Illustrer Homère à la Renaissance :
décors et objets au défi du texte

- Christiane Deloince-Louette
_______________________________

pages 1 2 3 4 5 6
partager cet article   Facebook Linkedin email
retour au sommaire

Résumé

Les illustrations d’Homère à la Renaissance en France sont peu nombreuses. Les traductions françaises de l’Iliade de Jehan Samxon (1530) et de Hugues Salel (1545) comportent des « figures » à l’ouverture des chants, dispositif que reprendra, au début du XVIIe siècle, le Speculum heroicum d’Isaac Hillaire de La Rivière et Crespin de Passe (1613) qui n’offre cependant qu’un résumé des chants homériques. L’Odyssée, pour sa part, est transcrite en images dans les fresques de la galerie d’Ulysse du château de Fontainebleau, désormais connues seulement par les gravures de Theodoor van Thulden, publiées en 1633 sous le titre Les Travaux d’Ulysse. Si les bois gravés de la traduction de Samxon inscrivent encore Homère dans la tradition médiévale de la matière antique, l’analyse des décors et des objets dans les illustrations de Salel comme dans les gravures postérieures dévoile chez les éditeurs un désir d’actualisation et, conjointement, une tentation archéologique. Les configurations retenues permettent surtout de distinguer trois fonctions rhétoriques de l’image : une fonction didactique (l’image résume le chant homérique), une fonction pathétique (lorsqu’une scène est privilégiée) et une fonction emblématique (l’image s’accompagne d’une explication morale). L’image apparaît donc comme un commentaire du texte d’Homère qui en oriente la compréhension et reflète les tensions de la réception des poèmes homériques à la Renaissance.
Mots-clés : Iliade, Odyssée, Renaissance, Theodoor van Thulden, illustration d’Homère

 

Abstract

Illustrations of Homer in Renaissance France are few and far between. The French translations of the Iliad by Jehan Samxon (1530) and Hugues Salel (1545) include “figures” at the opening of the books, a device that was taken up again in early 17th century in the Speculum heroicum by Isaac Hillaire de La Rivière and Crespin de Passe (1613), which nonetheless offers only a summary of the Homeric books. The Odyssey, for its part, was transcribed in images in the frescoes of the Ulysses Gallery at the Château de Fontainebleau, now known only through the engravings by Theodoor van Thulden, published in 1633 under the title Les Travaux d’Ulysse. While the woodcuts in Samxon’s translation still inscribe Homer in the medieval tradition of the “matière antique,” an analysis of the scenery and objects in Salel’s illustrations and the later engravings reveals a desire on the part of the publishers for updating and, at the same time, an archaeological temptation. Above all, the configurations selected make it possible to distinguish three rhetorical functions of the image: didactic (the image summarises the Homeric songs), pathetic (when a scene is privileged) and emblematic (the image is accompanied by a moral explanation). The image thus appears as a commentary on Homer’s text, guiding our understanding and reflecting the tensions in the reception of the Homeric poems during the Renaissance.
Keywords: Iliad, Odyssey, Renaissance, Theodoor van Thulden, Homer illustrated

 


 

C’est à la fin du XVe siècle que l’on redécouvre les poèmes homériques, après une longue éclipse pendant un Moyen Age qui ne lisait plus le grec. La première édition du texte grec date de 1488, à Florence, mais on compte deux traductions latines antérieures, celle que Léonce Pilate prépara pour Pétrarque, restée manuscrite, et celle de Lorenzo Valla, imprimée en 1474 à Brescia, qui ne traduit que l’Iliade [1]. La première traduction française, en prose, par Jehan Samxon, est publiée en 1530 à Paris et c’est à l’instigation du roi François Ier que, quinze ans plus tard, Hugues Salel donne les dix premiers chants de l’Iliade en décasyllabes français [2]. Rappelons que le roi François, féru d’arts et de lettres, a toujours soutenu les humanistes dans leur volonté de faire connaître les grandes œuvres de l’Antiquité ; cependant, son intérêt pour Homère vient sans doute aussi d’une légende qui fait du Troyen Hector le père du premier fondateur du royaume de Gaule ou de France [3].

Je voudrais ici présenter et analyser les images de ces deux premières traductions françaises de l’Iliade, destinées à un public noble et qui comportent plusieurs gravures sur bois ; à ce premier ensemble, j’ajouterai deux recueils de gravures sur cuivre, publiés au début du XVIIe siècle : le Speculum heroicum d’Hillaire de La Rivière, abrégé des chants de l’Iliade en vers latins et français accompagné, pour chaque chant, des gravures de Crespin de Passe (1613) [4] ; et le recueil de gravures composé par Theodoor van Thulden à partir des fresques de la galerie d’Ulysse à Fontainebleau – autre entreprise de François Ier –, publié en 1633 par Melchior Tavernier qui y ajoute une « explication morale » [5]. On le voit d’emblée : le texte d’Homère est parfois accompagné d’images, et les images sont parfois accompagnées de textes qui ne sont pas d’Homère.

S’agit-il d’illustrations ? La notion d’illustration à la Renaissance a deux sens : d’abord l’éclaircissement, l’explication [6] ; ensuite, la mise au jour des beautés (c’est le sens du titre que Joachim Du Bellay donne à son manifeste littéraire de 1549 : Défense et illustration de la langue française). Richelet dit encore en 1680 : « Ce mot est écorché du Latin illustratio, et il veut dire explication, discours qui met en son jour ce qu’il y a de beau, et de particulier en un lieu, ou sur un sujet » [7]. L’illustration ne désigne donc pas l’image elle-même qui figure ou représente (l’âge classique parle le plus souvent de « figures »), mais le processus de mise en valeur d’un sens ou d’une beauté, c’est-à-dire une forme de commentaire. C’est cette piste que je suivrai : l’image commente le texte, de diverses manières, et en oriente la compréhension. Mais quel texte ? Le poème homérique ou l’idée qu’un éditeur se fait d’Homère [8] ?

Prendre pour objet d’étude l’illustration d’Homère par l’image permettra en effet de décrire les tensions qui traversent, à la Renaissance, la réception des poèmes homériques et, au-delà, la réception de l’Antiquité : en ce qui concerne le statut d’Homère, poète ou historiographe, mais aussi le public visé, noble ou érudit ; en ce qui concerne l’utilité d’Homère, entre morale, politique et religion. Avec cette question toujours à l’arrière-plan : comment s’approprier l’Antiquité, et quelle Antiquité ?

 

Expliquer Homère par la guerre de Troie

 

La traduction de Jehan Samxon, réalisée d’après la version latine de Valla et publiée à Paris en 1530, se présente comme un objet hybride. Le titre complet met en valeur Homère, « poète grec et grant hystoriographe », mais précise d’emblée qu’Homère est accompagné des « premisses et commencemens de Guyon de Coulonne souverain hystoriographe » et des « additions et sequences » de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète [9]. Ces trois auteurs, largement postérieurs, sont considérés à la Renaissance comme des historiens de la guerre de Troie et leurs textes visent à compléter l’Iliade qui, on le sait, ne traite qu’un épisode de la guerre, la colère d’Achille. Au début du XVIe siècle, traduire Homère en français, c’est donc aussi le compléter pour l’inscrire dans le cadre plus large de la guerre de Troie, cadre familier aux lecteurs du Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure (XIIe siècle), source première de Guyon de Coulonne. Homère est ainsi rattaché au Moyen Age par le biais de l’« Histoire », une histoire fondée d’ailleurs sur des textes pas toujours historiques [10].

 

>suite
sommaire

[1] Leontius Pilatus, 1369, BnF, ms latin 7880 (1) et 7880 (2). La traduction latine de Valla fut publiée à Brescia en 1474 chez Heinrich von Köln et Stazio Gallo, puis en 1497 chez Battista Farengo.
[2] Les Iliades de Homere Poete Grec et grant hystoriographe. Avec les Premisses et commencemens de Guyon de coulone souverain hystoriographe. Additions et sequences de Dares Phrygius et de Dictys de Crete. Translation en partie de Latin en langaige vulgaire par maistre Jehan Samxon licientie en Loys Lieutenant du Bailly de Touraine a son siege de Chastillon sur yndre, Paris, Jehan Petit, 1530 ; Les Dix premiers livres de l’Iliade d’Homère prince des poètes. Traduits en vers français par M. Hugues Salel […], Paris, Vincent Sertenas, 1545.
[3] Voir Jean Lemaire de Belges, Les Illustrations de Gaule et singularités de Troye, Lyon, Etienne Balland, 1511.
[4] Speculum heroicum Principis omnium temporum poetarum Homeri. […] Les XXIIII Livres d’Homère, reduicts en tables demonstratives figurées, par Crespin de Passe, excellent graveur. Chaque livre redigé en argument Poeticque, par le Sieur I. Hillaire, Sr de la Riviere rouennois, Utrecht et Arnhem, Apud Ioannem Ianssonium bibliopolam, 1613.
[5] Les Travaux d’Ulysse, desseignez par le sieur de Sainct Martin, de la façon qu’ils se voyent dans la maison royalle de Fontainebleau. Peints par le Sieur Nicolas, et gravez en cuivre par Theodore Van Thulden. Avec le subject et l’explication Morale de chaque Figure […],Paris, Melchior Tavernier, 1633.
[6] Cotgrave donne explanation ; voir A Dictionarie of French and English Tongues, 1611, s.v.
[7] Richelet, Dictionnaire françois, 1680, s.v.
[8] Voir sur cette question l’article éclairant de Benoît Tane, « La relation illustrative. Une redéfinition », Littératures classiques, n° 107, « Illustrer le livre sous l’Ancien Régime », sous la direction d’O. Leplatre, 2022/1, pp. 15-30.
[9] On doit à Dictys de Crète une Ephéméride de la guerre de Troie en grec (fin IIe siècle) et à Darès le Phrygien une Histoire de la destruction de Troie en latin, probablement plus tardive. Voir la traduction moderne de Gérard Fry, Récits inédits sur la guerre de Troie, Paris, Les Belles Lettres, « La Roue à livres », 1998. Guyon de Coulonne est Guido da Colonna dont l’Historia destructionis Troiae date de 1287.
[10] Sur l’élaboration complexe de la matière de Troie, entre textes considérés encore comme historiques à la Renaissance (ceux de Darès et de Dictys) et textes de fiction (celui de Benoît de Sainte-Maure), voir Marc-René Jung, La Légende de Troie au Moyen Age : analyse des versions françaises et bibliographie raisonnée des manuscrits, Bâle / Tübingen, Francke Verlag, 1996. Je me permets de renvoyer aussi à mon article « Le premier Homère français : les Iliades de Jehan Samxon (1530) », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, vol. LXXX, n° 3, 2018, pp. 507-524.