Des mythes à la poubelle. Composition et
circulation d’un savoir mythologique écrit
dans l’Antiquité

- Charles Delattre
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Fig. 1. Comptoir du thermopolium, Pompéi (détail),
Ier s. av. n. è.

Fig. 2. Comptoir du thermopolium, Pompéi,
Ier s. av. n. è.

Fig. 3. Anonyme, cortège de Néréides chevauchant
des dauphins et une seiche, IVe s. av. n. è.

Dans le domaine des études classiques, l’attaque contre le mythe a plus spécifiquement porté contre sa définition comme « texte ». Des historiens et anthropologues de l’Antiquité, en particulier ceux de l’Ecole de Paris [4], ont souligné que les rituels n’entretenaient pas une relation uniforme avec les textes dits mythiques, et qu’il fallait plutôt voir là une « concaténation de catégories » (l’expression est de John Scheid et Jesper Svenbro [5]). Les spécialistes des images, de leur côté, ont également montré que textes, images et mythe entretenaient des relations complexes qui restent encore à explorer [6]. Enfin, dans le domaine de la littérature, les spécialistes des théories de la fiction ont forgé de nouvelles catégories plus fines pour rejeter le terme de croyance et analyser différents rapports possibles entre un individu et un texte dont la valeur documentaire n’est pas établie [7].

En conséquence, je propose ici au lecteur deux principes complémentaires :

  1. le mythe n’est pas un texte, mais plutôt quelque chose qui peut s’incarner aussi bien dans un texte, une image, un rituel, une pratique sociale ;
  2. le mythe n’est pas un objet, mais plutôt la relation entre un document, un objet, des pratiques.

L’examen des images est particulièrement fécond pour mettre en lumière les limites d’une étude mythologique fondée sur le récit, et souligner l’intérêt qu’il y a à interroger les documents dans leur contexte… dans la mesure où nous disposons d’informations suffisantes pour cela. Un exemple rapide le montrera.

Fin décembre 2021, un communiqué de Massimo Osanna, directeur général du parc archéologique de Pompéi, attire l’attention sur la découverte d’un thermopolium, un lieu de restauration rapide, remarquable par la qualité des fresques découvertes – un chien tenu en laisse, un canard col-vert, un coq – et par les restes de nourriture qu’on y avait trouvés [8]. C’est ce dernier point qui a surtout motivé la reprise de l’information par différents journaux et sites d’information en ligne [9]. Je voudrais revenir pour ma part sur l’iconographie du thermopolium [10] et sur le rôle qu’elle pouvait jouer, non du point de vue du peintre ou du commanditaire, mais des clients.

Le comptoir du thermopolium est un assemblage de blocs en L, dont la face accessible aux clients est entièrement décorée. La face centrale et le côté avaient en fait été excavés dès 2019, et ont révélé comme décor, en plus d’un ensemble d’amphores ou jarres enchâssées dans un cadre en bois, une figure féminine marine dont le dos s’appuie sur la croupe d’un cheval à queue de poisson, le cheval étant lui-même précédé de deux dauphins (fig. 1) [11].

La banalité du motif est en soi intéressante. Il s’agit d’une figure mythologique à n’en pas douter, que l’artiste a empruntée à un cortège marin : une Néréide anonyme, une nymphe dont le statut ne dépend pas tant de la façon dont elle est représentée (elle est en position assise, une jambe repliée sous elle et les seins nus), que de son association avec un cheval marin et avec des dauphins. Il n’y a aucune raison de l’identifier plus particulièrement à Amphitrite, Thétis ou Galatée, c’est-à-dire à une Néréide singularisée pour laquelle un récit peut être fourni grâce à un répertoire ou une anthologie mythologique.

La réaction du public antique face à cette scène – et c’est ce qui la distingue d’emblée de la nôtre – est paradoxalement le mutisme : contrairement aux scènes mythologiques à personnages, que l’on peut détailler et commenter, et pour lesquelles on peut proposer une histoire, dont l’image est un moment illustratif [12], cette image mythologique incite au silence, faute de pouvoir en dire quoi que ce soit. Elle est incontestablement mythologique, mais d’une mythologie qui n’est que spectacle, sans interprétation narrative.

Le silence s’impose d’autant plus que notre personnage marin sans histoire et sans nom a visiblement été sélectionné pour remplir le décor de la façade du comptoir : l’allongement du cheval marin permet de couvrir avantageusement le long pan de comptoir, tandis que le corps féminin, à moitié dénudé et peint à grands traits, impose une tache de couleur, celle du manteau en jaune moutarde, qui rappelle celle du muret. Un cadre noir donne l’illusion que ce décor est un tableau accroché au muret, mais il s’agit d’un tableau qui n’est pas fait pour être vu, puisque les jambes des clients adossés au comptoir en bloquent l’accès (fig. 2) [13].

On voit bien la différence d’interprétation à mettre en œuvre entre cette figure marine sans public et les Néréides, montées sur des dauphins ou une seiche et accompagnées d’Eros, qui suivent par exemple Europe emportée par Zeus métamorphosé en taureau, comme le montre un vase apulien à socle haut (un dinos) des années 330 avant notre ère, conservé à l’Université d’Indiana (fig. 3) [14].

Un double discours peut être tenu sur cette image-ci : tout d’abord, le public peut juxtaposer aux différentes figures l’histoire d’Europe, ce qui légitime l’ensemble de la scène, puis justifier le rôle des Néréides, qui représentent à la fois l’espace marin et l’entourage féminin célébrant la prochaine union entre Zeus et Europe. En revanche, le seul discours que l’on puisse tenir sur la Néréide dans le thermopolium serait à la limite celui qui soulignerait l’incongruité d’un paysage composé d’eau dans une boutique qui vend du vin.

Cependant la figuration sans paroles du thermopolium illustre aussi un autre point : le recours à un artefact mythologique suppose une sorte de congruité, d’accord général. La Néréide ne fait pas scandale, elle fait partie de l’horizon d’attente, et ne suscite pas d’interrogations. Elle est identifiée au premier coup d’œil, comme un élément rassurant et normal du décor. C’est bien là aussi une place qu’il faut assigner à la mythologie : l’univers visuel contribue puissamment à sa diffusion et à sa connaissance, même si les mots, et a fortiori les références littéraires et poétiques, n’interviennent pas au quotidien pour la renseigner. Un personnage mythologique peut être le cœur sonore d’une symphonie, ou il peut n’être qu’un bruit de fond, un murmure auquel on ne prête aucune attention.

On peut ajouter qu’un dernier élément, complaisamment relayé par certains médias, illustre aussi la banalité de ces images, le manque d’attention qu’on pouvait leur prêter, voire l’indifférence que l’on pouvait ressentir à les préserver : un graffito, Nicia cinaede cacator, a été retrouvé au dessus du chien sur le côté, sans lien avec la peinture, qui a donc servi également de tablette d’écriture. Le décor chatoyant de la mythologie, c’est aussi cette toile de fond vide sur laquelle chacun peut venir écrire ses fantasmes [15].

 

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[4] Rappelons qu’on désigne sous ce terme un ensemble de chercheurs qui se sont regroupés autour de la figure de Jean-Pierre Vernant dans les années 1960 et 1970 et qui ont donné naissance au Centre Gernet de l’EHESS.
[5] John Scheid et Jesper Svenbro, Le métier de Zeus : Mythe du tissage et du tissu dans le monde gréco-romain, Paris, La Découverte, 1994, p. 9 ; réimpr. aux éditions Errance en 2003.
[6] Est particulièrement notable l’œuvre de François Lissarrague à Paris et celle de Claude Bérard à Lausanne pour l’iconographie et l’iconologie antiques.
[7] Je fais ici allusion, surtout dans le domaine francophone, aux travaux bien connus de Jean-Marie Schaeffer, en particulier Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, « Poétique », 1999, et de Françoise Lavocat, par exemple, Fait et Fiction. Pour une frontière, Paris, Editions du Seuil, « Poétique », 2016.
[8] Voir plus de détails sur le site de Pompéi (consulté le 5 juillet 2026). Le thermopolium se trouve dans la zone V, à l’angle de la rue des Noces d’argent et de la rue des Balcons.
[9] Ces différentes publications reprennent, directement ou non, les informations données par le bureau de presse de Pompéi le 26 décembre 2020. Elles ne varient que par le terme appliqué au thermopolium (échoppe, auberge, cantine, stand, service de restauration rapide, fast-food, snack-bar, etc.) et à son offre (repas sur le pouce, street-food). Voir par exemple sur le site de France Info (consulté le 5 juillet 2026).
[10] Je renvoie à la page Internet du communiqué mentionné supra, qui comporte plusieurs vues détaillées des peintures du thermopolium.
[11] Comptoir du thermopolium (détail), Pompéi, V, cliché Luigi Spina.
[12] Cette relation entre image et récit sert même de point de départ justificatif au roman Leucippé et Clitophon d’Achille Tatius.
[13] Comptoir du thermopolium, Pompéi, V, cliché Luigi Spina.
[14] Le vase est répertorié dans le Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae (LIMC), article « Nereides », t. 6.1, n° 454, où on trouvera également une reproduction du décor des panses (t. 6.2, p. 512).
[15] Cinaedus est un terme généralement péjoratif, qui évoque à la fois le monde de la danse et celui de la prostitution, et qui inclut soit une inversion de genre, soit une abolition entre ses frontières. De son côté, cacator, proprement le « chieur », fait allusion à la défécation et attire donc l’attention sur l’orifice anal. Une transposition moderne (mais qui ne rend pas compte de tous les aspects sémantiques antiques) serait donc « Nicias, salope de merde ». Encore faut-il voir s’il s’agit d’une insulte agressive ou d’un quolibet entre pairs, voire d’une auto-célébration publicitaire (même si l’emploi du vocatif rend cette dernière hypothèse moins vraisemblable) : une ethnologie des pratiques scripturaires dans les toilettes publiques masculines contemporaines autorise les trois interprétations. Le communiqué de M. Osanna ne garde que la première, propose comme traduction « Nicias shameless shitter », et envisage la possibilité que Nicias ait été un affranchi originaire de Grèce.