte son aventure, retourne sur ses pas en pensée et en imagination, au lieu d’aller de l’avant. Voilà ce qu’annonce la vignette : la pression du retour, non celui qui, une fois les épreuves surmontées, permettra à Télémaque de regagner enfin Ithaque. Il s’agit d’un autre retour, voulu par le désir qui accroche le héros, encore tendre ; désir qui revient en lui comme une hantise et l’empêche de naître vraiment.

Avec le retour de Vénus, l’image est menacée. Car persiste l’incertitude que les forces pulsionnelles perturbent le scénario de la raison morale. A figurer le désir, on court le risque – risque renforcé par le sensible de l’image – que les signes de la hantise, par leur endurance, ne soient plus repoussés. Ce péril est déjà celui du roman de Fénelon travaillé par les images tentatrices contre lesquelles s’arme Télémaque et qu’il tente d’effacer, sans y parvenir toujours très bien et sans que le texte réussisse à se déprendre de leur séduction malgré l’antidote du discours moral.

A travers la femme drapée, le désir fait entendre qu’il ne veut rien lâcher. Le héros donne même le sentiment – sa main en serait l’indice – de plaider la cause de la femme qui le sollicite et qu’il s’efforce de convaincre Minerve de lui prêter attention. C’est de cette hésitation, qui déjà marque une certaine victoire du désir, qu’advient le roman. Et si, comme l’affirme le sommaire placé juste après le bandeau de tête, Télémaque est « conduit par Minerve, sous la figure de Mentor […] », le début du récit, de son côté, le fait aborder chez Calypso où il est chaleureusement reçu. Cette arrivée est précisément comprise par le texte comme un retour. Aux premières lignes du roman, le regard noyé dans la vision mélancolique de l’absence d’Ulysse qui vient de l’abandonner et qui a disparu à l’horizon, Calypso voit surgir exactement au même endroit, quoiqu’à rebours, les restes du navire de Télémaque ; ils lui offrent le fils à la place du père, son ancien amant dont Télémaque est le revenant.

L’hésitation du frontispice à faire apparaître les figurations du Vice ou, à l’inverse, à les renvoyer dans l’invisible montre que l’image elle-même s’interroge sur ces renoncements, en définitive sur les choix qu’elle est prête ou non à faire pour exister et plaire.

Le doigt de Minerve est rassurant (voir la fig. 5 ) : il définit ce qu’il faut contempler, condition pour accepter ensuite de ne pas tout voir. Le temple, où l’image se rappelle au sacré, est le lieu de cette présence absente à laquelle, sans danger ni doute, peut conduire la voie tracée dans le dessin et par lui. Minerve fonde l’image en figure, elle la dirige en dehors de toute inquiétude et l’emporte vers ce sens qui, au loin, la dépasse et l’explique. La laideur du monde n’a pourtant pas pleinement disparu ; Minerve la porte sur elle, dans le blason sidérant de la tête de Méduse. Selon les frontispices, elle l’arbore à la poitrine ou sculptée sur son égide. Mais cette image fétichisée, enchâssée dans l’image, n’est plus l’enjeu d’un choix ; elle n’est qu’un souvenir, qu’il faut avoir en tête mais qui n’engage plus du tout la responsabilité du héros et ne fait plus courir aucun risque à l’image.

 

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