L’image comme antériorité sensible
de l’écriture chez Pascal Quignard

- Irène Fenoglio
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Résumé

Dans l’univers de Pascal Quignard, la question de l’image est omniprésente. L’image y est l’expression du toucher avec les yeux, véritable sensualité qui inaugure toujours, chez lui, le rapport à l’écriture. Soit elle antériorise l’écriture (dans les manuscrits, par exemple), soit elle accompagne l’écriture, soit l’écriture la commente (ses textes sur les peintres ou les tableaux), mais elle est toujours là pour signifier un rapport à l’archaïque, à l’inconscient, au désir. Le premier volet du présent article aborde la façon dont Quignard imagine la création humaine de l’écriture en donnant à voir le processus d’institution des lettres à partir de dessins. Dans un deuxième temps je montre comment l’auteur donne à voir l’image des langues dont il fait usage dans la plupart de ses textes, tous genres confondus. Le dernier aspect que je développe est l’antériorité de l’image, source visible d’émotion pour l’écriture même du texte. Je montre, comment, à partir d’illustrations de manuscrits, pour Pascal Quignard, dessiner diffère l’écriture tout en la préfigurant, le tracé iconique constituant comme une lecture intériorisée, secrète, d’un énoncé encore absent.

Mots-clés : Pascal Quignard, image, manuscrits, dessins, illustration

 

Abstract

In the universe of Pascal Quignard, the question of the image is omnipresent. The image functions as an expression of touching with the eyes: a genuine sensuality which, according to him, inaugurates the relation to writing. The image may precede writing (as in manuscripts, for example), or accompany the writing, or be the object of commentary (as in his texts on painters and paintings); yet it is always present creating the link with the archaic, to the unconscious, and to desire.
The first part of this article examines the way Quignard imagines the human creation of writing by rendering visible the process through which letters are instituted out of drawings. In a second step, I show how the author makes the image visible to the languages he mobilizes in most of his texts, across genres. The final aspect I develop is the anteriority of the image, understood as a visible source of emotion for the very act of writing. Drawing on illustrations from manuscripts, I demonstrate how, for Quignard, drawing both defers writing and prefigures it, the iconic trace constituting a kind of interiorized, secret reading of an utterance not yet brought into being.

Keywords: Pascal Quignard, image, manuscripts, drawings, illustration

 


 

Les images ne cessent de surgir au sein des litteræ tandis que le sermo des philosophes s’emploie à les écarter [1]

 

L’image fait appel à la vision. L’écriture aussi. Qu’est-ce qui les différencie ? L’image a ce statut particulier d’être à la fois symbolique – elle n’est pas objet, elle représente – mais elle ne l’est pas comme l’est le langage. Elle possède une matérialité visuelle immédiatement plus envahissante parce que d’emblée plus imprévisible et plus intime.

L’image re-produit, re-présente ; elle fait appel à la sensibilité et à la sensualité du voir. L’écriture se lit et la lecture, peut, à son tour, faire advenir chez le lecteur des images, mais celles-ci demeureront intrinsèquement dépendantes de la lecture et seront subjectives et mentales.

Dans l’univers de Pascal Quignard, la question de l’image est omniprésente. L’image y est l’expression du toucher avec les yeux, véritable sensualité qui inaugure toujours, chez lui, le rapport à l’écriture. Soit elle antériorise l’écriture (dans les manuscrits, par exemple), soit elle accompagne l’écriture, soit l’écriture la commente (ses textes sur les peintres ou les tableaux), mais elle est toujours là pour signifier un rapport à l’archaïque, à l’inconscient, au désir. « Derrière l’image il y a le désir, c’est le fantasme du jour, c’est le rêve la nuit, c’est l’oracle la veille » [2].

L’image est là avant que la parole ne soit active, elle participe de l’origine qui ne cesse pas. Aussi, elle n’est pas chez Quignard un îlot qui illustre l’écriture, l’image y est prégnante ; l’écriture y est prise à l’intérieur ou l’intègre processuellement.

Pascal Quignard intitule son VIIe Traité : « Sur les rapports que le texte et l’image n’entretiennent pas » [3]. Cependant, il n’a cessé de s’interroger sur les rapports que les deux instances entretiennent. Il n’a cessé de s’interroger sur l’écriture, dans tous les sens du terme et sur ce qui la supporte, des tablettes d’argile aux livres. Le premier volet du présent article abordera la façon dont Quignard imagine la création humaine de l’écriture en donnant à voir le processus d’institution des lettres à partir de dessins.

Dans un deuxième temps je montrerai comment l’auteur donne à voir l’image des langues dont il fait usage dans la plupart de ses textes, tous genres confondus. Au-delà des passages où il donne à voir des langues différentes conservées avec leur propre alphabet (grec, par exemple), il y a d’autres images de langue en texte.

L’image est le possible du toucher dans le texte, elle est source visible d’émotion. Avant l’impression du seul texte, donc dans le manuscrit, il s’agit du toucher même de l’écrivant. C’est le dernier aspect que je développerai dans cet article. J’essaierai de montrer, à partir d’illustrations de manuscrits, comment, pour Pascal Quignard, dessiner diffère l’écriture tout en la préfigurant, le tracé iconique constituant comme une lecture intériorisée, secrète, d’un énoncé encore absent.

 

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[1] P. Quignard, Rhétorique spéculative, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 14.
[2] P. Quignard, « Le Mot littérature est d’origine encore inconnue », dans Autour d’Emile Benveniste. Sur l’écriture, dir. I. Fenoglio et al., Seuil, 2016, pp. 314-316.
[3] P. Quignard, Petits traités, t. I, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 129.