Des mythes à la poubelle. Composition et
circulation d’un savoir mythologique écrit
dans l’Antiquité

- Charles Delattre
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Or ce qui n’est qu’un jeu de devinette peut être lié à des débats bien plus importants. L’historien Suétone évoque ainsi dans sa Vie de Tibère (§ 70) des érudits (grammatici) que l’empereur Tibère se plaisait à interroger :

 

grammaticos […] eiusmodi fere quaestionibus experiebatur : « Quae mater Hecubae, quod Achilli nomen inter uirgines fuisset ».

Tibère mettait [les grammatici] à l’épreuve en les torturant de questions du genre : « qui était la mère d’Hécube ? Quel nom portait Achille quand il était parmi les filles [du roi Lycomède de Scyros] ? »

 

Le vocabulaire de la torture (quaestio) est particulièrement adapté ici, car Tibère pose aux grammatici des questions pour lesquelles il n’existe aucune solution. En effet, si Hécube a pour père Dymas dans le cycle épique, et Cissée chez Euripide, le nom de sa mère n’est donné dans aucun texte connu aujourd’hui, et il en allait sans doute de même à l’époque. Avouer son ignorance, c’est pour le grammaticus reconnaître une défaite intellectuelle, mais inventer un nom, c’est tricher, et Tibère joue sur ce dilemme non pour obtenir une réponse, mais pour s’amuser aux dépens des pauvres grammatici.

 

De la pédagogie mythologique à la culture comme arme sociale

 

L’enseignement scolaire ne délivre donc pas un enseignement général sur la mythologie, mais par petites touches, comme par imprégnation, il apporte des éléments d’information concernant un matériau littéraire, des intrigues et des personnages que traitent des auteurs considérés comme classiques. Ce que nous construisons comme « mythologie » apparaît avant tout par la médiation de la poésie : c’est pour comprendre Homère ou Euripide, voire dans quelques cas des poètes archaïques (Hipponax, Sappho) ou hellénistiques (Théocrite, Aratos, Apollonios de Rhodes, Posidippe), qu’une information de type mythographique est nécessaire. La mythologie à l’école n’est jamais délivrée dans le monde scolaire pour elle-même, mais renvoie en dernier lieu toujours à la maîtrise d’un auteur. Elle complète l’étude des figures de style, du vocabulaire, des étymologies.

Ne pas maîtriser la mythologie, c’est en fait ne pas maîtriser ses textes classiques, ne pas participer au savoir culturel qui définit l’homme de qualité. Dans un portrait sévère de Calvisius Sabinus, Sénèque oppose ainsi la richesse de cet homme à son manque de culture, qu’il identifie à la fois à une forme de vulgarité et à un manque de mémoire [36] :

 

Caluisius Sabinus memoria nostra fuit diues. Et patrimonium habebat libertini et ingenium ; numquam uidi hominem beatum indecentius. Huic memoria tam mala erat, ut illi nomen modo Ulixis excideret, modo Achillis, modo Priami, quos tam bene quam paedagogos nostros nouimus.

Calvisius Sabinus a vécu de mon temps ; c’était un riche ; avec l’opulence d’un affranchi, il en avait le caractère. Jamais je n’ai vu la richesse plus indécemment portée. Sa mémoire était si mauvaise que tantôt le nom d’Ulysse lui échappait, tantôt celui d’Achille, tantôt celui de Priam ; et pourtant ce sont des personnages que l’on connaît de près, comme le visage de son pédagogue.

 

Est particulièrement remarquable dans ce passage l’expression qui assimile les personnages du cycle épique au personnage chargé de l’éducation d’un jeune membre de l’élite : non seulement les personnages sont familiers, mais ils représentent l’éducation même.

De nombreux exercices plus complexes permettent aux élèves et aux étudiants de maîtriser davantage de détails, mais il faut noter que le but de l’exercice n’est jamais l’acquisition de connaissances en elle-même. On ne trouve pas dans les papyrus de compilation générale et synthétique pouvant servir de manuel pédagogique de référence, même si l’on trouve parfois des récits isolés. Encore faut-il dans ce cas en déterminer la fonction pédagogique.

Prenons l’exemple des Narrative Hypotheses. Ce sont des récits en lien avec des pièces d’Euripide, qui ont été organisés en collection au moins au Ier siècle avant notre ère et qui remontent peut-être à un élève d’Aristote, Dicéarque de Messène. Chaque résumé comporte le titre de la pièce, la citation du premier vers, et la mention hè d’hupothesis (ἡ δ’ὑπόθεσις, « l’intrigue… »), qui introduit l’histoire proprement dite [37]. Il faut noter que cette histoire ne comporte ni didascalie, ni référence à l’auteur ou à ses intentions, et ne contient aucune allusion à la nature dramatique du texte d’origine, c’est-à-dire aux possibilités de mise en scène, contrairement à d’autres collections que l’on appelle Learned Hypotheses [38]. L’histoire n’est pas exactement un résumé, mais une sorte d’intrigue générale qui comprend des éléments extérieurs à la pièce, comme le montre cet exemple d’une hypothesis à une tragédie d’Euripide, les Téménides ou Téménos [39] :

 

Οὗτοι μὲν οὖν βιασάμενοι τὸν πατέρα τοῖς  ̔Ηρακλέους παισὶν συνκατελοχίσθησαν. [̓Αν]αβιβασάμενοι δὲ τὸ τῶν Πελοποννησίων στράτευμα ἐπ᾿ αὐτοὺς διεβίβασαν, ὧν  ̓Ορέστου παῖς […]. Τήμενος ὁ τῶν  ̔Ηρακλειδῶν πρεσβύτατος ἐκτάτ[τ]ων τὸ στράτευμα τὴν βασίλειαν ἔφησεν παραδώσειν τῷ εἰς τὴν μάχην ἀριστεύσαντι τῶν υἱῶν. Τὸ μὲν οὖν κρῖμα τῆς μάχης ἐγένετο κατὰ τοὺς  ̔Ηρακλείδας, ἄριστος δὲ ἐκρίνετο  ̓Αρχέλαος ὁ πρεσβύτατος ............... Τημενιδῶν(?)

Ceux-ci ayant fait violence à leur père se rangèrent en cohortes (?) avec les fils d’Héraclès. Après avoir fait monter (?) l’armée des Péloponnésiens, ils marchèrent contre eux, dont le fils d’Oreste <Tisaménos>. […] Quand Téménos, le plus âgé des Héraclides, rangeait l’armée, il promit de léguer la royauté à celui de ses fils qui se serait distingué le plus dans le combat. La phase décisive de la bataille se passait là où étaient rangés les Héraclides, et Archélaos le plus âgé des Téménides y fut jugé le meilleur.

 

Or un papyrus du IIIe ou du IVe s. montre comment cette hypothesis a été insérée dans le circuit pédagogique, comme exercice de recopiage ou de réécriture : le document reproduit le même résumé, écrit deux fois par deux mains différentes, au recto et au verso, avec de nombreuses erreurs dans les deux cas.

 

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[36] Sénèque, Lettres à Lucilius, XXVII, 5-8.
[37] Monique Van Rossum-Steenbeek, Greek Readers’ Digests?, Op. cit., pp. 1-32.
[38] Ibid., pp. 32-36.
[39] P.Mich. inv. 1319 = Van Rossum-Steenbeek, Ibid., n° 13 (trad. F. Jouan et H. van Looy empruntée à leur édition des Fragments d’Euripide, t. 8.3, Paris, Les Belles Lettres, « CUF », 2002).