L’image emblématique
Précisons que, dans le Speculum, l’image à l’ouverture du chant homérique est précédée du titre du chant et accompagnée de quatre vers latins qui en donnent une morale. Ce premier ensemble est suivi de plus, non de la traduction du chant comme chez Salel, mais d’un résumé en vers latins, lui-même accompagné de sa traduction en vers français. Un tel dispositif rapproche l’image de l’emblème qui, rappelons-le, est une « figure symbolique accompagnée d’une brève formule d’intitulé et d’une épigramme, le tout ayant valeur didactique et moralisante » [28]. Dans le cas du Speculum cependant, l’image n’est pas entièrement symbolique puisqu’elle renvoie aux épisodes du poème homérique [29].
Reprenons l’image du chant I qui s’intitule « Les prières de Crise, la peste du camp, et les inimitiez des roys ». Sous l’image, ces quatre vers latins (fig. 20) :
Inficiens phoebus miseranda peste Pelasgos,
Contem[p]tum vatis vindicat atque sui.
Principe sed charam compulso linquere praedam,
Causa fit alterius altera rapta mali.
Phébus infectant les Pélasges d’une peste déplorable
Venge le mépris pour son prêtre et lui-même.
Le prince est contraint d’abandonner le butin qu’il chérit,
Et c’est la nouvelle cause d’un nouveau malheur.
Ces quatre vers semblent résumer le chant, tout en mettant l’accent sur la faute première des Grecs (en réalité du roi Agamemnon), coupables d’avoir traité avec mépris le prêtre d’Apollon. Le débat entre les chefs et la colère d’Achille sont donc négligés au profit d’une lecture plus religieuse.
L’image à l’ouverture du chant III (fig. 28), consacré au duel entre Pâris et Ménélas, mais représentant Hélène et Pâris, est accompagnée des vers suivants :
Causa mali tanti es, tanti causa una furoris
Tyndari, qua laesos cogis ad arma viros.
Infelix pretium pugnae tua forma futura est,
Et victor justus nempe maritus erit.
Tu es la cause d’un si grand mal, la cause unique d’une telle folie,
Fille de Tyndare, toi qui blesses les hommes et les pousses
à prendre les armes.
Ta beauté sera le prix malheureux du combat
Et le juste vainqueur sera ton époux.
Qui parle ici ? Un locuteur poète, auteur de ce qui ressemble à un quatrain moral, qui apostrophe la fille de Tyndare, Hélène, dont il condamne la beauté au prétexte qu’elle est cause de la guerre que se livrent Grecs et Troyens. Le texte d’Homère est pourtant beaucoup plus nuancé. Les vieillards de Troie, massés sur les remparts autour du roi Priam, commentent ainsi l’arrivée d’Hélène :
Rien d’étonnant [disent-ils] si Troyens et Argiens aux bonnes jambières
pour une telle femme, endurent de longues souffrances.
Elle ressemble terriblement aux divines déesses !
Mais, aussi [sic] belle soit-elle, qu’elle reparte sur l’onde,
sans devenir pour nous, pour nos fils, un malheur par la suite [30] !
Dans les vers du Speculum, l’apostrophe à Hélène transforme une réflexion en accusation. Cette transformation va de pair avec la perturbation de la relation illustrative. Ici, en effet, c’est le texte qui illustre l’image, en en faisant surgir la leçon. Par là même, l’image se voit conférer un statut symbolique plus marqué, comme l’indique aussi la figure de dérision qui orne le fauteuil d’Hélène, qui semble la marotte d’un fou, comme en écho au furor dénoncé dans le quatrain moral.
La forme quasi emblématique de ce nouveau dispositif texte/image ou plutôt image/texte (ou texte/image/texte, si l’on considère que le texte homérique reste une premier étape dans le processus) confère donc aux chants homériques une portée morale, que l’on va retrouver dans l’édition que Melchior Tavernier propose des gravures de van Thulden (1633). La page de titre précise en effet que le recueil est constitué de gravures avec « explication morale » de chaque figure, et l’avertissement qui suit annonce que toutes les belles « inventions » d’Homère, pour magnifiques qu’elles soient, « ne sauroient estre inutiles, puisqu’elles contiennent plusieurs belles Moralitez icy deduites pour l’instruction de la vie ». L’épisode de Circé (fig. 27) est ainsi commenté :
Quelques pernicieux que soient les enchantements de Circé, Ulysse s’en garantit par le conseil de Mercure ; et s’aidant de la racine de Molly, pourvoit à sa délivrance, et à celle de ses compagnons. Il est déclaré par là, Qu’en quelque danger que soient les hommes, ils s’en peuvent tirer aisément, quand ils suivent les inspirations du Ciel, d’où leur viennent de salutaires remèdes, lorsqu’ils y pensent le moins [31].
La différence de typographie souligne les deux temps du commentaire : d’abord « le sujet », descriptif, puis « l’explication morale » qui vise un public chrétien désireux de tirer parti des Anciens dans un monde chrétien…
La gravure représentant le Cyclope propose le même type de lecture (fig. 29) :
Ulysse aborde la demeure de Polipheme, et met pied à terre avec quelques-uns de ses compagnons, pour tascher d’apprendre quels sentiments avoient des Dieux les habitans de cette Isle, et quel traittement ils souloient faire à leurs hostes ; Bel exemple aux navigateurs bien advisez, De ne se croire jamais en seureté dans un pays estranger, si l’humeur brutale de ceux qui l’habitent en a banny la Religion, et l’Hospitalité [32].
Le terme exemple explicite l’enjeu de l’explication morale : tirer d’Homère une leçon de sagesse pratique.
L’on voit bien cependant les conséquences de cette mise en album pour la perception de la galerie d’Ulysse. Là où le spectateur déambulait dans la galerie en admirant l’Odyssée en images, le lecteur est invité à tirer des leçons. L’explication morale met de côté la perception esthétique au profit d’un sens désormais fermé, verrouillé. Il est difficile de mesurer l’impact de l’album auprès du public, mais il est probable que l’image commentée invite assez peu à la lecture d’Homère, dont le lectorat diminue au XVIIe siècle.
Les images que nous avons passées en revue témoignent donc excellemment des ambiguïtés de la réception des poèmes homériques à la Renaissance. Homère acquiert progressivement un statut d’auteur-poète en se détachant de la matière de Troie où il était associé avec d’autres. Son statut de père de la poésie et de créateur de magistrales figures royales qui s’illustrent aussi bien au conseil qu’au combat en fait une source inépuisable d’images au service des ambitions de François Ier, désireux d’illustrer la France à travers des réalisations picturales ou des traductions. Car l’enjeu est bien d’obtenir un Homère français, à partir d’une double esthétique : antiquisante (pour conserver le prestige du grand ancien) et modernisante (pour l’offrir en modèle aux contemporains).
Après François Ier cependant, le prestige d’Homère périclite [33]. En témoigne la nécessité de moraliser sa réception. Au XVIIe siècle, Homère dérange, on lui préfère Virgile, dont le héros, moins aventurier et plus respectueux des dieux [34], convient mieux à la monarchie française. Ce que nous montre le parcours chronologique des images homériques, c’est finalement l’effacement progressif du texte d’Homère derrière d’autres textes. Il faudra un siècle pour inverser la tendance.
[27] La gravure inversée correspond aux fresques de Primatice et de Niccolò dell’Abbate telles qu’on pouvait les voir dans la galerie d’Ulysse au château de Fontainebleau.br>
[28] Daniel Ménager, s. v. « Emblème », dans Lexique des termes littéraires, sous la direction de M. Jarrety, Paris, Hachette, 2001.
[29] Sur la dimension emblématique des images du Speculum, voir Roger Paultre, Les Images du livre : Emblèmes et devises, préface de Louis Marin, Paris, Hermann, 1991, pp. 33-34.
[30] Homère, Iliade, trad. Philippe Brunet, Paris, Editions du Seuil, 2010, vv. 156-160, p. 88.
[31] Ed. citée, n.p. Dans l’édition de Melchior Tavernier, ces explications morales sont regroupées au début du recueil et l’éditeur a pris soin d’ouvrir son album par un « Avertissement ». En 1640, l’éditeur François L’Anglois publie une nouvelle édition des Travaux d’Ulysse en légendant chaque image par son « explication morale ».
[32] Ed. cit., n.p.
[33] Sur l’évolution de la réception d’Homère à la Renaissance, voir Philip Ford, De Troie à Ithaque : Réception des épopées homériques à la Renaissance, Genève, Droz, 2007 ; et Jessica Wolfe, « Homer in Renaissance Europe (1488-1649) », dans The Cambridge Guide to Homer, ed. C. O. Pache, Cambridge, Cambridge University Press, 2020, pp. 490-504.
[34] Sur ce point, voir dans ce numéro spécial l’article d’Anne-Angèle Fuchs, centré sur l'importance de la notion de pietas dans l’Enéide (note de l’éd.).