Des mythes à la poubelle. Composition et
circulation d’un savoir mythologique écrit
dans l’Antiquité

- Charles Delattre
_______________________________

pages 1 2 3 4 5 6

En conclusion, lorsque l’on parle de mythologie, il faut faire attention à deux points. En premier lieu tout document, texte ou image, ne se donne pas à lire en détail, avec une attention soutenue, telle que l’exige une lecture académique ou critique. La mythologie n’est pas un message à décoder, mais une pratique en performance. Un deuxième point particulièrement important est que chaque document, chaque auteur offre une version particulière, un choix, qui ne ressemble le plus souvent jamais totalement à celui d’un autre. Il n’existe jamais un mythe unique, mais une foule de possibilités entre lesquelles il n’y a aucune raison de choisir. Même un auteur comme Homère ne réussit pas à imposer tous les détails qu’il raconte : si, dans l’Iliade, Achille traîne le cadavre d’Hector autour du tombeau de Patrocle [16], c’est autour des murailles de Troie que les poètes d’époque romaine situent la scène [17].

 

Mythologie, mythographie et papyrus scolaires

 

On le voit, l’idée d’une mythologie générale, figée et unifiée, connue de tous, et mise en discours par tous, est loin d’être une évidence dans l’Antiquité. Il existe pourtant un corpus auquel on prête cette même fonction d’organisation et de systématisation de la mythologie, c’est celui de la mythographie. Le mot même semble rassurant : « écrire les mythes », c’est en laisser des traces tangibles, c’est donc en quelque sorte prouver leur existence. Depuis 1843 et la grande édition d’un volume de Muthographoi par Anton Westermann, on a constitué un canon moderne de ces mythographes antiques. Du côté grec, Apollodore et sa Bibliothèque, du côté latin, Hygin et ses Fables, fournissent le paradigme de ce que serait la mythographie antique : un répertoire de récits, un catalogue d’histoires qui constitueraient le fond de la culture antique. Ces ouvrages auraient été composés dans un but didactique et seraient donc l’équivalent de nos manuels, dictionnaires et anthologies de la mythologie gréco-romaine.

Mon propos sera ici très pratique : trouve-t-on des traces de ce corpus dans les papyrus, en particulier dans les papyrus scolaires, qui témoigneraient ainsi d’un enseignement de la mythologie, et donc de l’existence d’une mythologie cohérente et unifiée ? Peut-on espérer trouver des versions canoniques, des récits bien établis ? Sauvera-t-on la mythologie par la mythographie ? A-t-on des exemples de manuels ou de dictionnaires similaires à nos ouvrages contemporains [18] ?

Je reprends ici la division commode entre un premier niveau d’enseignement assuré par un didaskalos, qui enseigne à lire, à écrire et à compter, un deuxième niveau assuré par un spécialiste des lettres (grammateus), qui entraîne à la lecture des poètes, et un professionnel de la parole (rhètôr) qui introduit à la composition de discours, même si l’on sait bien qu’il n’existait pas de système éducatif et que la réalité était bien plus fluide [19].

Un papyrus, peut-être originaire de l’oasis du Fayoum et daté du IIIe siècle avant notre ère [20], permet de montrer en quoi consistait une initiation à la lecture et à l’écriture en milieu scolaire. Il s’agit d’un recueil d’exercices appartenant à un enseignant, une compilation qui pouvait servir de source d’inspiration, de guide, ou fournir des éléments à recopier. On distingue différentes rubriques dans ce manuel, qui est organisé par thèmes et qui suit une progression très pédagogique : viennent en premier lieu des syllabaires, puis différentes listes (mois de l’année, nombres de 1 à 25, noms de divinités, liste de rivières) qui organisent un savoir pratique utile au quotidien. Interviennent ensuite en complément des exercices d’écriture (noms propres de deux, trois, quatre, cinq syllabes), une anthologie de vers (des formules sentencieuses tirées d’Euripide ; un extrait des plaintes de Calypso dans l’Odyssée ; une épigramme attribuable à Posidippe ; une élégie sur la consécration d’un temple à Homère ; deux monologues comiques riches en vocabulaire culinaire) et des éléments d’arithmétique (carrés de nombres) et de calcul monétaire (la drachme et ses subdivisions). Les connaissances apportées sont adaptées à un mode de vie dans une petite communauté où le commerce joue un rôle économique important et où la connaissance littéraire est limitée à des aspects pratiques ou utiles aux interactions sociales.

La mythologie est à première vue absente comme chapitre à part entière ou partie de programme. On voit apparaître cependant des noms mythologiques dans les exercices d’écriture : sous la rubrique des « noms à deux syllabes » (ὀνόματα δισ[ύ]λλαβα [21) se trouvent listés les noms de Castor, l’un des Dioscures (Κάστω[ρ]), et de Phoibos, épithète classique d’Apollon ([Φ]οῖ:βος [22]), ainsi que celui d’Hector, héros de la guerre de Troie (Ἕκ:τωρ). L’Odyssée fournit « Ulysse » (Ὀ:δυσ:σεύς) et « Alcinous » (Ἀλ κί νους) pour les noms à trois syllabes, et le nom de « Polynice » (Πο λυ νεί κης), fils d’Œdipe, apparaît parmi les noms à quatre syllabes. On peut également noter que le nom d’Antimachos (Ἀν τί μα χος) pourrait être celui d’un guerrier troyen, mais aussi celui d’un poète originaire de Colophon, auteur d’une Thébaïde aujourd’hui perdue : la présence dans la même sous-rubrique du nom de Polynice, l’un des personnages de son poème, et celle de Callimaque (Καλ λί μα χος), poète d’époque hellénistique, rendent plus vraisemblable la deuxième hypothèse.

Un autre papyrus montre de façon similaire comment des noms mythologiques pouvaient servir de modèle pour l’enseignement de la langue [23]. On y trouve en effet sur trois colonnes (singulier, duel et pluriel) la déclinaison complète des substantifs masculins de deuxième déclinaison, mais l’exemple adopté n’est pas logos ou anthropos, comme dans les manuels modernes : c’est le nom de Priam qui sert d’exemple, au singulier (« à Priam », [τῷ] Πριά[μῳ]), au duel (« les deux Priams », τὼ [Πριάμω]) et au pluriel (« les Priams », οἱ Πρ[ίαμοι]).

L’usage du nom de Priam montre l’importance du matériau mythologique, qui s’impose alors même que la logique grammaticale devrait exclure certaines formes. En effet, décliner Priam au duel ou au pluriel n’est pas cohérent avec le corpus, puisque l’on ne connaît qu’un seul Priam… Et il en va de même pour Hécube (Ἑκάβη), qui sert, à la suite, d’exemple à la déclinaison des substantifs féminins de première déclinaison.

Même les catégories grammaticales sont susceptibles d’être associées à des noms mythologiques. Un autre document () [24] nous montre une liste de termes techniques, où apparaissent les noms des héros de l’épopée, « Agamemnon » (Ἀγαμέμνων), « Alexandre » (Ἀλέξανδρος, c’est-à-dire Pâris), « Ménélas » (Μενέλαος), « Achille » (Ἀ:χιλλεύς), « Diomède » (Διομήδης), « Ulysse » (Ὀδύσσευς sic? pour Ὀδυσσεύς) et « Sthénélaos » (Σθενέ[λαος]), comme exemples pour illustrer la catégorie du « nom propre » (κύριον ὄνομα), à côté de « l’interrogatif » (ἐρωτηματικὸν ὄνομα) et du « corrélatif » (ἀοριστικὸν ὄνομα). Comme dans les exemples précédents, les noms utilisés sont en fait empruntés dans leur quasi-totalité au cycle épique : ce n’est donc pas la mythologie, au sens moderne du mot, qui est visée, mais la maîtrise du monde homérique et de ses références.

 

>suite
retour<
sommaire

[16] Homère, Iliade, XXIV, vv. 1-54.
[17] C’est la version retenue par Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 1951, articles « Achille », p. 8 (« Chaque jour, Achille traîne autour de Troie le cadavre de son ennemi ») et « Hector », p. 188 (« [Achille] traîne [le cadavre] tout autour de la ville, sous les yeux de tous les Troyens »).
[18] Je reprends ici un certain nombre de documents déjà analysés dans Charles Delattre, « Pentaméron mythographique. Les Grecs ont-ils écrit leurs mythes ? », Lalies, n° 33, 2013, pp. 77-170. On peut y ajouter Chiara Meccariello, « Impulso mitografico e mitografia nelle pratiche educative greche antiche », Polymnia, n° 4, 2019, pp. 147-175 (en ligne. Consulté le 5 juillet 2026). Un point de comparaison peut être fourni par la journée d’études « Littérature, mythologie, enseignement », organisée par Charles Delattre, Sarah Lagrou et Vasiliki Kleitsika le 19 mars 2021 à l’Université de Lille, dont les contributions sont accessibles en ligne (consulté le 5 juillet 2026)).
[19] Aux travaux déjà anciens d’Henri-Irénée Marrou sur le sujet, il faut ajouter les études indispensables de Raffaella Cribiore, en particulier Writing Teachers and Students in Graeco-Roman Egypt, Atlanta, Scholars Press, « American Studies in Papyrology», 1996, et Gymnastics of the Mind. Greek Education in Hellenistic and Roman Egypt, Princeton, Princeton University Press, 2001.
[20] Il s’agit du célèbre « Livre d’écolier » édité par Octave Guéraud et Pierre Jouguet en 1938 : P.Cair. inv. 65 445 = Mertens-Pack3, n° 2642. Mertens-Pack3 désigne la version en ligne du Catalogue des papyrus littéraires grecs et latins, initié par Roger A. Pack en 1952 et amplifié par Paul Mertens. Voir en ligne (consulté le 5 juillet 2026).
[21] Par convention, les lettres reconstituées par les paléographes sont indiquées entre crochets.
[22] Le « : », qui ne fait pas partie des signes diacritiques habituels associés à l’alphabet grec, est présent dans le papyrus pour séparer certaines syllabes et faciliter l’exercice de réécriture. Dans un certain nombre de cas, un espace isole simplement les syllabes les unes des autres.
[23] PSI 479 = Mertens-Pack3, n° 2706. Malgré de nombreuses lacunes dans le papyrus, la reconstitution proposée est quasiment certaine. Voir en ligne (consulté le 5 juillet 2026).
[24] Londres, British Museum Add. MS. 37 533 = Mertens-Pack3, n° 2712. Il s’agit cette fois d’un codex de bois, qui comportait à l’origine neuf tablettes reliées ensemble par des cordelettes. Deux mains d’élèves semblent se succéder sur les tablettes ; l’écriture est rapide dans les deux cas, et comporte, si l’on se rapporte aux normes d’édition actuelles, des fautes d’orthographe. Celles-ci témoignent sans doute d’une adaptation de l’écriture à la prononciation locale. Voir en ligne (consulté le 5 juillet 2026).