il fait venir l’image d’un théâtre obscurément
Pascal Quignard dans l’œil de la ténèbre

- Mireille Calle-Gruber
_______________________________

pages 1 2 3 4 5 6

Fig. 16. Carlotta Ikeda,
Medea, 2010

Fig. 17. Pascal Quignard lisant,
Medea, 2010

Fig. 18. Pascal Quignard et la chouette
effraie Bubbelee, 2016

Fig. 19. Pascal Quignard et la chouette
effraie Bubbelee, 2016

Fig. 20. Bubbelee, La Rive dans
le noir
, 2016

Ça nous regarde. Ça nous réfléchit. Ça nous hypnotise. Ça nous retourne au noir.

Nous suivons le rituel, chaque fois unique, où s’accomplit, au présent, à l’orée de Nuit et Jour, l’apparition, dans la nuit des temps et du temps scénique, de l’image. L’apparition archaïque de l’imaginer.

 

Je me lève dans le noir total, je quitte la table au bord de scène où je m’étais mis à lire, je m’éloigne de la « cour » des morts, je me dirige jusqu’à l’extrémité « jardin » de la scène, je m’agenouille devant une perche. Une lanterne est posée à son pied. Je saisis une petite boîte d’allumettes. Deux masques sont couchés près d’elle. J’allume la bougie à l’intérieur de la lanterne. Je saisis le masque du grand duc et le dresse sur sa perche. Avec la lanterne allumée, j’éclaire par-derrière le profil du masque. En hissant dans la lumière la lanterne et le masque devenu une sorte de pochoir, l’ombre se projette sur la paroi à cour, je m’approche, sur la scène, passant devant le Vieux sac, de la paroi.
L’ombre portée du hibou s’y précise et s’y creuse, les aigrettes pointent au-dessus de la face fascinante, à droite de la skènè, au-dessus de l’entrée côté cour. A partir de ce moment-là, sur la surface de la paroi, dans l’ombre, monte dans l’ombre portée, l’image du Grand-duc nocturne de la grotte Chauvet. Elle se fixe sur la paroi obscure du fond de scène. A genoux, levant le visage vers la lumière tremblante de la bougie dans la lanterne, dépliant mon texte, je déchiffre [48]

 

Ombres et faux jours tissent l’obscur, serré sur le mystère des commencements du monde dans lesquels ténèbre et lumière sont indistinguées ; l’espace est vide où l’on s’étonne qu’il y ait quelqu’un plutôt que personne, bien que « je » soit personne, seulement le pronom d’une instance anonyme et la chance, ou non, de son apparition.

Dans la nuit de la grotte-mère, la première image qui surgit par l’office de l’acteur-chamane n’est pas anthropomorphe ni zoomorphe : ce sont les marques des ombres, indiquant le sens de la rotation cosmique d’est en ouest. Le voyage solaire et ses ombres portées. Puis c’est l’effigie du sauvage qui est l’âme de l’énergie vitale et de la mort. La chouette est nyctalope, elle voit la nuit. Elle vient à la présence sous les espèces d’une projection d’image de l’image paléolithique.

La Performance fait revenir les venants les disparaissants. Les revenants dessinent le voyage destinal de l’humain : de naissance à mort. A l’image du soleil et des astres.

Le spectacle tourne, et selon la logique du sens giratoire retourne aux premières projections : où surgit, au terme de la création, la première figuration anthropomorphe.

 

Je me baisse, je repose mon texte sous la lanterne. Je saisis le masque du
corbeau porte-soleil. Je le dresse au-dessus de mon visage. Lentement, suivant
l’extrême bord de la scène, je passe devant le Vieux sac, je me dirige côté cour
portant d’une main la lanterne, tenant dans l’autre main le masque du corbeau
nocturne (en grec nyktikorax) au bout de sa pique. J’avance lentement le long
de la rive dans le noir. (…) C’est seulement à partir de ce moment-là que, sur
la surface de la paroi, dans l’ombre, apparaissent les deux corbeaux de l’aube
superposés de la grotte de Lascaux, juste au-dessous de la première figuration
d’un homme, bras levés, en transe, érigé et mourant [49]

 

La Performance de ténèbres, dit Pascal Quignard, invente un nouveau genre littéraire, un écrit sans écrit.

L’écrit est rendu à la voix.

La lumière à lumière intérieure

Le passé passe au présent performatif.

La métaphore est toute à son image.

Le geste à son rêve.

 

Il y a la dernière image : où la main s’avance hors de l’écriture

 

Parmi les différentes présentations théâtrales de Pascal Quignard, il y eut une soirée exceptionnelle. Performance de ténèbres sur la mort et les morts de l’automne eut lieu à la Maison de la Poésie, le 18 février 2016. Pascal était seul en scène avec le piano à l’aile noire. Il lut des textes inédits dont l’inflexion singulière rendait hommage à de chers disparus. Il accompagna sa voix des voix des compositeurs que ses doigts appelaient sur le clavier.

A la fin, il s’approcha du bord de scène, en silence il s’agenouilla sur la rive dans le noir, il se pencha sur le fleuve chamanique qui coule au-delà de la lumière du plateau, « du jardin à la cour, de l’aube à la nuit, de la source à la mer, de la naissance à la mort » [50], toujours silencieux à genoux il étendit le bras outre, il plongea la main dans l’outre noir dont il ramena sans un mot le geste imageant : au creux de la paume ouverte l’onde des morts.

Puis vint l’obscurité totale. Ce fut la dernière image.

L’image du recueillement de l’onde des morts ramenée à la lumière.

L’image de l’eau lustrale des larmes.

L’image d’une bénédiction.

D’un cri silencieux, amorti et vif et touchant, éperdu.

Comme une union, une communion avec les morts.

Une com-passion.

L’image de leur revenance, de leur présence, de leur prégnance.

L’image qui ne meurt pas. Ne passe pas.

Ce qui reste. Singbarer Rest, dit Paul Celan.

« Un résidu chantant », chantable.

L’événement de la mort est événement qui ne passe pas, dont aucun mot ne peut faire le deuil, ni ne console. Perte, blessure, il perdure. Il hante. C’est, pour Pascal Quignard, l’origine même du théâtre :

 

Tel est l’étrange genre littéraire que vient constituer, dans l’espace obscur
et silencieux, ce lambeau de cri, de silence et de nuit qui reste de la scène
sur la scène. Un morceau qui reste cru. Une blessure qui ne se transforme
pas en souvenir, qui ne se métamorphose pas en rêve, que le songe ne
détisse pas, qui ne peut jamais être gagné par le langage. C’est pourquoi le
théâtre reste à jamais transes et images [51]

 

Ce fut l’unique fois où, ni n’écrivant ni ne lisant, la main des performances de ténèbres que l’on vit apparaître sur la scène fut la main qui s’abandonne à l’image. Hors langage, la main des apparitions remontant les eaux vives de la mort.

Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans le noir.

 

>sommaire
retour<

[48] P. Quignard, Performances de ténèbres, Op. cit., p. 63.
[49] Ibid., p. 67.
[50] Ibid., p. 67.
[51] Ibid., p. 115.