Il commence.
S’aventure sur scène dans le noir avec « des oiseaux nocturnes, dévoreurs de morts, chamaniques, pour d’étranges évocations mélancoliques, d’étranges danses avec les âmes » [13].
On doit se rendre à l’évidence : le « magnifique noir complet » de la scène théâtrale est de cette étoffe dont sont faites les images : songes, fantômes, monstres, ombres errantes, métamorphoses, angoisses les plus enfantines, les plus anciennes, les plus obsédantes, les plus sauvages. La phantasmatique littéraire qui constitue nombre de motifs des écrits de Quignard, traités, récits, romans, et surtout les compositions de la série Dernier royaume, prend, au théâtre, des formes émergées de l’obscurité du plateau, noir sur noir, plages de lumière, séquence cut avec figures, stase-image.
L’imagination est la faculté de l’image.
L’image ne représente rien, elle est présente à sa présence d’image.
L’image re-présente. Ce qui ne signifie pas reproduction ni duplication, mais, selon une valeur ancienne du préfixe re : « rendre présent », « faire venir à la présence ». C’est ce que rappelle Philippe Lacoue-Labarthe qui précise ainsi ce qu’il entend par « imaginer » : « Un mimos n’est pas quelqu’un qui reproduit les gestes d’un autre (…) ; c’est quelqu’un qui présente et fait être un personnage, qui le « construit ». Les acteurs du théâtre de Dionysos à Athènes, lorsqu’ils représentaient – c’est la formule d’Aristote – les « actions des hommes », n’imitaient personne mais rendaient soudain présents des héros mythiques (et des dieux) que nul, à commencer par eux, n’avaient jamais vus ni entendus. Ils les imaginaient » [14].
L’imaginer ne présente – ne produit – pas seulement ce qui n’existe pas ; il a la faculté de rendre présent le présent qui existe mais n’a pas de présence. Un présent imperceptible, invisible. L’art, dès lors, atteste de l’être-présent, il le rend visible, il le « fait être », il nous rend présents à cette présence. Paul Klee : « la peinture ne reproduit pas le visible, elle rend visible ». Quant au théâtre, prenant Aristote au mot, le mot théôrein qui ne signifie pas simplement regarder mais voir, « voir ce qui est comme tel : en tant que c’est – présent », Lacoue-Labarthe en conclut : « sans l’art, sans la faculté de représenter, nous ne verrions rien » [15].
L’art est un révélateur : il donne à voir. C’est-à-dire à distinguer. Et la forme la plus originelle de l’art, c’est le théâtre. Le premier, le primordial espace d’ombre, pénombre et lumière. « Théatron et théôrein sont mots de même racine. Le théâtre est le lieu où l’on va voir » [16]
Au théâtre, Pascal Quignard va voir : le noir.
Le théâtre de Pascal Quignard voit plus loin que noir dans le noir : l’œil va au « royaume qui est derrière l’invisible ». « Derrière le monde invisible, il y en a encore un autre qui est seul réel » [17]. Bien plus anciennes que celles de la Grèce antique, les scènes de Pascal Quignard sont archaïques : dessinées aux parois des grottes paléolithiques, elles nous montrent l’énigme de leur présence. Une énigme im-pré-visible.
Nous sommes confrontés au mystère de ce que « veulent dire » les images.
Pascal Quignard dans Les Ombres errantes : « les images ne sont les représentations de rien. Sans langage, elles ne signifient pas ». Puis, considérant les images paléolithiques : ce qu’elles veulent dire « nous l’ignorerons toujours, faute des récits mythiques qu’elles prélettraient ou qu’elles condensaient / Les images sont préhumaines. / Elles datent d’avant les langues naturelles dans les bouches humaines » [18].
Les images habitent le silence de la bouche d’ombre qui hante nos récits.
Ceci n’est pas un théâtre : c’est l’habitation des images
Sur la scène apprêtée par Pascal Quignard, on ne joue pas, on ne récite pas, on n’imite pas, point de rôles assignés à revêtir à tour de rôle. Ce n’est pas un lieu où faire du théâtre ni donner la réplique : c’est un espace propice aux apparitions, aux métamorphoses, où l’on est « visité » – ombre et lumière, silhouettes, voix, cris, danses – où, chaque fois unique, il y va comme d’une visitation païenne. L’attente du vivant sortant de l’obscurité. Une naissance.
Cette présentation se nourrit aux images d’une geste originelle dont elle réhabite les rites oubliés. « Pour moi, déclare Quignard, le théâtre que je cherche à réinventer à partir de la transe des anciens Sibériens, du nô des Japonais, de la première tragôdia des Grecs, n’a rien à voir avec Molière, Tchékhov, le boulevard, le cinéma, la télévision. C’est le noir. C’est la naissance. (…). J’appelle théâtre ce lieu inouï, silencieux et clos, où le corps d’un acteur arrive en live, vivant, dans la lumière soudain, où il peut tomber, oublier, défaillir, mourir » [19].
La description ici est celle de la naissance du corps vivant comme la naissance de l’image dans la chambre noire où la lumière de la lampe révèle la photographie dans le bain où elle affleure.
Troublante apparition du corps de l’acteur dont la présence, surdéterminée, est comme la naissance du corps de l’enfant quittant l’obscurité du bain amniotique, tombant du sexe de sa mère dans la lumière du jour. C’est ainsi que le texte Medea méditante, écrit pour Carlotta, fait appel de sa parturition :
Qui est cette femme dont je tombe ?
Qui est cette femme dont je tombe,
ce visage aux paupières baissées, cette peau si pâle
(…)
Quel est ce lieu ? Quelle est cette pénombre ? Quelle est cette région ? Quel est ce monde ? Où suis-je, ici ? Quelle est cette secousse d’air qui m’envahit et que j’expire ? Quel est ce sol où je tombe ? [20]
On l’appréhende dans ce phrasé d’indépendantes sans raccords : l’arrivage du corps « en live », c’est-à-dire non enregistré, non différé, non restitué, s’apparente au cri, au précipité de la voix, au flash, aux flashes des questions en série : à ce qu’il y a de momentané dans l’image. Le « soudain », la surprise, l’image sauvage – solivagus dont Pascal Quignard a souvent rappelé que le mot latin solus+vagus ne signifie pas férocité comme on le dit à tort, mais désigne l’animal solitaire et imprévisible.
[13] Ibid., p. 481.
[14] P. Lacoue-Labarthe, « Sur le “Théâtre des réalités” » (1986), repris dans Ecrits sur l’art, Préface de J.-C. Bailly, Genève, Les Presses du réel, 2009, p. 152.
[15] Ibid., pp. 152-153.
[16] Ibid.
[17] P. Quignard, Les Ombres errantes, Paris, Gallimard, « Folio », 2002, p. 129 et p. 128.
[18] Ibid.
[19] P. Quignard, « La Rive dans le noir », entretien du 25 août 2016 de Mireille Calle-Gruber et Pascal Quignard, Dictionnaire sauvage Pascal Quignard, Op. cit., p. 547. Italique dans le texte.
[20] P. Quignard, L’Origine de la danse, Op. cit., pp. 22-23.