Lire avec des images. Approches
méthodologiques entre l’Ancien
régime et la modernité médiatique

- Jean-Louis Haquette
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Résumé

Cette contribution propose des pistes méthodologiques d’analyse des interactions entre images et processus de lecture, au sein des livres illustrés, dans le cas de la fiction narrative. Après avoir rappelé la fréquence de la méfiance auctoriale face aux images, elle insiste sur la co-production du sens par les images au sein du processus de lecture, en détaillant les effets induits, à partir de cas précis. Afin d’aborder l’étude iconographique au-delà du face-à-face texte-image, trois outils heuristiques sont exposés : les notionsde suite, de série et de tradition iconographiques. Elles permettent de saisir l’ensemble d’un projet iconographique, d’intégrer la diachronie de la réception des œuvres et de prendre en compte la culture visuelle contextuelle. Un dernier temps envisage les enjeux de l’émancipation des images, qui, dans des cas particuliers et significatifs, circulent largement au-delà du livre illustré.

Mots-clés : livre illustré, fiction narrative, études de réception, sémiologie culturelle, iconographie

 

Abstract

This contribution offers methodological approaches on how to analyze interactions between images and the reading process in illustrated books of narrative fiction. After recalling how frequently authors distrust images, it dwells on the meaning co-produced with images within the reading process and details its effects in specific cases. Considering the study of iconography beyond the text-image confrontation, it presents three exploratory tools based on the notions of iconographic sequel, series and tradition. They enable us to grasp the entire iconographic project, allow for the diachronic reception of works and take into account the related visual culture. The final section addresses the issues involved in the emancipation of images which, in specific and significant cases, enjoy a wide circulation beyond the illustrated book.

Keywords: illustrated books, narrative fiction, reception studies, cultural semiology, iconography

 


 

Cette contribution, comme son titre l’indique, s’inscrit dans le champ de la réception des objets sémiotiques mixtes que sont les livres illustrés. Il s’agit de prendre en compte ce que font les images au processus de lecture, quand elles accompagnent un texte, au sein d’un même objet culturel, le codex occidental. Il faut préciser que le champ de l’étude se limite ici aux textes littéraires narratifs illustrés, ce qui restreint encore l’objet. Cette restriction apparaît nécessaire pour donner une certaine cohérence au domaine d’étude [1] et proposer quelques pistes méthodologiques. La période envisagée va du régime classique de l’impression à la modernité médiatique, qui se met en place au XIXe siècle, « siècle de l’imagerie » selon Bernard Vouilloux [2]. On envisagera d’abord la place et les enjeux des illustrations dans le processus de lecture et la réception interprétative des textes, pour proposer ensuite quelques outils d’analyse (suites, séries, traditions iconographiques) qui permettent de mettre en œuvre une herméneutique de la lecture avec images. Les questions de production du livre illustré seront bien sûr présentes, mais en arrière-plan, et reliées au double processus qui associe lecture du texte et appréhension des images.

 

Prendre les images au sérieux

 

Paradoxalement, ce sont les réticences des auteurs face à l’illustration de leurs œuvres qui permettent de mieux saisir les enjeux interprétatifs de ces translations iconographiques que sont les images dans les livres [3]. L’article d’Anna Arnar répertorie et analyse des refus bien connus d’auteurs du XIXe siècle [4], notamment celui de Flaubert, souvent cité [5]. Il est certes lié au contexte de la multiplication de l’image dans la culture de l’imprimé, mais traduit aussi une crainte plus profonde. Elle explique que ces réticences existent aussi dans l’ancien régime médiatique, celui du livre à figures [6], avant le retour de la gravure sur bois et l’expansion de la lithographie.

Lorsqu’il prépare en 1761 une édition par souscription du théâtre de Corneille, chez Cramer, Voltaire, alors même qu’il a choisi d’insérer des estampes, déclare son aversion pour les illustrations, et donne peu de valeur à celles qui accompagneront les pièces du dramaturge du siècle de Louis XIV [7]. Dans une lettre à son ancien condisciple de Louis-le-Grand, Jean-Philippe Fyot de La Marche, il déclare :

 

Je vous avoue que, dans ces ornements, je demande célérité plutôt que perfection ; je n’ai jamais trop aimé les estampes dans les livres. Que m’importe une taille-douce quand je lis le second livre de Virgile ? Et quel burin ajoutera quelque chose à la description de la ruine de Troie ? Mais les souscripteurs aiment ces pompons ; et il faut les contenter.
      Je plains votre jeune homme s’il est obligé de lire les pièces dont il gravera le sujet. Cinna et les belles scènes du Cid, de Pompée, d’Horace et de Polyeucte, sont au-dessus de toute gravure, et les autres pièces ne les méritent pas [8].

 

Plusieurs préjugés convergent ici. D’abord celui de la supériorité de l’imagination du lecteur sur la visibilité concrète des gravures. L’enargeia de l’auteur l’emporte sur le crayon du dessinateur, ce qui témoigne de la hiérarchie idéaliste qui innerve une grande partie de la culture artistique des XVIIe et XVIIIe siècles [9]. De là on passe facilement à l’idée de l’ornement superflu, lié à la transformation de l’œuvre littéraire en objet matériel et décoratif, et de ce fait, frivole. Au passage, Voltaire lance une pique à ses souscripteurs, dont le « petit goût » apprécie le livre bibelot plus que la grandeur littéraire [10]… Mais on trouve enfin l’idée, tout à fait inverse, que l’image possède une fonction discriminante : elle souligne la valeur des textes [11]. Même s’il s’agit d’un implicite, au sein d’une pointe, il y a bien aux yeux de Voltaire une corrélation entre illustration et statut culturel des textes. On comprend dès lors pourquoi l’auteur tenait absolument à ce que la première édition, anglaise, de La Henriade fût accompagnée de figures, et qu’il fit de même pour la deuxième, à son retour en France [12].

Il faut souligner que, selon ces trois points de vue, l’image représente toujours un risque pour la lecture : tarir l’imagination, réduire le texte à un objet, pervertir la hiérarchie des œuvres.

Du point de vue de l’esthétique, la précision de l’image, qui donne une forme « fermée » à l’idée, s’oppose à l’indétermination du verbe, propice à mettre en branle l’imagination du lecteur, mais du point de vue du public, le livre à figures est un objet qui possède un capital symbolique, digne d’un investissement supplémentaire. La perspective des auteurs peut ainsi rencontrer frontalement celle des imprimeurs-libraires, sensibles à l’horizon d’attente du public, un public qui apparaît, au moins à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, être habité par un désir d’images [13].

 

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[1] Même si des points de convergence existent, l’illustration de chacune des grandes classes génériques (roman, poésie, théâtre) possède des spécificités dans la conception éditoriale, mais aussi dans le processus de lecture, et donc d’interprétation. Il faudrait ajouter aussi que les partages génériques ont varié selon les époques : l’illustration de la poésie épique (genre narratif long versifié) est proche de celle du roman (genre narratif long en prose), et éloignée de celle de la poésie lyrique…
[2] Bernard Vouilloux, « Le Siècle de l’imagerie », Romantisme, n° 187, 2020, pp. 16-27 (en ligne. Consulté le 13 juillet 2026). Ce premier règne des images est cependant sans commune mesure avec l’explosion de l’âge numérique (voir l’essai récent de Bruno Patino, Submersion, Paris, Grasset, 2023).
[3] Sur la notion de translation, voir le numéro « Imago & Translatio » de la revue Word and Image, vol. XXX, n° 3, 2014, notamment l’introduction d’Evanghélia Stead et Hélène Védrine.
[4] Anna Arnar, « Je suis pour … aucune illustration : le phénomène du rejet de l’illustration en France au XIXe siècle », dans L’Illustration, essais d’iconographie, sous la direction de M.-T. Caracciolo et S. Le Men, Paris, Klincksieck, 1999, pp. 341-359.
[5] A Ernest Duplan, 12 juin 1862 et 5 juillet 1862, dans Gustave Flaubert, Correspondance,Paris, Gallimard, 1973-2007,t. 3, pp. 221-222 et p. 226. – Sur la vive opposition de Flaubert aux images et l’iconographie de Salammbô, voir  également l’article de Paul-André Claudel dans ce numéro (n. de l’éd.).
[6] Voir Christian Michel, Charles Nicolas Cochin et le livre illustré au XVIIIe siècle avec un catalogue raisonné des livres illustrés par Cochin (1735-1790), Genève, Droz, 1987, passim.
[7] Voir François Bessire, « Voltaire éditeur de Corneille », Dix-septième siècle, n° 225, 2004, pp. 595-603 (en ligne. Consulté le 13 juillet 2026).
[8] Lettre du 8 octobre 1761, dans Voltaire et le président de Brosses : Correspondance inédite ; suivie d’un Supplément à la correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse et d’autres personnages, éd. Joseph Théophile Froisset, Paris, Didier, 1858, pp. 263-264.
[9] Voir Jacqueline Lichtenstein, La Couleur éloquente : Rhétorique et peinture à l’âge classique [1989], Paris, Flammarion, 2013. On notera que Voltaire prend ses exemples dans l’épopée antique et non dans un texte théâtral.
[10] On retrouve la même thématique à la fin du siècle suivant chez certains bibliophiles, opposés à la bibliophilie moderne. Voir Willa Silvermann, The Modern Bibliopolis: French Book Collectors and the Culture of Print, 1880-1914, Toronto, University of Toronto Press, 2008,  passim.
[11] C’est une critique qu’on trouvera notamment sous la plume de Grimm, dans la Correspondance littéraire, par exemple à propos de L’Innocence du premier âge en France de Billardon de Sauvigny (1768, in-12° avec un frontispice gravé par Moreau d’après Greuze). Voir Correspondance littéraire […] par Grimm, éd. Maurice Tourneux, Paris, Garnier, 1877-1882, t. 8, p. 256 (novembre 1769).
[12] Voir « Introduction », dans Voltaire, La Henriade [1728], éd. Daniel Maira et Jean-Marie Roulin, Paris, Classiques Garnier, 2022, p. 18.
[13] Voir Philippe Hamon, Imageries. Littérature et image au XIXe siècle [2000], Paris, José Corti, 2007.