La composition est ainsi une mémoire, mémoire subjective, elle apparaît comme le tableau mémoire d’un rêve prenant l’aspect d’un rébus : « Pæstum », « Montignac-Lascaux », « Héraclès, Orphée ».
Au centre, la reproduction du plongeur de Pæstum [40].

(fig. 6)
Dans son dessin, Quignard reprend partiellement le cadre de la fresque originale pour circonscrire sa composition. La perspective du plongeur est ce qui encadre et oriente le dessein du texte qui est en train d’être conçu. Ce cadre inscrit la matrice, au sens fort du terme, du surgissement de la figure de Boutès. Le cadre inclut le mur de droite qui est repris de la fresque de Pæstum. Ce mur est interprété par les commentateurs de la fresque comme marquant l’impossible retour après la mort.
Cette reprise graphique, de la main de Quignard, du plongeur de Pæstum va s’inscrire verbalement comme identification à Boutès :
Boutès est le plongeur. Il faut penser Boutès comme ce plongeur qu’on peut voir au dos d’un sarcophage dans le sous-sol du petit musée de Pæstum face à l’île de Capri. On reste stupéfait dans le coin de cave, derrière l’escalier, dans l’ombre et la fraîcheur, tant le petit corps nu, net, sexué, sombre, semble déterminé alors qu’il s’élance dans la mer tyrrhénienne et la mort [41].
Ce souvenir, cette vision rétrospective et fascinée du plongeur à Pæstum va orienter la vision de Boutès. Quignard identifie le « plongeur » de Pæstum en le nommant et en l’incarnant. Ainsi, le dessin qui représente sans mots est lui-même repris, cité, dans le texte. Il est textualisé.
A gauche, l’auteur dessine la fresque, maintes fois commentée, inscrite sur une paroi, au fond d’un puits de la grotte de Lascaux :

(fig. 7)
Quignard a commencé à dessiner le bison puis l’a laissé tomber et même l’a raturé (la différence entre les hachures faisant partie du dessin et la rature du dessin est visible). Le bison ne l’intéresse pas, il ne rentre pas dans son dessein, il le retire de sa composition. En revanche, les têtes d’oiseaux (sirênes de son texte à venir), y compris sur la figure humaine, sont maintenues, aériennes, hors temps, hors espace.
Or si cela n’a pas été maintenu dans la version publiée de Boutès, Quignard mentionne cette fresque de Lascaux dans son texte ; le paragraphe apparaît à la version 3 (f°6), en bas de page [42]

(fig. 8)
et disparaîtra à la version 17. Entre temps, le paragraphe est successivement retouché jusqu’à la version 11. Ce passage référentiel est donc maintenu durant quatorze versions et retravaillé huit fois ! Ces repentirs successifs marquent combien la représentation de Lascaux a travaillé le texte de l’intérieur. Et pourtant, ce paragraphe disparaît : Quignard opte pour l’implicite, pour l’image retirée.
Dans le bas de la composition dessinée de Quignard, nous voyons qu’il a utilisé la mer de la fresque du plongeur pour en faire le support du bateau portant à la fois Héraclès et Orphée qui se tournent le dos. Le bateau est immobile puisque fixé au promontoire. Héraclès rame, tente de faire avancer le bateau ; Orphée joue de sa lyre, extrêmement concentré, aveugle et sourd à autre chose que sa musique : « Qu’on me permette d’oublier Orphée perdu dans les cordes parallèles de sa cithare qu’il tend, accorde » [43].
Nous avons, en tout cas, émergeant de cette composition complexe deux figures inversées dont on verra l’obstination, la constance : « la née » et « le mort », « La née de la mer et le mort dans la mer », belle expression qui surgit dès la deuxième version [44] :

(fig. 9)
Cette expression se maintient identique dans les trente-deux versions, la seule modification sera l’adoption de majuscules ; on la retrouve dans le texte final du livre : « Aphroditè et Boutès, ce sont la Née de la mer et le Mort dans la mer » [45].
[40] La tombe dite du plongeur, datée de 480-470 av. J.C., se trouve au musée de Pæstum. Sur la dalle de couverture de la tombe a été peint, vers 480-470 avant J.C., un homme nu plongeant dans l’eau. La scène est symbolique ; le plongeon indique le passage de la vie à la mort.
[41] P. Quignard, Boutès, Op. cit., p. 12.
[42] P. Quignard, Sur le désir de se jeter à l’eau, Op. cit., p. 54.
[43] P. Quignard, Boutès, Op. cit., p. 15.
[44] P. Quignard, Sur le désir de se jeter à l’eau, Op. cit., p. 48.
[45] P. Quignard, Boutès, Op. cit., p. 13.