La suite des tablettes laisse penser que la maîtrise du texte même de l’Iliade et de l’Odyssée pouvait être le but de cette accumulation de catégories : la liste intègre en effet deux termes grammaticaux complémentaires, le « patronyme » (πατρωνυμικὸν ὄνομα) et « l’adjectif dérivé » (κλητικὸν ὄνομα). Le patronyme est une épithète formée sur le nom du père auquel se joint le suffixe -ide, comme dans les exemples bien connus du Cronide (Zeus, fils de Cronos) ou de l’Alcide (Héraclès, petit-fils d’Alcée). Ici, les patronymes « Péléide, Atride, Péléien, Atréien, Nestoride, Priamide, Deucalide, Télamonide » (Πηλείδης Ἀτρείδης Πηλείων Ἀτρείων Νεστορίδης Πριαμίδης Δευκαλίδης Τελαμωνίδης) sont tous empruntés au texte de l’Iliade, et ne concernent que des héros, grecs ou troyens. L’adjectif dérivé, de son côté, n’est illustré que par trois exemples, mais tous se rapportent au monde épique : « Néléen » renvoie à Nestor, fils de Nélée, et combine en fait adjectif dérivé et patronyme. Le deuxième exemple est une expression complète, « maison odysséienne » (Ὀδυσσήϊος οἶκος), une association qui fait clairement référence au monde de l’Odyssée, tout comme la troisième expression, « armes achilléennes » (Ἀχίλληια ὅπλα) se comprend d’abord dans le contexte de l’Iliade, ou du cycle épique en général [25].
Si l’on suit ces papyrus et ces tablettes, c’est donc l’univers homérique, et non la mythologie en général, qui sert d’horizon de référence, de cadre culturel. Ceci est cohérent avec ce que l’on sait de l’utilisation des textes classiques dans l’enseignement d’époque romaine, au moins en Egypte : le « Catalogue des Vaisseaux » (Iliade, II, vv. 484-780) par exemple est très populaire dans les papyrus [26], à la fois parce qu’il sert d’index des guerriers grecs et parce qu’il apporte des informations géographiques susceptibles d’être mobilisées dans un dispositif pédagogique, même si dans le détail certains toponymes peuvent poser des problèmes d’identification. Si la mythologie apparaît comme un ensemble de personnages et de thèmes, c’est par l’intermédiaire d’œuvres précises : Hésiode (le Catalogue des femmes, plutôt que la Théogonie) permet d’éclairer des liens généalogiques entre personnages de l’épopée troyenne, et le cycle thébain est abordé principalement grâce aux Phéniciennes d’Euripide. A noter qu’Eschyle est peu étudié et que Sophocle est totalement absent du corpus [27]. Dans ce cadre, la mythologie n’est pas un ensemble de croyances et de légendes, mais plutôt un stock de personnages et d’intrigues en relation directe avec un choix d’œuvres limité.
On trouve même dans cet ensemble des exercices qui portent sur l’intrigue d’Homère. Certains d’entre eux sont très simples et se présentent sous la forme d’un ensemble de questions et de réponses sur l’Iliade [28]. Une première question renvoie au contexte des deux premiers chants de l’Iliade et à la querelle entre Achille et Agamemnon, où intervient le soldat Thersite, dont Homère dresse un portrait ignominieux. La question, « Qui est le plus ignoble ? » (τίς αἰσχρότατος ;) et sa réponse directe, « Thersite » (Θερσίτης), n’identifient pas seulement un personnage et son ethos, mais résument également un épisode développé sur une soixantaine de vers (Iliade, II, vv. 212-277). Les deux questions qui suivent répartissent les dieux en deux camps, « ceux qui se portaient au secours des Grecs » (τίνες τῶν θεῶν ἐβοήθουν τοῖς Ἕλλησι ;) et ceux favorables « aux barbares » (τοῖς δὲ βαρβάροις τίνες ;). Les réponses se font en deux listes [29], qui éclairent à la fois les débats qui agitent les dieux dans les premiers chants et les combats violents qui les opposent dans les chants V et XX-XXI de l’Iliade. Une dernière question est déconcertante par sa simplicité : « qui était le roi des Troyens ? » (τίς βασιλεὺς τῶν Τρώων ;). La réponse, « Priam » (Πρίαμος), est attendue et ne pose pas de difficulté : là encore, ce n’est pas tant le contenu de la réponse que ce à quoi elle renvoie qui la rend utile. Priam s’identifie à Troie, dont il partage le sort – il sera brutalement assassiné lors de la prise de la ville –, et son statut singulier s’oppose à la multiplicité des chefs achéens. Sa mention en dernier respecte peut-être partiellement l’ordre de présentation de l’Iliade : aux chants I et II, la querelle entre Achille et Agamemnon, qui implique Thersite, s’entremêle au débat entre les dieux sur l’Olympe, et est suivie de la mention des forces grecques (« Catalogue des Vaisseaux »), pour finir par la première apparition, assez brève il est vrai, de Priam, qui introduit l’énumération des forces troyennes.
A un niveau d’instruction plus élevé, certains papyrus permettaient de préparer et d’accompagner la lecture de passages sélectionnés d’Homère, à l’école ou chez des lettrés. Regroupés aujourd’hui sous le titre collectif de Homeric Hypotheses, ils se présentent parfois comme une liste simplifiée d’événements, parfois comme un récit précédé d’un titre [30]. Au VIe siècle de notre ère, c’est encore ce modèle qui régit la pédagogie, comme le montre un fragment de papyrus scolaire qui résume les événements précédant un passage majeur du livre III de l’Iliade, le duel entre Ménélas et Pâris [31]. Ont été conservés, de façon très fragmentaire, les dernières lignes d’un récit où il est question d’Agamemnon et d’Hélène, de sommeil (κοιμᾶτ[αι, « dort ») et peut-être de « serments » (ὅρ]κων), puis un titre, « Duel d’Alexandre [i.e. Pâris] et de Ménélas » (Ἀλεξάνδρου καὶ Μενελάου μονομαχία). Le récit qui devait suivre et compléter ce titre a malheureusement disparu.
Ce que nous appelons mythologie est donc visiblement subordonné à l’acquisition d’un « savoir culturel » (« a cultural knowledge » [32]) qui est restreint au cycle épique et à quelques intrigues complémentaires. Mais il faut aussi noter que la maîtrise du monde homérique et de ses dérivés n’est pas le seul but de l’enseignement, et peut apparaître à son tour comme un support pour d’autres usages. Comme pour les déclinaisons, les noms de l’épopée sont détournés de leur emploi, et ne sont pas étudiés pour eux-mêmes. Ainsi, les tablettes que nous avons mentionnées plus haut concluent leur liste de termes en mentionnant la catégorie du « diminutif » (ὑπογοριστικὸν ὄνομα [33]), pour lesquels Ulysse et Achille, contre toute vraisemblance, servent d’exemple : « Ulyssou » (Ὀδύσσικος) et « Achillounet » (Ἀχιλίσκος [34]) accompagnent les plus courants « gamin » (παιδάριον) et « gamine » (παιδίσκη). Or ces noms ne sont présents dans aucun texte grec de l’Antiquité, en tout cas, pas dans ceux que nous avons conservés.
Ce détournement du matériau homérique est encore visible dans un graffito découvert à Cyrène, en Libye [35]. La « question » (ζήτημα) ressemble à celles que nous avons vues dans la série pédagogique de questions et réponses, mais ici il y a un biais, dont on connaît l’équivalent dans les cultures enfantines contemporaines : « qui était le père des enfants de Priam ? » (τῶν Πριάμου παίδων τίς πατήρ ;). Le caractère ludique de la devinette est évident, puisque l’énoncé de la réponse se trouve dans la question : le père des enfants de Priam n’est autre que Priam.
[25] La perte de ses armes par Achille au profit d’Hector constitue un enjeu du chant XVI de l’Iliade, tout comme la création d’armes divines par Héphaïstos au chant XVIII. Les armes d’Achille jouent également un rôle central dans un autre poème du cycle, la Petite Iliade de Leschès, où Ulysse et Ajax se les disputent après la mort d’Achille. On notera que Ἀχίλληια se substitue dans les tablettes à l’adjectif noté habituellement Ἀχίλλειος.
[26] A ce sujet, voir les études de Raffaella Cribiore, Gymnastics of the Mind, Op. cit., pp. 194-197.
[27] Ibid., pp. 197-204.
[28] PSI 1.19 = Mertens-Pack3, n° 1207. Voir en ligne (consulté le 5 juillet 2026).
[29] Dieux défavorables aux Troyens : « Héra Athéna Hermès Poséidon Héphaistos » (Ἥρα Ἀθηνᾶ Ἑρμῆς Ποσιδῶν Ἥφαιστος) ; dieux favorables aux Troyens : « Arès Aphrodite Apollon Artémis Léto Scamandre » (Ἄρης Ἀφροδίτη Ἀπόλλων Ἄρτεμις Λητώ Σκάμανδρος).
[30] Voir Monique Van Rossum-Steenbeek, Greek Readers’ Digests? Studies on a Selection of Subliterary Papyri, Leyde, Brill, « Mnemosyne, Supplement », 1998, pp. 53-74.
[31] P.Pis. inv. 1 = Monique Van Rossum-Steenbeek, Greek Readers’ Digests?, Op. cit., n° 32.
[32] L’expression est d’Alan Cameron, Greek Mythography in the Roman World, Oxford, Oxford University Press, p. xii.
[33] On notera la transcription hypogoristikon, avec une sonorisation du premier kappa de l’adjectif hypokoristikon.
[34] Ici encore nous reproduisons l’orthographe du papyrus, alors qu’on attendrait Ἀχιλλίσκος.
[35] Robert A. Kaster, « A Schoolboy’s Burlesque from Cyrene? », Mnemosyne, n° 37, 1984, pp. 457-458. Un texte proche de cette devinette se trouve, sous la forme d’une anecdote, dans un recueil anonyme d’histoires drôles, le Philogelos (§ 197).