Images aux sources du graphisme de l’écriture
« Les lettres typographiques sont des “dessins en relief” » [
4].
« L’écriture est cet étrange progrès (avancée du dire dans le voir, avancée de la langue parlée dans l’objectivation d’elle-même) qui régresse (la lettre fait appel aux ressources plus anciennes de l’image) » [5]. Les Petits traités constituent pour cette mise en scène à la fois littéraire et historique une source inépuisable. Dans le XVIIe Traité, intitulé Liber, Quignard évoque les lettres de différents alphabets comme ayant pour source des images, des dessins : « Les vingt-deux lettres de l’alphabet linéaire phénicien étaient (…) dessinées au pinceau ou à la plume sur du papyrus ou des ostracons » [6] ; « Dans les textes de pyramides les phonèmes [étaient] écrits au moyen d’un serpent ou d’un crocodile » [7]. Mais aussi :
En hittite l’hiéroglyphe signifiant « moi, je » est un visage de profil dont la main montre la bouche.
En égyptien le déterminatif de la parole est une silhouette d’homme assis portant la main à sa bouche.
*
Enfant assis suçant son pouce [8].
Toutes ces remarques, longue méditation sur ce qui constitue le livre depuis la plus archaïque des écritures, depuis les anciens supports d’écriture, depuis les premières formes consistantes de textes puis de livres, trouvent leur schème dans une évocation à la fois redondante et performative
Le hiéroglyphe égyptien qui désigne le scribe figure les principaux instruments dont il est entouré : un étui à calames relié au godet à eau et à la palette à encres rouge et noire. Le calame était une simple tige de jonc dont le scribe mâchonnait le bout pour en faire un pinceau [9].
Cependant Pascal Quignard a écrit un long texte plus récent, dont une première partie traite de la source-image des lettres. Il s’agit de « Le Mot littérature est d’origine encore inconnue » publié dans un ouvrage consacré au linguiste Emile Benveniste [10]. L’insistance de Quignard pour reprendre ce thème qui animait déjà ses premiers écrits est remarquable. Elle témoigne de la nécessité pour lui de mettre l’image au centre de son univers mais aussi au principe même de la pensée. Rappelons-nous cette scène fascinante au chapitre III de Mourir de penser : « [Le chien] voit un mendiant en train de parler avec le porcher. Mais le déguisement ne trompe pas longtemps le chien : il pense Ulysse dans le mendiant » [11]. Là encore la performativité est à l’œuvre : l’image réelle d’Ulysse permet de penser Ulysse, pas de langage (un chien en est dépourvu) mais une image sur la rétine ; le voir pense. L’auteur répond à la question qu’il se pose lui-même « Comment figurer la pensée ? » : « je ne puis procéder à cette quête de la figuration du monde intérieur invisible qu’à l’aide d’images » [12].
Dans le texte qui rend un très bel hommage à Benveniste et où il dit son admiration, Quignard explique qu’il s’engage dans une réflexion difficile sur « la res litteraria, la chose des lettres » et expose son avancée : « Dans une première partie, je m’en vais réfléchir sur la lettre. Dans une deuxième partie je m’en vais réfléchir sur l’image. (…) Penser comme voir et dire » [13]. Pascal Quignard montre comment les lettres permettant une écriture trouvent leur source dans l’image. Il ne s’en tient plus seulement aux écritures imagées, comme l’écriture hiéroglyphique mais va chercher l’image derrière l’alphabet latin :
Jadis la vieille lettre alf était le visage d’un aurochs ou d’un taureau vu de face. En -1250 ce visage – ou cette lettre, du moins ce caractère – apparaît en égyptien hiératique. Le mot phénicien alf désigne n’importe quel bovidé. Le mot hébreu aleph lui-même veut dire encore bœuf. Alf, aleph, alpha, a, se penche sur la droite, s’avance dans la violence la plus frontale et, au bout de quatre millénaires, ne perd qu’un bout de sa corne gauche au cours d’une demi-rotation. La silhouette protosinaïtique, à gauche, est encore une image mais est déjà un signe. […]

B, beth, beta, formée de ses cinq parois, était la maison entourée de barrières ou de palissades où la bête indomesticable était parquée.

C’était appelée par les Romains « tristis littera ». C’était la lettre triste parce qu’elle était l’initiale du verbe Condemno et elle est l’équivalent du D qui n’est pas tout à fait un D du signe Deleatur (Que cela soit détruit !). Je m’attarde un instant sur
qui cherche encore de nos jours à représenter graphiquement en latin la lettre thèta des Grecs qui ouvre le mot Thanatos :

J’arrête sur l’abc. J’adjoins juste le signe deleatur qui est très intéressant. (…) Cette lettre, une fois inscrite en face d’un nom sur un bout de poterie ou sur un coquillage d’ostracisme, à Athènes, ou sur une liste de proscription, à Rome, en appelait à l’élimination par mort violente de l’individu qu’elle « notait » (…) C’est ainsi que le deleatur définit le signe qui, placé devant un autre signe, le met à mort. C’est le signe qui efface [14].
Au-delà des images à l’origine des lettres, Pascal Quignard explore un rapport plus complexe entre l’image et l’écriture, un rapport essentiel, archaïque propre à l’humain qui orienterait celui-ci vers la recherche d’un objet-signe que deviendra la lettre :
L’homme vivant ne voit sa vie ni dans sa conception ni dans sa mort. L’image manque. Ces deux images qui manquent travaillent son enfance et sa fin. La scène où il prend origine est antérieure à l’embryogenèse de son corps. La posture où sa vie se dérobera est postérieure à l’heure de son agonie. L’œil humain a besoin du secours d’un objet dont la face se dérobe pour voir ce qu’il ne voit pas. D’un signe – qui détruit ce qu’il dénote mais qui ne manifeste pas ce qu’il est. D’un étrange objet qui ne montre pas quand il montre [15].
Passons les lettres, allons vers ce qu’elles permettent et ordonnent, les livres. Que sont les « conditions du livre » ? « Des pages écrites. Le dessin des caractères. La répartition de la ligne et sa formation en colonne. L’architecture de la page, blanc et texte. (…) Critères : la simplicité, l’équilibre, la clarté. I.e. la lisibilité de la page et non son spectacle » [16]. Tout le vocabulaire utilisé par Quignard relève de la vision, la « lisibilité » du livre relève de l’image sur la rétine : dessin, ligne, colonne, architecture, couleurs (blanc et noir).
Ce parcours dans ses textes parmi les plus anciens et ceux parmi les plus récents prouve, s’il en était besoin, combien Pascal Quignard, non seulement ne se départ pas de l’image mais a cherché, tout le long de sa longue vie d’écriture à montrer que c’est bien l’image qui est à la source de la pensée humaine. Non content de démontrer cela, il s’attachera durant toute son œuvre à donner à voir les écritures.
[4] P. Quignard, Petit traités, Op. cit., p. 405.
[5] P. Quignard, « Le Mot littérature est d’origine encore inconnue », art. cit., p. 271.
[6] P. Quignard, Petits traités, Op. cit., p. 330.
[7] Ibid., p. 331.
[8] Ibid., p. 401.
[9] Ibid., p. 341.
[10] P. Quignard, « Le Mot littérature est d’origine encore inconnue », art. cit., pp. 267-304.
[11] P. Quignard, Mourir de penser, Paris, Grasset, 2014, p. 17.
[12] P. Quignard, « Comment figurer la pensée ? », dans A. Tapié et R. Cotentin (dir.), Portraits de la pensée, Lille, Nicolas Chaudun, 2011, p. 17.
[13] P. Quignard, « Le Mot littérature est d’origine encore inconnue », art. cit., p. 271.
[14] Ibid., p. 273.
[15] Ibid., p. 274.
[16] P. Quignard, Petits traités, Op. cit., p. 424.