L’image comme antériorité sensible
de l’écriture chez Pascal Quignard

- Irène Fenoglio
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Certains manuscrits de Pascal Quignard, s’ouvrent, en effet, sur un dessin, fait à l’aube, au réveil, dans la représentation du rêve qui serait, sans cette pause blanche, en train de s’effilocher. Il a lui-même évoqué dans des entretiens ce moment le plus créateur pour lui qu’est le réveil, alors qu’il est encore dans le rêve qu’il tente de fixer sur le papier, par des mots parfois mais aussi par des dessins tracés à partir de taches de thé. Certains de ces manuscrits conservés, portant des dessins initiaux en brun foncé, à l’encre de thé, sont absolument saisissants.

D’autres manuscrits sont accompagnés de dessins « conscients » qui, tout à la fois, s’engagent dans le « projeté » encore flou de l’écriture à venir et engagent l’écriture même par leurs propres mouvements de représentation ; les images, interpellées par l’œuvre en gestation tracent, dans leur matérialité graphique, le fantôme des phrases à venir.

Dessiner semble, pour l’auteur, la seule manière de lire « for-intérieurement » l’œuvre qui s’initie, c’est-à-dire de commencer à l’écrire. Dessiner diffère l’écriture tout en la préfigurant, le tracé iconique constituant comme la part secrète d’une expression encore absente.

Pascal Quignard accéda à ma demande de conserver la totalité du manuscrit d’une œuvre et d’en « conserver les traces dès le premier instant où [il] en aurait l’idée et qu’[il y] entasse tous les états qui se succèderaient jusqu’à la publication » [32]. Ce manuscrit de Boutès est aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France [33].

Voici la façon dont se présente le verso de la chemise contenant la première livraison du manuscrit avec trois dessins agrafés [34] :

 

(fig. 3)

 

- Figure de la sirène

Pascal Quignard ayant empilé les documents de genèse au fur et à mesure de leur « arrivée », la première image qui est intervenue est celle-ci [35] :

 

(fig. 4)

 

S’il indique en marge où il a trouvé l’image, l’auteur n’en précise pas l’origine. Sa légende : « Sirène et le plongeur de Pæstum » affirme une réappropriation de cette gravure dans le temps d’écriture de Boutès. La gravure est étrange : la mer, une sirène. Une sirène au visage de moine ou … de vieille femme qui pourrait être une figure de mère. La Mère gravée dans la mer fait obstacle à la remontée de la forme poisson immergée sous elle. Cette image a vraisemblablement frappé Quignard, elle est en effet extrêmement troublante dans son ambiguïté : « Boutès est celui qui, attiré par le chant des Sirènes, se noie dans l’écume d’Aphrodite » [36].

La gravure mère-moine-sirène projette un élément essentiel dans l’œuvre de Quignard, et en particulier dans Boutès, l’élément fait lien entre le temps et l’espace : la voix. La voix est seuil entre le monde minéral, végétal, animal et le monde de l’animal humain. Voix de l’originaire, voix de soprano, il s’agit de faire seuil entre l’avant-monde de la vie utérine et le monde pris dans le langage et la vie sociale ; seuil entre la voix de l’enfance et la voix muée, c’est-à-dire sexuée.

Le soprano de voix maternelle, c’est la voix des sirènes. La musique prend racine dans cette voix : l’espace ouvert par la plongée de Boutès dans les flots et sa nage vers les Sirènes, vers la Perdue.

 

Il y a dans toute musique un appel qui dresse, une sommation temporelle, un dynamisme qui ébranle, qui fait se déplacer, qui fait se diriger vers la source sonore. Boutès est à la musique (par rapport à Aphrodite) ce qu'Adonis est à la chasse (par rapport à Aphrodite). Ces deux héros amants de la déesse de l'amour répondent à un désir d'inconnu plus vaste que le sexuel. Plus vaste que 1a reproduction sociale. Ils oublient Vénus. Leur quête est périphérique et solitaire. Pour l'un c'est la rencontre d'un sanglier. Pour l'autre celle d'un oiseau de mer [37].

 

- Dessin-rêve

 

Le deuxième feuillet du dossier est un dessin de l’auteur : une composition, dessinée d’un même mouvement [38].

 

(fig. 5)

 

Dans cette composition chaque élément prend sens par rapport à un autre. Dans un entretien, à la question « Quand commencez-vous à écrire ? », Pascal Quignard répond « quand la vision se révèle aussi précise qu’un tableau de Van Eyck, si j’ose dire (…), cela signifie que le désir a résisté au temps. Alors je peux écrire le livre à toute vitesse » [39].

 

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[32] P. Quignard, Sur le désir de se jeter à l’eau, Op. cit., p. 8.
[33] Le Fonds Pascal Quignard de la BnF est conservé sous la cote : NAF 28980 (voir la notice concernant le manuscrit de Boutès dans le catalogue de la BnF. Consulté le 27 mai 2026).
[34] P. Quignard, Sur le désir de se jeter à l’eau, Op. cit., p. 41.
[35] Ibid., p. 42.
[36] P. Quignard, Boutès, Paris, Galilée, 2008, p. 13.
[37] Ibid.
[38] P. Quignard, Sur le désir de se jeter à l’eau, Op. cit., p. 43.
[39] P. Quignard, « Entretien avec Michèle Gazier », Télérama, n°2747, 7 septembre 2002.