Résumé
Dans l’Antiquité grecque et romaine, de l’époque classique à l’époque impériale, l’écrit est largement pratiqué. Cependant il ne se diffuse pas de façon massive ou à grande distance, comme à l’époque moderne avec l’imprimé, mais par des canaux privés, multiples et concurrents, et finit souvent dans les poubelles. Les papyrus découverts dans les sables d’Egypte nous donnent ainsi accès à tout un monde de l’écrit, où le mythe prend également sa place. Au milieu de la correspondance privée, des livres de compte et des pétitions judiciaires, on trouve également des fragments d’œuvres littéraires, qui participent à la création d’un univers poétique et mythologique similaire à celui que nous connaissons depuis la Renaissance comme « mythologie gréco-romaine ». De façon plus originale, on a retrouvé aussi des textes de commentaire, des annotations, des listes, des anthologies et des bouts de dictionnaire qui fondent un savoir mythologique en action. L’analyse non seulement des textes, mais des supports (identification de l'usage du papyrus, de l’écriture ou du type d’écriture, de réemplois éventuels, etc.) permet d’aller au delà des textes et de restituer des circuits, voire des gestes dans lesquels le savoir mythologique de l’époque trouve une incarnation.
Mots-clés : mythologie, mythographie, iconographie, éducation, Antiquité
Abstract
In Greek and Roman antiquity, from the classical times to the imperial era, the written word was widely used. However, it was not disseminated on a massive scale or over great distances, as in modern times with print, but through multiple and competing private channels. It often ended up in the dustbin. The papyri discovered in the sands of Egypt give us access to a whole range of written assortments in which myth also has its place. Amidst private correspondence, account books and judicial petitions, we also find fragments of literary works, which contribute to the creation of a poetic and mythological universe similar to that known since the Renaissance as “Greco-Roman mythology.” More unusually, commentaries, annotations, lists, anthologies and dictionary excerpts have also been found, which form the basis of a mythological knowledge in use. The analysis not only of the texts, but also the physical media (identifying the papyrus use, the script or type of writing, the likely re-uses, etc.) allows us to go beyond the texts and reconstruct the circuits, or even gestures, in which the mythological knowledge of the time is embodied.
Keywords: mythology, mythography, iconography, education, Antiquity
Dans ses Approches de la mythologie grecque, publiées en 1993 et rééditées en 2008, Suzanne Saïd écrivait du mythe qu’il était une « catégorie-poubelle » [1], tant était grande la propension des chercheurs contemporains à lui associer une foule de définitions dont il était même difficile de faire l’inventaire. Mais les papyrus d’Egypte hellénistique et romaine découverts depuis le XIVe siècle à Tebtunis ou à Oxyrrhynchos, ainsi que dans les cartonnages des momies, ont montré à leur façon que les mythes se sont bien retrouvés à la poubelle, soit que ces papyrus aient été trouvés dans des dépotoirs en marge des oasis où vivaient leurs propriétaires, soit qu’on les ait découverts dans des ruines abandonnées de tous depuis la fin de l’Antiquité, ou encore qu’on les ait réemployés comme matériau recyclé. Les pages qui suivent veulent donc fouiller ces poubelles pour voir ce que sont ces mythes et comment ils pouvaient s’insérer dans la vie des habitants du cru. Loin des grandes études littéraires consacrées aux poètes qui, d’Homère à Pindare et à Ovide, fournissent l’essentiel des dictionnaires de mythologie contemporains, comment peut-on analyser la composition et la circulation d’un savoir mythologique écrit dans l’Antiquité ?
Un mythe sans objet
Il faut dire d’emblée ici que le mythe est pour l’auteur de ces lignes non un objet, mais l’expérience sans cesse renouvelée d’une aporie. Le mythe est insaisissable et fugitif, parce que le mythe antique n’est pas le mythe moderne, à supposer même que le mythe moderne ait une définition claire et univoque. A ce titre, je rejette toute référence aux termes mythos et fabula, dont les emplois sont eux-mêmes trop variés, pour donner accès à ce que nous voudrions être un mythe. De même, l’expérience des Grecs et des Romains en rapport avec ce que nous désignons comme « mythe » est elle-même fluide, transitoire, kaléidoscopique et jamais unifiée. Si nous voulons adopter une démarche soucieuse des nuances et des variations en contexte qu’apportent par exemple les études ethnologiques contemporaines, il faut renoncer au moins temporairement aux termes englobants et aux catégories unifiantes pour nous intéresser aux documents et aux interactions socio-culturelles que ces documents permettent de reconstituer.
Il est vrai que, lorsque nous parlons de mythologie, nous sommes encore largement influencés par l’idée que le mythe est avant tout une histoire, un récit, c’est-à-dire fondamentalement un énoncé modelé sous la forme d’une intrigue qui peut être aisément transcrit sous la forme d’un texte. Et nous utilisons trop fréquemment ce texte, labellisé « mythe », pour nous représenter ce à quoi croyait la communauté ou le groupe d’individus que nous étudions. La « mythologie » est ainsi le produit à la fois d’une transposition formelle, d’une opération de traduction, d’une généralisation, et d’une décontextualisation. Nombreux sont les chercheurs qui ont pourtant souligné les dangers de cette approche, qui fait d’un narratif décontextualisé une matrice d’évaluation générale. En anthropologie même, à savoir dans la discipline qui a forgé nombre d’outils qui ont permis au concept de « mythe » de s’imposer dans le discours moderne, on ne compte plus les mises en garde : à l’apogée d’une riche carrière, Edward Evans-Pritchard rappelait déjà en 1965 combien les croyances religieuses sont « un sujet qui échappe à l’observation directe de l’indigène comme de l’Européen » – « we are then dealing with what neither European nor native can directly observe » –, c’est-à-dire du sujet censé éprouver ces croyances et de l’observateur censé les enregistrer. « Tout le système d’idées dont n’importe quelle croyance fait partie […] pourrait n’avoir plus aucune signification une fois scindé de l’ensemble de croyances et de pratiques auquel il appartient » – « the entire system of ideas of which any particular belief is part, […] may be meaningless when divorced from the set of beliefs and practices to which it belongs » [2]. Traiter d’un document, redéfini comme « mythe », pour en faire le support univoque d’une croyance, est une opération qu’Evans-Pritchard considère déjà comme obsolète à son époque.
Dans les mêmes années, les études en anthropologie sont de fait soumises à une critique profonde de l’intérieur même de la discipline [3]. Ce cultural turn donne naissance à de nouvelles formes ethnographiques et influence profondément les enquêtes sur le terrain : aujourd’hui, la notion de « mythe » a totalement disparu de la plupart des enquêtes ethnologiques, qui ont pourtant contribué au développement et à la diffusion de cette notion à la fin du XIVe siècle.
[1] Suzanne Saïd, Approches de la mythologie grecque, Paris, Fernand Nathan, « 128 », 1993 ; rééd. sous le titre Approches de la mythologie grecque : Lectures anciennes et modernes, Paris, Belles Lettres, 2008, p. 7.
[2] Edward Evans-Pritchard, La Religion des primitifs à travers les théories des anthropologues, trad. Marie Matignon, Paris, Payot, « Petite bibliothèque Payot », 1965, p. 12 (traduction modifiée) ; Theories of Primitive Religion, Oxford, Clarendon Press, 1965, p. 7.
[3] Voir par exemple l’œuvre très influente de Clifford Geertz, en particulier The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books, 1973.