Des mythes à la poubelle. Composition et
circulation d’un savoir mythologique écrit
dans l’Antiquité

- Charles Delattre
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Fig. 4. Dictionnaire mythologique sur papyrus,
fin IIe ou début IIIe s. av. n. è.

Fig. 5. Transcription du Dictionnaire mythologique sur
papyrus, fin IIe ou début IIIe s. av. n. è.

La mémoire était donc sollicitée, mais tout n’était pas mémorisé : des choix étaient faits dans les œuvres, et l’on attirait l’attention sur des passages remarquables tout en laissant le reste dans l’ombre. C’est ainsi qu’une culture générale s’est construite, fondée non sur la connaissance précise de tous les textes classiques, mais sur la sélection d’un certain nombre de passages. C’est ce que montre encore un papyrus, sur lequel a été noté, à un niveau plus avancé, un exercice de rhétorique, la composition d’un éloge [40]. La difficulté de l’exercice tient au fait que certains des sujets choisis sont paradoxaux : l’un des exemples proposés dans le papyrus est celui de Tydée, héros du cycle thébain qui dévora la cervelle de l’adversaire qu’il venait de tuer ; cet acte barbare incita Athéna à renoncer à son projet d’accorder l’immortalité à Tydée. Deux autres sujets proposés, Minos et Rhadamanthe, sont plus convenus, mais exigent de ce fait même de mobiliser des textes célèbres. C’est ce que fait, non sans maladresse, l’éloge de Minos :

 

Ὥ[σπ]ερ οὖν τοὺς νῦν θαλαττ̣ο̣κρατοῦντας εὐδαιμονίζομεν, οὕ̣τ̣ως̣ δικαίως ἂν τὸν πρῶτον θα[λ]α[τ]τοκρατ'ήσ̣αν'τα [[ὁ Μίνως]] σφ[όδρ']ἂ̣ν ἐγκωμιάζοιμεν.
Π[ρ]ὸ̣ς̣ [δ]ὲ̣ τ̣[ο]ύ̣τ̣ο̣ι̣ς̣ ἁπάσας τὰς ν[ήσ]ο̣υς λέγεται κτίσαι καὶ γε[γονέν]αι πασῶν [δε]σ̣π̣ότης.
[Ὥσ]π̣ερ οὖν το[ὺς μ]ίαν πόλιν [κτί]σα̣[ν]τα[ς ἐπαι]νοῦ̣μεν, οὕτως [ἂν] τ[ὸ]ν πάσας τὰς νήσους [κτίσα]ντα καθ' ὑπερβολὴν ἐπ[αι]νοῖμεν.
Ἔτι δὲ πρὸς τούτοις, ζῶν̣ μὲν ὑπὸ πά̣ν̣τ̣ω̣ν̣ ἐθαυμά[ζ]ε̣τ̣ο, τελευτήσας δὲ παρὰ Πλούτωνι μεγίσ[τ]ας ἔχει τιμάς.
Καὶ οὐ[χ]ὶ μόνον ζῶν ἁπάντων κύριος ἦν, ἀλλὰ καὶ τελευτήσας τῆς αὐτῆς ἔτυχε παρὰ Πλούτωνος τιμῆ̣ς̣.

Nous célébrons les thalassocrates d’aujourd’hui ; de la même façon il serait juste de célébrer avec éclat le premier thalassocrate [[Minos]]. Qui plus est, il a établi des fondations, dit-on, toutes les îles et de toutes il est devenu le maître.
Nous glorifions ceux qui ont fondé une seule cité ; de la même façon nous devrions glorifier à l’envi celui qui a établi des fondations dans toutes les îles.
Qui plus est, il provoqua l’admiration de tous de son vivant, et depuis qu’il est mort il détient auprès de Pluton les plus grands honneurs.
De son vivant déjà il détenait tout pouvoir ; à sa mort, il a obtenu de Pluton le même honneur.

 

Si l’on laisse de côté les répétitions et la lourdeur générale de l’expression, on voit que l’élève a développé deux thèmes qui contribuent à la définition de Minos, celui de la thalassocratie et celui de sa fonction de juge aux Enfers. Or la première partie est en fait la réécriture d’un passage de Thucydide (I, 4, 1), et la deuxième partie du texte, de son côté, pourrait provenir, directement ou indirectement, du Gorgias de Platon, qui est le premier à définir Minos et Rhadamanthe comme des juges infernaux, et qui donne explicitement leur équité comme motif pour leur attribuer cette fonction (Platon, Gorgias, 523e-524a).

Il faut enfin mentionner, à côté des exercices en prose, la mise en valeur d’un savoir poétique : à ce niveau, l’enseignement promet aux futurs adultes aptitude oratoire dans les débats judiciaires et capacité à composer des discours d’apparat, mais aussi habileté dans les joutes littéraires. La compétence sociale des futurs membres de l’élite s’affirme avec des exercices en vers (hexamètres dactyliques, parfois iambes tragiques) qui, pour être absents des traités et manuels de rhétorique, n’en sont pas moins attestés dans les papyrus. Un papyrus du IIe siècle de notre ère contient ainsi une éthopée en vers qui a pour sujet les lamentations d’Hélios sur la mort de son fils Phaéthon [41]. Le sujet était d’ailleurs à la mode puisqu’il est également traité par un jeune poète de onze ans, Q. Sulpicius Maximus, qui avait participé, malgré sa précocité, aux Jeux Capitolins de 94 en proposant un poème en grec d’une quarantaine de vers consacré aux reproches adressés par Zeus à Hélios pour avoir prêté le char du Soleil à Phaéthon. Ce poème a été reproduit sur sa tombe, de part et d’autre de la statue qui le représente, et au-dessus d’une épitaphe en latin, elle-même suivie d’une épigramme funéraire en grec, le jeune poète étant mort en pleine gloire peu après les Jeux [42].

Là encore, pas de mythologie comme corpus constitué, mais une mythologie en acte et en performance, comme signe de culture et de pouvoir. Impossible dès lors pour nous de distinguer entre l’élève besogneux et le poète médiocre.

 

Pour conclure

 

Au terme de ce parcours, il faut reconnaître que la mythologie n’était pas le but de l’enseignement antique, mais qu’elle n’était pas absente non plus, bien au contraire. Seulement, elle n’apparaissait pas comme mythologie, mais comme ensemble de références possibles, série de personnages et intrigues présentes dans des textes considérés comme classiques. Elle était à la fois un univers culturel nécessaire et, dans le détail, un matériau extrêmement fuyant, puisque les poètes eux-mêmes ne tombaient pas d’accord entre eux et proposaient chacun leur propre version d’un mythe.

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que les papyrus scolaires proposent soit des informations très simplifiées, soit des informations en lien avec un texte précis. Un dictionnaire de mythologie, similaire à ceux que nous connaissons aujourd’hui, était-il donc impossible ? Nous ne connaissons aujourd’hui en fait qu’un seul exemple, un papyrus de la fin du IIe ou du début du IIIe siècle, d’origine inconnue. Les deux colonnes préservées du manuscrit ont été écrites dans une écriture cursive un peu irrégulière, mais qui signale malgré tout l’expertise de son scripteur, un lettré ou un scribe, ce qui exclut l’utilisation du document dans un contexte scolaire. A noter que dans un deuxième emploi, le papyrus a servi de registre, au verso, pour une liste de noms accompagnés de sommes d’argent (figs. 4 et 5) [43].

Le texte est organisé dans un ordre globalement alphabétique, à partir du nom d’un personnage qui ouvre chaque rubrique : on lit aujourd’hui les noms d’Actéon, d’Aréthuse, des Aithuiai (Mouettes), et d’Alcyoné. Trait notable, le dictionnaire n’est concerné que par des métamorphoses, et ne contient qu’un résumé allusif avec renvoi peu précis à un auteur (Hésiode ou Eschyle). Un tel document reste aujourd’hui exceptionnel. Le savoir mythologique général passait visiblement par d’autres instruments, comme les exercices scolaires que nous avons vus. Cela signifie peut-être qu’il convient de définir d’autres usages pour ce dictionnaire antique que ceux que nous réservons à nos dictionnaires modernes, même si ces différents documents semblent identiques par leur forme : il est notable par exemple que les versions recensées par le papyrus concernent des personnages que les Métamorphoses d’Ovide ont contribué à rendre encore plus célèbres [44], et qu’en même temps l’auteur de la compilation cherche dans le passé grec le plus lointain, chez Hésiode et chez Eschyle, une trace de leur mention, comme pour leur assurer une place incontestable dans la culture grecque.

En conclusion, la nature même des documents scolaires est très révélatrice de ce qu’est, ou de ce que n’est pas, la mythologie dans l’Antiquité. Etant donné l’absence de compilations, de manuels, d’anthologies qui donnent accès aux élèves à ce qui serait pour nous les bases de la mythologie, il faut rejoindre le mouvement de déconstruction qui s’est opéré dans les sciences humaines depuis la fin du XVe siècle. La mythologie n’est pas un stock de documents, elle n’est pas une compilation de données textuelles. Si elle est un savoir culturel (un cultural knowledge), elle est plutôt un bruit de fond, quelque chose qui sert de toile de fond aux textes et aux images, mais qui n’est pas les textes et les images. Elle est comme une manière d’articuler des données, et non les données elles-mêmes. Pour reprendre un mot très à la mode, elle est un réseau. Elle est ce que peut dire un enseignant à propos d’Homère ou d’Euripide, elle est ce que peut dire un spectateur confronté à une peinture qui ne raconte pas une histoire, mais qui propose de façon visuelle une réflexion sur un personnage. Elle est ce qui surgit d’un contexte particulier, et il nous revient d’examiner chacun de ces contextes avec précision pour faire surgir, à partir de textes et d’images parfois bien connus, ce qui pouvait faire sens à un moment donné.

 

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[40] P.Mil.Vogl. 3.123 = Mertens-Pack3, n° 2525. Voir en ligne (consulté le 5 juillet 2026).
[41] P. Lond. Lit. 51, II = Mertens-Pack3, n° 1922.
[42] IGUR III, n° 1336 ; voir aujourd’hui Valentina Garulli, « A Portrait of the Poet as a Young Man. The Tomb of Quintus Sulpicius Maximus on the Via Salaria », dans Tombs of the Ancient Poets: Between Literary Reception and Material Culture, sous la direction de N. Goldschmidt & B. Graziosi, Oxford, Oxford University Press, 2018, pp. 87-92. Une copie de la tombe se trouve à Rome sur la piazza Fiume, à proximité de l’ancienne porta Salaria. Voir en ligne (consulté le 5 juillet 2026).
[43] P. Mich., inv. 1447 = M. Van Rossum-Steenbeek, Greek Readers’ Digests?, Op. cit., n° 70, col. II = Fr 1.3.4.
[44] Ovide, Métamorphoses, III, vv. 138-252 (Actéon) et XI, vv. 573-795 (Céyx et Alcyoné). L’histoire d’Aréthuse présentée dans le papyrus diverge notablement de la version d’Ovide, Métamorphoses,V, vv. 572-661, ce qui peut justifier son inclusion dans la compilation. Quant aux Aithuiai, transformées en mouettes, leur histoire rappelle par exemple celle des Héliades, les sœurs de Phaéton (Ovide, Métamorphoses, II, vv. 333-366).